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2 juin 2013 7 02 /06 /juin /2013 07:24
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9 août 2012 4 09 /08 /août /2012 17:15
melancholia.jpg Yazaki, personnage central de la trilogie Monologues sur le plaisir, la lassitude et la mort que vient de m’offrir Séverine (ma gauchère préférée) comme lecture de vacances, représente tout ce que je déteste chez un homme : machisme, arrogance, focalisation sur son apparence physique — gonflette et grosses bagnoles — et préférence pour une partenaire manipulable en jouant au protecteur pour mieux l’humilier… Bref, le terreau sur lequel fleurissent les pervers narcissiques que j’ai eu le désagrément de croiser en chemin !

Pourtant — par la magie de la littérature — ce personnage est aussi capable de réflexions d’une éblouissante lucidité qui rejoignent ma vision du monde en général et de la relation amoureuse en particulier.

En voici un exemple :

C’est une malédiction divine quand séduire devient une activité professionnelle ! Je ne pourrais pas fréquenter ce genre de femmes. Elles m’intéressent même assez peu d’autant que le monde regorge de jolies femmes, de filles qui sont souvent plus belles que la plupart des actrices. Des filles qui vous communiquent une sorte de mélancolie pour l’unique raison qu’elles n’ont pas la volonté de plaire, de vous séduire. On peut rencontrer des centaines d’hommes, rien que dans ces milieux de la télévision ou de la production que je connais assez bien, qui se feraient un point d’honneur à servir de partenaires à toutes ces actrices. Et ces centaines, voire ces milliers d’hommes qui ne rêvent que de se faire cette femme qui s’abandonne sous moi, les cuisses largement écartées, ne rêvent en réalité que de cette forme de plaisir social consistant à jouir d’une actrice prétendument offerte sous eux, je veux dire que tout cela n’a rien à voir avec la femme en question, avec ce qui se passe réellement dans sa chatte, car s’il ne s’agissait pas uniquement de l’obtention de cette forme de satisfaction sociale, ils n’auraient aucune raison de se focaliser sur ce type de filles.

(Murakami Riû. Melancholia. Piquier, 2007, p. 131)
Le plaisir social — je n’aurais pas imaginé un terme aussi simple — est précisément ce qui distingue une démarche épicurienne (dont je suis adepte) de cette série de personnages, de costumes qu’on enfile dans d’incessants jeux de rôles. Aujourd’hui je me sens inapte à partager une intimité affective avec des personnes enfermées dans leurs jeux de rôles. Ce genre de relation toxique me procure une sensation d’amertume et d’écœurement.

Le même Yazaki, dans un tout autre registre (page 136) :
Il suffit de croire qu’une personne vous est dévouée corps et âme pour être certain de jouir aussitôt du plaisir de la voir vous trahir.
Si vous vous reconnaissez dans cette description, postez un commentaire : vous avez gagné un abonnement gratuit à Fils invisibles ! ;-)
Attention : il y a deux écrivains japonais nommés Murakami. Haruki Murakami est plus célèbre que Murakami Riû.
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21 juin 2012 4 21 /06 /juin /2012 05:43
Après le bain, je m’endors aussitôt, nu et chaud. Pour me réveiller au milieu de la nuit. Quelqu’un s’est glissé sous mes draps. Un corps tout aussi nu et chaud que le mien, tout à fait dodu, on ne peut plus féminin, trois mots seulement, chut, ne bouge pas, laisse-moi faire, avant de m’engloutir, mon sexe se déployant aussitôt dans sa bouche, prenant chair louable, authentique et durable, pendant que deux mains caressent mon ventre, glissent jusqu’à ma poitrine, dessinent mes épaules, redescendent le long de mes bras et de mes hanches, me détourent comme des mains de potier, saisissent mes fesses qui s’y logent en confiance, doucement pétries, pendant qu’œuvrent des lèvres charnues et tendres, une langue moelleuse, oh ! continue, je t’en prie, continue, mais je sens le flot monter bien sûr et mon ventre se creuse, retiens-toi bonhomme, retiens-toi, ne tue pas cette éternité, et comment on retient un volcan en éruption, par où le retient-on, il ne suffit pas de serrer poings et paupières, de me manger les lèvres, de me cabrer sous une cavalière que je ne veux surtout pas désarçonner, tout est inutile, ça monte, balbutiements, arrête, doucement, attends, arrête, arrête, mes mains repoussant ses épaules, si pleines que mes doigts s’y attardent les traîtres, doigts de chat pétrisseur à présent, et je sais que je ne tiendrai plus, je le sais, et le garçon bien élevé se dit subitement, pas dans sa bouche, ça ne se fait sans doute pas, c’est même une certitude, pas dans sa bouche, mais elle repousse mes mains et me garde là, pendant que je jouis du plus profond de moi-même, me garde dans sa bouche et me boit longuement, patiemment, résolument, complètement, le sperme de mon dépucelage.

