Fils invisibles

C’est la première fois qu’elle arrive en avance au rendez-vous. À la réception, une jeune employée, sourire aux lèvres : « Il y a déjà une dame qui vous attend ». Je la trouve couchée, livide, épuisée par des journées de stress et de travail. Longue séance de réanimation par le bouche à bouche. C’est curieux : il m’est arrivé de jouer à échanger les souffles jusqu’à suffocation. Or ce n’est pas ce que nous avons convenu aujourd’hui, et pourtant, j’ai l’impression que nos souffles se sont mêlés jusqu’à ne faire qu’un. À moins que ce ne soit un autre souffle qui nous traverse, celui-là plein de vigueur.

Nous sommes pris entre deux courants : la marée montante du désir et la retraite dans le sommeil. À plusieurs reprises, notre étreinte se perd dans l’immobilité, mais chaque réveil nous renvoie l’étonnement du matin, comme si nous étions en train de rattraper les journées et les nuits dont nous avons été privés.

Les doigts de ma volcane sont experts en écritures et en signes. Ils tracent avec précision chaque geste du plaisir… Un corps d’adolescente — quel défi au temps — enveloppé dans une robe sombre de laine douce. C’est à travers la laine, longtemps, que nous puisons la chaleur de l’amour. Une fois reconnus et accordés, nos corps osent le peau à peau, puis la recherche des saveurs intimes, jusqu’à saturation dans de petits cris de jouissance. Elle revient sur moi, grognant comme une carnassière, frottant sa fleur contre mon arbre excédé… « Mon clitoris est devenu immense ! » et repart de plus belle dans son escalade d’ivrogne. Elle s’allonge, je l’enlace, je l’embrasse dans le cou.
— Aïe !
— … ?
— Ta barbe pique. Tu viens de la couper ?
— Non, au contraire, j’ai oublié… Mais c’est peut-être le printemps ?
— Ah c’est ça, oui, le printemps : tu as les poils qui bandent !Elle finit de s’épuiser dans le plaisir. Puis elle m’achève en beauté. Nous retombons inertes, éblouis, sous d’épaisses couvertures car le chauffage laisse à désirer.
— Tu as faim ?
— Oui, un peu, mais les provisions sont dans ma voiture.Pas question de goûter à la malbouffe de cet hôtel. Je descends chercher les paniers. En fait, elle a préparé un menu parfaitement adapté à nos goûts : riz complet avec des raisins secs et un bouquet d’algues marines, brocoli et poireaux sauvages cueillis au bord d’un chemin, salade de pissenlit, roquette et lentilles germées, et pour dessert des craquettes au sarrazin tartinées de compote parfumée à la cannelle. C’est inoui de goûter à tout cela après les saveurs volptueuses de notre rencontre. Je découvre un de ses secrets de jouvence : elle prend soin d’elle malgré les coups durs qu’elle s’inflige parfois. En tout cas, elle connaît le plaisir d’une alimentation simple et savoureuse. J’ai l’impression de marcher à ses côtés dans la colline ensoleillée, comme dans notre promenade de la semaine dernière.

Nous nous sommes endormis, très vite, d’un sommeil un peu agité. Je me souviens d’un rêve étrange : j’ai 25 ou 30 ans et je vois une jeune femme qui s’apprête à devenir mon épouse. Elle est indienne (du Bengale) bien qu’elle n’en ait pas du tout la physionomie. Elle dit s’appeler « Bhimsen Joshi », surréaliste puisque c’est le nom d’un célèbre chanteur d’une autre région. Je la regarde, plein admiration pour sa beauté, mais avec un pincement au cœur dont je n’arrive pas à déceler l’origine. Oui, cette femme m’aime et va sans doute m’accompagner au cours d’une vie heureuse et sans problème, mais… il manque quelque chose. En fait j’ai l’impression d’étouffer. Je n’ai aucune envie d’une vie paisible, ni que cette femme soit là pour modérer mon enthousiasme ou m’entraîner vers la sécurité. Je suis sur le point de rater ma vie, à 25 ans, une vie étriquée comme un brocoli sauvage qui pousserait timidement au bord du bitume. Puis je vois défiler l’autre vie, celle qui dans mon rêve passe pour un rêve : Aimée, un parfum de liberté, la frénésie de nos départs, nos explorations, nos rêves accomplis, quelque chose qui ne cesse de grandir.

L’angoisse du piège m’a réveillé dans la lueur matinale. Dans mes bras, une femme qui n’est pas inscrite dans ma destinée. Une femme fleur sauvage pour le plaisir éphémère d’une nuit de printemps.

[Suite]

Mer 12 avr 2006 7 commentaires
je t'ai déjà dit que tu écris délicieusement ?
Madison - le 13/04/2006 à 23h26
Non, tu n'as encore rien dit sur ma langue ! ;-)
Julien Lem
C'est beau comme tu parles de ton aimée comme d'un ciel immense, dont les étoiles seraient tes amours.
Et parfois tu écris delicieusement, c'est vrai !
Magali - le 14/04/2006 à 08h09
Un ciel immense… C'est exactement ce qu'elle est pour moi. Les orages sont rares.
Julien Lem

Quel talant !


Tu sais, tu devrais envoyer quelques textes chez des éditeurs, je suis sûr que tu trouverais quelqu'un pret à te publier ...

Nam - le 14/04/2006 à 08h31
Mais je publie déjà ! ;-)
Ces commentaires sont encourageants. J'apprends à écrire en navigant sur mes blogs préférés (voir à droite) et j'ai l'impression qu'ils/elles ont bien plus de facilité à écrire.
Julien Lem

Ah, tu es écrivain en fait ?


Ou alors tu publies seulement sur ton blog ?

Nam - le 14/04/2006 à 09h43
Tsss...  Je ne réponds plus à ce genre de question !
Julien Lem
joli texte, tout en subtilité...je continue mon petit tour, par le petit bout de la lorgnette...
Johanna - le 15/04/2006 à 11h26
Miam, j'aime beaucoup le menu. J'ai faime en plus !
Nymphe - le 25/03/2007 à 23h29
faim
Nymphe - le 25/03/2007 à 23h30