Lui, il sait, il sent mon désir, il donne le temps aux sensations de naître… Une deuxième main, sœur jumelle, s’allonge contre la première, puis elle glisse au-dessus du plexus, tandis que ce qui restait de mon angoisse s’effondre.
Mes yeux sont devenus humides, une larme coule. Tu me fais du bien, vieux loup. [À suivre]
« La cavalière invisible (3) »
Je n’ai pas pris le train de 14h25 mais celui de 13h24 dans la direction opposée. Toujours à l’arrache car j’ai trop failli rater de trains dans les métropoles asiatiques. Avant midi je m’étais quand même arrêté quelques secondes pour contempler la tour Eiffel depuis le Palais de Chaillot, le soleil dans les yeux entre les caméras des touristes japonais… Un jour il faudra bien que je grimpe sur ce tas de ferraille, dire que j’ai vécu un an à Paris.
Ne pas perdre de temps. Comme d’habitude j’avais une heure d’avance à la Gare de Lyon. Aucune envie d’un snack dans ce palais de la malbouffe, juste me câler avec une bonne lecture dans un fauteuil du salon Grand Voyageur (boisson chaude gratuite). J’ai été attiré par un livre au magasin de journaux, ce n’est pas raisonnable puisque je viens d’acheter Libé et il y a de l’info à rattraper, mais tant pis, je craque pour le titre. « Rien de grave » de Justine Lévy, probablement la fille du philosophe people, mais c’est pas grave ça non plus. J’ai mis le nez dedans et ne me suis arrêté de lire que pour dormir, mêlant l’histoire à mes rêves, à mes souvenirs de conversations des derniers jours, celle avec une psy amie et confidente, hier soir, et aussi ma conférence qui était vraiment bien car le débat était houleux, je repense à cette conne qui m’a sorti un argument à la con auquel je m’attendais, ce qui fait que j’ai pu l’écraser comme une merde. J’aime semer la zizanie quand il y a une vraie cause à défendre. En tout cas, les organisatrices étaient ravies de m’entendre dire ce qu’elles n’osaient pas dire pour des raisons de stratégie politique. En plus, elles ont offert aux intervenants de jolies boîtes de chocolats.

Je languissais et redoutais d’arriver. D’abord, le TGV va trop vite, je n’aurai pas fini ce roman dont je n’ai soudain plus envie de décrocher. Un vrai journal intime comme je les aime. Je redoutais d’arriver, aussi, de peur du regard qu’une femme inconnue allait poser sur moi, mais je n’ai pas eu le temps de jouer à me faire peur car l’annonce de la gare m’a tiré du demi-sommeil. Dans quelques minutes elle sera là, en face de moi, avec un regard venu de nulle part — du fond de mon imagination. Il me faut affronter, avancer jusqu’au bureau de tabac où elle m’a dit qu’elle serait debout à m’attendre, mais non, il n’y a pas de bureau de tabac à cette sortie… et si je m’étais trompé de gare ? Mais soudain j’hallucine car le haut-parleur crie mon nom, ou plus exactement pas mon nom mais mon pseudo du blog, comme si le rêve avait pris le relais ! Mon pseudo est convoqué au bureau d’accueil, et mon pseudo bien docile s’y rend, une vraie blonde tend le téléphone à monsieur Lem et j’entends la même voix qu’hier soir, je me demande à quoi elle ressemble avec sa voix d’infirmière en chef, incroyablement ferme. Je m’entends répondre par des miaulements inhabituels pour compenser ce trop sérieux, encore une fois je me demande ce qu’elle va penser de moi.
Elle s’est trompée de gare et je suis soulagé de bénéficier d’un peu de répit pour me préparer, vérifier que je n’ai pas un sourcil en bataille et qu’on ne voit pas le raccomodage de mon pantalon, j’ai tellement horreur d’acheter des fringues que ça doit faire dix ans que je le porte. Non, le plan séduction ce sera pour une autre fois, peut-être en plein été quand j’échange des kilos contre une vraie gueule de méditerranéen. On a convenu que je prendrai la navette et qu’elle m’attendra au centre ville. Je n’en reviens pas qu’elle ait calculé le temps gagné sur l’autre solution qui consistait pour elle à venir me chercher. Qui est cette femme toute à l’inverse de son blog ? Décidément c’est pour la curiosité maintenant qu’il me tarde de la connaître.
Elle est arrivée de l’ombre, vêtue de noir avec ses yeux noirs, silhouette fine et puissante, on dirait Barbara entrant sur scène, regard de fauve, merci j’aime les fauves. On se fait la bise, deux, ah non chez nous c’est trois, ben c’est sans importance, j’aurais préféré tenir ses mains un moment dans les miennes ou la serrer vraiment dans mes bras, mais je n’ai pas osé, dieu sait ce qu’elle aurait pu imaginer ou craindre avec tous les délires qu’elle a lus dans mon journal intime. On se connaît par la tête, les mots, le cœur même un peu, mais les corps ne savent rien. Si nos mots se tutoient immédiatement, eux continueront à se dire vous, avec les deux bises ah non chez nous c’est trois. Il n’y a pas le temps, pas le temps d’un désir ni même pour le fantasme d’un désir.