Cela fait, elle glisse jusqu’à mon oreille où je l’entends murmurer : Fanche nous a dit que c’était ton anniversaire, j’ai pensé que je serais un cadeau acceptable.

[…]

Mon cadeau d’anniversaire s’appelle Suzanne, elle nous vient du Québec, spécialiste ès explosifs, démineuse pour tout dire, ce qui est aussi un labeur de patience et de précision. Grâce à elle mon entretien s’est bien passé. Je regorgeais d’énergie vitale. Il y a nuit blanche et nuit blanche. Car, comme l’a tranquillement expliqué Suzanne à la table commune du petit-déjeuner, nous avons passé toute la nuit « en amour », pas question de se satisfaire d’une simple « mise en bouche », après le mien ce fut « son tour de jouissance », puis le mien encore, puis le nôtre, explosion synchrone cette fois, et encore un ou deux « tours d’manège » parce que « ce t’chum-là, c’t’ à peine croyable la quantité d’amour qu’il avait en réserve ! » J’écris entre guillemets ces phrases québécoises, et je rêve aux accents qui traversent les siècles et les océans.

(Daniel Pennac. Journal d’un corps. Paris : Gallimard, 2012, p. 121-123)
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8 avril 2012 7 08 /04 /avril /2012 17:26
Pour H. :
prendre.png Il y a quelque chose de désespérant dans la sexualité. C’est par quoi la sexualité est libératrice, ou peut l’être : elle nous libère de l’espoir et de ses pièges, en nous ouvrant au réel et à l’amour. On n’espère que ce qui n’est pas ; on n’aime que ce qui est. Et quoi de plus réel que ce corps que j’enlace ou qui m’étreint, que j’explore et qui se donne ? Le bonheur de désirer, qui est amour, vaut mieux que le désir du bonheur, qui n’est qu’espérance. Toute la sagesse du monde se joue là, vers quoi la sexualité, si elle n’y suffit pas, peut ouvrir un chemin. Quand le bonheur de désirer est-il plus grand que lorsqu’on fait l’amour ? Sagesse du corps : sagesse du désir, du plaisir, de l’action. « Il faut aller au charbon », dit souvent un de mes amis psychanalystes. C’est sa façon à lui de désigner le coït. La formule, dans sa rudesse ou sa trivialité, dit pourtant quelque chose d’important. Mieux vaut faire l’amour que le rêver.

(André Comte-Sponville. Le sexe ni la mort. Trois essais sur l’amour et la sexualité. Paris : Albin Michel, 2012, p. 280-1.)
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31 juillet 2011 7 31 /07 /juillet /2011 09:26
Sans la recommandation de Nanou je n’aurais sans doute jamais ouvert Les quatre accords toltèques de Don Miguel Ruiz, démotivé par un quatrième de couverture qui le présente comme un best-seller du New Age « dans la tradition de Castaneda »… Car ce texte remarquable est aux antipodes de l’imposture d’un mysticisme pour écervelés. Peu m’importe l’origine ancestrale supposée des idées de Don Miguel. Ce n’est pas ce qui compte, mais la mise en application pratique de propositions compréhensibles à tous ceux qui cherchent à se libérer de l’emprise des croyances et de la victimisation.

Aucun besoin d’un emballage exotique pour un enseignement qui pourrait nous venir du Jardin d’Épicure après un détour par Nietzsche — sans oublier la neurophysiologie exercée par l’auteur !

Quelques passages qui m’ont profondément touché :
(p. 26) Combien de fois fait-on payer la même erreur à son conjoint, à ses enfants, ou à ses parents ? Chaque fois qu’on s’en souvient, on les juge à nouveau, on leur transmet tout le poison émotionnel que nous fait ressentir cette injustice, puis on les fait payer pour leur erreur.

Est-ce là de la justice ?

Le Juge a tort parce que le système de croyances, le Livre de la Loi, est faux. Le rêve tout entier se fonde sur une loi fausse. Quatre-vingt-quinze pour cent des croyances que nous avons gravées dans notre mémoire ne sont que des mensonges, et nous souffrons de croire ces mensonges.

Dans le rêve de la planète, il semble normal que les humains souffrent, qu’ils vivent dans la peur et provoquent des drames émotionnels. Ce rêve n’est pas agréable ; c’est un rêve de violence, de peur, de guerre, un rêve d’injustice. Quant aux rêves personnels des humains, même s’ils présentent quelques variations, de manière générale ce sont des cauchemars.

Si l’on regarde la société humaine, on constate que la raison pour laquelle il est si difficile d’y vivre est qu’elle est régie par la peur. Aux quatre coins de la planète on voit de la souffrance humaine, de la colère, un esprit de revanche, des toxicomanies, de la violence dans la rue, et une incroyable injustice. Présente à des niveaux différents dans chaque pays, la peur contrôle tout le rêve de la planète.

[...]

(p. 29) C’est pour cela que les humains résistent à la vie. Être vivant est leur plus grande peur. Ce n’est pas la mort, mais le risque d’être vivant et d’exprimer qui l’on est vraiment qui suscite la peur la plus importante. Être simplement soi-même, voilà ce que l’on redoute le plus. Nous avons appris à vivre en nous efforçant de satisfaire les besoins d’autrui, à vivre en fonction du point de vue des autres, de peur de ne pas être accepté et de ne pas être assez bien à leurs yeux.

[...]

(p. 31) Au cours de toute votre existence, personne ne vous a jamais davantage maltraité que vous-même. Et les limites que vous mettez à vos propres mauvais traitements envers vous-même sont exactement celles que vous tolérez de la part d’autrui. Si quelqu’un vous maltraite un peu plus que vous-même, sans doute le fuirez-vous. Mais s’il le fait un peu moins que vous-même, vous continuerez probablement cette relation et tolérerez cette situation indéfiniment.

[...]

(p. 32) Si vous vous maltraitez terriblement, vous pouvez même supporter quelqu’un qui vous bat, qui vous humilie et vous traite comme moins que rien. Pourquoi ? Parce que, dans votre système de croyance, vous vous dites : « Je le mérite. Cette personne me fait une faveur d’être avec moi. Je ne suis pas digne d’amour et de respect. Je ne suis pas assez bon(ne). »

[...]

(p. 94) L’une des fonctions du cerveau est de transformer l’énergie matérielle en énergie émotionnelle. Le cerveau est notre usine à émotions. Et nous avons dit que la fonction principale de l’esprit est de rêver. Les Toltèques croient que le parasite — le Juge, la Victime et le système de croyances — contrôle votre esprit ; il contrôle votre rêve personnel. Le parasite rêve à travers votre esprit et vit sa vie au moyen de votre corps. Il survit grâce aux émotions engendrées par la peur et prospère grâce aux drames et aux souffrances.