Quelques minutes dans un bar à siroter un café et un chocolat chaud, c’est le début de notre relation sociale et la fin d’un rêve. Puis nous montons à l’étage au-dessus d’un autre bar, car c’est là qu’elle vit avec sa fille. Je fais la connaissance de cette « gamine » de 14 ans au visage ouvert, regard intelligent, bonne élève inquiète d’une difficulté passagère, qui parle sans rougir de ses déboires avec son amoureux. On parle de pères-filles et tout se déroule comme dans un kaléidoscope, entre le père-fille que j’ai lu dans « Rien de grave », le regard de cette fille en manque de père et qui respecte les hommes proches de sa mère, et puis la belle histoire d’amour que sa mère me raconte, celle d’un père qui lui a appris à devenir elle-même et à ne dépendre de personne.
Nous voilà partis dans le déroulement des histoires personnelles, chacun veillant à ne pas s’y perdre car il est si facile de se tenir à distance en meublant toute incertitude par le déballage de souvenirs. Mais je découvre une femme singulière quand elle se met à me parler de son métier, quelque chose que je n’aurais jamais soupçonné tellement c’est une autre face de ce qu’elle nous donne à lire sur son blog. Elle m’emmène aussi dans des souvenirs anciens — le métier pour lequel j’avais été formé, mais j’ai changé plusieurs fois dans plusieurs vies successives. Elle prononce des termes technologiques que je n’ai pas entendus depuis une éternité, comme si c’était un autre moi-même qui avait appris tout cela dans son enfance. Je retrouve l’amnésie qui me guette chaque fois que je vais acheter du matériel de plomberie pour m’apercevoir au magasin que j’ai oublié toute la terminologie des professionnels.
De manière inattendue, c’est dans cette partie cachée de ma vie et des écrits de mon hôte que nous trouvons des lignes de pensée communes, alors que tout nous sépare en apparence, la géographie des souvenirs, le vécu familial et social, les expériences de vie en couple. Puis, au fil des heures, nous commençons à toucher d’autres zones de complicité qui me reconnectent à la personnalité que j’avais entrevue dans ses écrits : la voici vraiment femme, voici un regard qui m’accueille enfin dans son intimité, un peu de chaleur érotique amplifiée par des rasades de rouge : j’aurais aimé lui donner une carte postale achetée dans la rue, calligraphie du proverbe « les yeux sont les fenêtres de l’âme », si je ne l’avais pas discrètement glissée samedi dernier dans la boîte aux lettres de Marie. Mais nous ouvrons la boîte de chocolats pour s’autoriser la jouissance.
Quand elle parle, maintenant, sa bouche ne fait pas les mêmes mouvements, ou plutôt c’est l’inclinaison de la tête qui a changé et qui me la fait voir différemment. Là j’ai une pensée secrète : le constat renouvelé que toutes mes amies (plus ou moins intimes, chacune à sa manière) portent des prénoms différents. Or je connais une deuxième V., une qui s’exprime de la même manière, avec un accent très différent mais les mêmes jeux de lèvres. Il n’y a pas que la bouche qui est ressemblante, elles ont aussi les mêmes corps, car, même si mon hôte reconnaît s’être soigneusement dissimulée sous des fringues austères, j’ai bien vu qu’elle avait un corps, j’ai repensé aux petits seins très fermes que cette V. m’avait donnés à caresser un soir d’ivresse, à cette bouche bavarde sur la mienne… Mais je me suis souvenu aussi que nous en avions gardé une sensation d’inachevé, qui chez elle s’était muée en nostalgie teintée d’amertume. Alors, ce soir, je n’ai pas envie que ça recommence : il me faut entretenir ce regard, lui permettre de focaliser mon désir, laisser les seins pleins de vie sous le pull à l’abri de toute convoitise, ne pas désirer ces hanches ni ces lèvres. Le regard félin comme apprivoisé devenu tendre et féminin suffit à tout brûler sur son passage. Tout brûler, même le désir.
Je me suis senti comblé par cette intimité au point qu’il ne me semblait pas qu’il y eût de place pour la satisfaction des muqueuses ou l’alchimie des fluides. Je n’ai pas pour autant senti d’obstacle, j’ai eu confiance en V. pour dire oui ou non sans me blesser, et c’est peut-être la raison de cette plénitude que nous avons tous deux ressentie.
Mercredi 15 mars 2006Nous avons passé la matinée à dormir puis déjeûné avec sa fille rentrée du collège. Ensuite, retour à la gare, quelques échanges autour du dernier café. Cette fois notre embrassade était simple, rien à compter, rien à agripper, aucune convention, on se connaît maintenant, on se reverra parfois.
J’ai repris le roman dès le départ du train. Les histoires se sont emmêlées, il m’a fallu un moment pour débrouiller les fils, car toutes les histoires vraies vont ainsi : on les croise sans peine, ce ne sont que des passages.