Le liberté que nous recherchons, c’est d’utiliser notre propre esprit et notre corps, de vivre notre propre vie, et non celle du système de croyance de la société. Lorsque nous découvrons que notre esprit est contrôlé par le Juge et la Victime, et que le vrai « nous » est relégué dans un coin, nous avons deux choix. Le premier est de continuer à vivre comme avant, de se soumettre au Juge et à la Victime, de continuer à vivre le rêve de la planète. Le deuxième consiste à faire ce que font les enfants lorsque les parents veulent les domestiquer : se rebeller et dire « Non ! » Nous pouvons déclarer la guerre au parasite et, au Juge et à la Victime, déclencher un combat pour conquérir notre indépendance, notre droit à utiliser notre propre esprit et notre propre cerveau.»

[...]

(p. 105, à propos de « devenir un guerrier ») Il ne s’agit pas de contrôler d’autres êtres humains mais ses propres émotions, son propre moi. C’est lorsqu’on perd le contrôle qu’on réprime ses émotions. la différence entre un guerrier et une victime, c’est que cette dernière réprime ses émotions tandis que le guerrier les réfrène. La victime les réprime parce qu’elle a peur de les exprimer. Se réfréner n’est pas la même chose que réprimer. Se réfréner signifie contenir ses émotions puis les exprimer au bon moment : ni avant, ni après. Voilà pourquoi les guerriers sont impeccables. Ils contrôlent totalement leurs émotions et donc leur propre comportement.

[...]

(p. 110) Imaginez-vous vivre sans craindre d’exprimer vos rêves. Vous savez ce que vous voulez, ce que vous ne voulez pas, et quand vous le voulez ou non. Vous êtes libre de changer votre vie de la façon dont vous le souhaitez vraiment. Vous n’avez pas peur de demander ce que vous voulez, de dire « oui » ou « non » à quiconque.

Imaginez-vous vivre sans craindre d’être jugé par autrui. Vous n’adaptez plus votre comportement en fonction de ce que les autres peuvent penser de vous. Vous n’êtes plus responsable de l’opinion d’autrui. Vous n’avez plus besoin de contrôler quiconque, et personne ne vous contrôle non plus.

Imaginez-vous vivre sans juger les autres. Vous pouvez facilement leur pardonner et vous détacher de tout jugement à leur égard. Vous n’avez plus besoin d’avoir raison, ni de donner tort à autrui. Vous vous respectez vous-même, ainsi que les autres et ceux-ci vous respectent en retour.

Imaginez-vous vivre sans craindre d’aimer et de ne pas être aimé. Vous n’avez plus peur d’être rejeté, ni besoin d’être accepté. Vous pouvez dire « Je t’aime » sans honte ni justification. Vous pouvez parcourir le monde le cœur totalement ouvert, sans craindre d’être blessé.

Imaginez-vous vivre sans avoir peur de prendre des risques et d’explorer la vie. Vous n’avez plus peur de perdre quoi que ce soit. Vous ne craignez plus d’être vivant, et vous n’avez pas peur de mourir.

Imaginez que vous vous aimez tel que vous êtes. Vous aimez votre corps tel qu’il est, et vos émotions telles qu’elles sont. Vous savez que vous êtes parfait comme vous êtes.
On ne perdra rien à interrompre la lecture ici. Car dans le dernier chapitre le lecteur risque de s’engluer dans le sirop de rose de l’Amour Universel, formule qui explique peut-être le chiffre de ventes des œuvres de Don Miguel en Amérique du Nord. Mais rien de grave, tout est dit dans les chapitres précédents !

Tout, ou presque, puisque Don Miguel Ruiz a publié, un peu plus tard, Le cinquième accord toltèque (Ed. Guy Trédaniel, 2010) dans lequel il reprend les quatre premiers accords pour les compléter par un cinquième qui s’énonce simplement : Soyez sceptique, mais apprenez à écouter. Un magnifique plaidoyer pour un scepticisme éclairé qui dépasse le cadre de ce blog…
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22 février 2011 2 22 /02 /février /2011 00:34
Dans les sèves
Dans sa fièvre
Ecartant ses voiles
Craquant ses carapaces
Glissant hors de ses peaux

La femme des longues patiences
se met
lentement
au monde

Dans ses volcans
Dans ses vergers
Cherchant cadence et gravitations
Etreignant sa chair la plus tendre
Questionnant ses fibres les plus rabotées

La femme des longues patiences
se donne
lentement
le jour.

(Andrée Chedid)
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5 février 2011 6 05 /02 /février /2011 15:49
http://comps.fotosearch.com/comp/CSP/CSP096/solicitation-flowers_~k0967643.jpgCitations d’une collègue juriste, avec une pensée attendrie pour tous les moralisateurs frustrés qui lisent mon blog…
Ma tante avait quelque chose d’extraordinaire, quelque chose d’un tribun politique ; elle aurait dû se présenter aux élections ou, mieux, carrément les boycotter et créer un parti de lutte armée contre les hommes, contre les mâles qui maltraitent et violent les femmes.

Mon père qui vivait dans une sorte de crise permanent avec ma tante me disait que ce qui le gênait chez elle, c’était que, à son avis, elle projetait sur toutes les autres femmes son dégoût personnel envers les hommes en tant qu’objets sexuels. Il comparait cela à sa propre aversion pour les raisins secs. Il disait que, en dépit de tous ses efforts, il n’arrivait pas à comprendre comment une véritable industrie fabriquant ces produits, des circuits de vente qui les distribuaient et des gens capables d’attendre derrière une caisse de supermarché pour les obtenir pouvaient exister. Il croyait ma tante victime des pièges que le goût tend à la raison.

Ses soupçons concernant les idéaux politiques de ma tante allaient plus loin encore. Il me dit un jour que, lorsqu’ils étaient jeunes et qu’il faisait venir des copines à la maison, elle passait parfois des nuits d’insomnie horribles et que, le lendemain, elle l’injuriait en lui reprochant de souiller ces pauvres filles. Mais, un autre jour, il m’avoua que dans le fond les théories de ma tante lui avaient été très utiles dans sa jeunesse pour séduire les femmes, à commencer, je le crains, par ma pauvre mère.

« En m’inspirant des discours de ta tante, j’avais mis au point une théorie qui est devenue par la suite assez connue. Je commençais par convaincre les filles que les hommes étaient des salauds, des abuseurs de femmes, des sortes de criminel-nés. J’avais même pris la peine de lire toute cette affreuse littérature féministe américaine, la plus extrêmiste, je veux dire ; je prenais des notes, j’apprenais par cœur des passages entiers. J’étais considéré comme “différent”, comme un type “bien”, quelqu’un sur qui on peut compter, un bourgeois devenu prolétaire, un Engels du sexe, ou quelque chose comme ça. Mais, pour moi, tout cela n’était qu’un jeu à l’époque, tandis qu’aujourd’hui certains en font une véritable profession, et, pire, ne se rendent même pas compte de ce qu’ils cherchent et de ce qu’ils obtiennent grâce à tout ce galimatias. Ce sont eux les bons, les autres sont des mauvais. Et ils y croient. Que d’heures ils passent à pourfendre le Mal, à faire de grands scandales dans les journaux, à dénoncer frénétiquement les vilains, à étayer des théories et des théorèmes où l’on montre presque mathématiquement comment les femmes se font malmener au lit et surtout avant d’y aller, chaque fois du moins que, eux, les preux chevaliers, ne sont pas là pour s’interposer avec leur bouclier entre le prédateur et sa victime.

Iacub.png« Mais, tu sais, Louise, ce qui finalement est le plus révoltant dans leur attitude, c’est que ces sortes de révolutionnaires de boudoir, qui cherchent à mener de gigantesques croisades pour sauver la vertu des femmes, eux-mêmes les considèrent comme des proies, comme des choses stupides et sans défense, qui ont nécessairement besoin d’eux. Car une pauvre femme, perdue dans la forêt du monde, comment ferait-elle, n’est-ce pas, pour se débrouiller sans eux ? C’est de leur mépris des femmes que naît cette volonté farouche de protection. C’est pour cela à mon sens qu’ils interprètent systématiquement de cette façon le comportement des autres hommes. Ils savent bien de quoi ils parlent. Voilà la nouvelle mouture de l’art d’aimer d’aujourd’hui, et dans le fond, il n’y a là rien de nouveau. »

[…]

« […] On oublie que, si les femmes ratent très souvent l’opportunité de faire carrière, d’être autonomes, etc., ce n’est pas à cause du sexe, mais parce qu’elles tombent amoureuses d’un homme qui les comble et avec qui elles veulent faire des enfants. Voilà le tombeau politique, moral et social des femmes. Voilà la véritable origine de leur aliénation. Il faut en finir avec l’amour. Il faut pourchasser jusque dans ses moindres replis toute cette propagande infernale en faveur du crime et du malheur. »

Marcela Iacub. Qu’avez-vous fait de la libération sexuelle ? Flammarion, 2002, p.31-33, 57-58.
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19 janvier 2011 3 19 /01 /janvier /2011 22:23
http://www.images.hachette-livre.fr/media/imgAuteur/020/7139.jpg[…] c’est précisément en faisant de la « sexualité » non seulement une valeur en soi, mais encore quelque chose que l’État doit protéger en chacun de nous, qu’on a reconduit une morale sexuelle restrictive et autoritaire. On a validé l’idée que l’État, au service du bien et de la justice, aurait à gouverner la « sexualité », à garantir que celle de chacun d’entre nous soit authentique et vierge de toute pression. On lui a ainsi attribué le pouvoir de nous dire ce qui est sexuel et ce qui ne l’est pas, d’énoncer le sens et la valeur que nous devons donner à cette idée de sexualité, comme si ce sens et cette valeur pouvaient être univoques et communs à tous. Mais libérer la sexualité, cela aurait dû être cesser d’en faire une affaire d’État, nous libérer de la sexualité comme cible étatique. Et pour cela, […] il n’y a pas d’autre solution que d’arrêter de croire qu’on puisse définir ce qui est sexuel et ce qui ne l’est pas. La véritable révolution sexuelle aurait dû nous conduire résolument vers une cité postsexuelle.

[…]

J’ai la conviction que les « systèmes », les théories sexuelles, les spéculations audacieuses au sujet des choses du sexe, sont, en particulier pour les jeunes gens, la meilleure manière d’explorer cette terra forcément incognita qu’est la « sexualité ». Quand on doit se risquer au-delà des préjugés, mieux vaut avoir cultivé son intelligence et aiguisé son esprit critique. Faute de quoi, on aura le sentiment d’avoir été trop loin, d’avoir cédé à des forces obscures et coupables ou d’avoir été abusé par d’autres. L’intelligence, au contraire, permet de soutenir le désir, de lui bâtir des ponts sur lesquels il puisse s’avancer fermement. Et, réciproquement, le désir donne souvent le courage et la motivation nécessaires pour faire l’effort de construire de nouveaux arguments, d’inventer de nouvelles idées, de ciseler de nouvelles pensées.

Marcella Iacub & Patrice Maniglier. Antimanuel d’éducation sexuelle. Rosny : Bréal, 2005, p. 14, 17.
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12 septembre 2010 7 12 /09 /septembre /2010 08:01
Nancy Nancy Huston présente son dernier roman « Infrarouge » dans une librairie. Elle en lit de long extraits, puis je lui demande :
— Quand vous publiez vos ouvrages en anglais, c'est de l'auto-traduction ou de la réécriture ?
— Ni l'un ni l'autre : j'écris simultanément dans les deux langues.
— Pourtant, quand on lit vos « Variations Goldberg » en anglais, il y a une nette différence entre les textes.
— Mais celui-là est particulier : je l'ai traduit des années plus tard, et c'était vraiment de la réécriture.
— (Une dame) Comment choisissez-vous la langue dans laquelle vous publiez en premier ?
— En général c'est la langue que parlent les personnages principaux.
— (La dame) Ah bon ? Ce n'est pas le cas pour « Infrarouge » !
— Non. « Infrarouge », je ne pouvais pas l'écrire en anglais…
— Pourquoi ?
— Parce que j'y parle de la sexualité féminine, sujet trop intime pour moi. Le sexe est difficile à mettre en mots, c'est quelque chose qu'on vit bien souvent sans parler. Alors j'ai besoin de la distance d'une langue étrangère pour oser dire certaines choses ; j'utilise donc le français qui est une langue implantée dans mon cerveau gauche, et qui ne touche pas mon intimité. [C'est pourquoi on a besoin de blogs anonymes !]
— (Moi) Mais si on vous propose de traduire et publier « Infrarouge » en anglais ?
— Je refuserai ! Il ne sera pas publié en anglais ! Il va être traduit dans d'autres langues mais pas en anglais.
Un silence, puis elle ajoute en nous tournant le dos :
— De toute manière je l'ai aussi écrit en anglais, mais je ne veux pas le montrer !
Il y a donc un manuscrit à négocier, dans un bout de jardin secret, pour le bonheur de nombreux lecteurs de cette grande artiste.
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18 juillet 2010 7 18 /07 /juillet /2010 20:42
C’est une version moderne du quatrième remède d’Épicure : « Le bonheur est possible. »
L’enfer n’est qu’une salle parmi d’autres de notre cerveau-Versailles ; il nous est toujours loisible de fermer cette porte-là et d’en ouvrir une autre. Je peux revivre à souhait, par exemple, les divines amours des premières années de mon mariage avec Alioune. Me réveillant le matin, je sentais contre ma cuisse son sexe durci, il entrait en moi et ne bougeait pas, je fermais les yeux et faisais semblant de me rendormir en toute innocence mais en fait je le serrais fort, lui malaxais le sexe en imprimant au mien des contractions savantes, puis il commençait à me baiser doucement comme dans un rêve, au début je résistais au plaisir, restant exprès un peu au-dessus et un peu en dehors, mais au bout d’un moment la faiblesse devenait irrésistible, une chose que je sentais grandir et lentement m’envahir, me retourner comme un gant, et quand je jouissais c’était comme de pleurer. Après, on pouvait se toucher n’importe où, n’importe comment, Alioune et moi, c’est idiot, je pouvais par exemple appuyer ma tête contre l’intérieur de sa cuisse, tout en haut, et être juste heureuse, c’est fou ce qu’on peut être heureux, est-ce possible que je ne connaîtrai plus jamais ce bonheur-là ?

Nancy Huston. Infrarouge, Actes Sud (2010) p. 221
Et moi j’ai vécu cela : […] dans un demi-sommeil, j'ai senti que tu avais mis ta tête, tes mains près de mon sexe, que tu le touchais peut-être ou le caressais doucement, et je suis resté figé devant la pureté de ton geste. Un moment secret, sacré... Quand tu me touches ainsi je ressens un plaisir comparable à celui d'une jeune femme dont le bébé au sein presse d'une main celui qui le nourrit tout en jouant à titiller le mamelon libre avec son autre main.

Nancy, encore (p. 222) :
Revenir alors à la nuit où, au retour d’une fête vers les trois heures du matin, ayant congédié la baby-sitter et mis un disque de Susanne Abbuehl, j’ai laissé Alioune lentement me déshabiller et me porter jusqu’au lit, les reins ceints d’un foulard turquoise. Noyée dans la voix d’Abbuehl chantant e.e. cummings et la chaleur qui irradiait tout mon corps, j’ai poussé un cri interminable pendant que sa langue caressait la pointe de mon être et puis, après les séismes, le mien puis le sien puis le mien à nouveau, je suis restée lovée dans le désordre des draps, parcourue de secousses qui s’espaçaient peu à peu, m’accrochant avec nostalgie aux derniers accords de somewhere I have never travelled, gladly beyond… Mais Alioune, qui ignore tout de l’anglais, m’a arrachée à ma rêverie en s’exclamant : « Ah là là, ce qu’elle est sirupeuse, cette musique ! »…
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