Fils invisibles

Dans son journal, le 14 mars 2006, il raconte la suite de son rêve. Il a pris le train de 14h25 pour débarquer à 15h50 dans une métropole inconnue à la rencontre d’une femme inconnue. Le ciel est nuageux ; un sourire lui échappe en pensant aux « brumes du désir » qu’il évoquait il y a juste trois semaines. Se pouvait-il qu’elle ait lu son rêve ? Il n’aime pas vraiment les brumes, c’est un homme de soleil, mais pour le désir d’une brune il traverserait bien l’Europe entière. (Ce jeu de mots est trop bête, il ne faudra pas l’écrire.)

L’Inconnue lui a indiqué un hôtel où il a retenu une chambre sous un faux nom. Il marche en souriant. Et si elle ne venait pas — si c’était son tour de lui jouer un bon tour ? Si elle prenait peur de tomber sur un sadique ou un cul de jatte ? (Il ne sait pas qu’elle a choisi un hôtel sans ascenseur, car on ne prend jamais assez de précautions.) Il a écrit :
Je suis arrivé à l’hôtel en premier et je dors quelques heures dans le grand lit. On a convenu qu’elle me rejoindrait un peu plus tard, selon son désir. Elle pousserait doucement la porte dont le penne est bloqué par une feuille pliée en quatre.C’est un peu plus compliqué car la porte est maintenue par un verrou électronique. Saloperie de trucs modernes. Une pantoufle fera l’affaire. C’est plouc de voyager avec des pantoufles, mais trop pratique dans certaines situations…

Elle a failli faire demi-tour devant l’hôtel. Elle est déjà très en retard, car, comme par hasard, son mari, ce jour là… Elle aussi a rêvé de cette rencontre, balancée entre la peur, la curiosité et le désir. Elle se sent belle, dans le désir du cœur, la vraie cavalière invisible qu’il a appelé de ses mots. Elle a choisi soigneusement les couleurs des habits qu’elle est supposée ôter dans l’obscurité. Si elle ose… Elle a lu et relu son message, tremblé délicieusement en lui écrivant. Aujourd’hui, elle a peur, mais elle se met à penser à sa peur à lui, et devant l’inutilité de tout cela — carpe diem — elle pousse la porte en riant. « Monsieur Loup est arrivé, chambre 18 ! » Quelle idée de choisir un tel nom, elle a failli pouffer de rire devant le grand dadais de la réception.

Il avait prévu de l’entendre pousser la porte et de faire semblant de dormir. Elle savait peut-être qu’il ferait semblant, mais ils avaient tacitement convenu qu’elle ferait semblant d’y croire. Il ne savait pas qu’il s’endormirait à 17h00 dans la chambre 18 de l’Hôtel des Brumes. Qu’elle l’entendrait respirer profondément à travers la porte entrouverte. Qu’elle prendrait aussi une longue inspiration avant d’entrer. Qu’elle s’assiérait au sol derrière la porte, au lieu de s’approcher, à écouter sa respiration et palper l’air de sa présence.

Il rêve d’elle dans son propre rêve : elle s’est fait remplacer par un chat qui saute sur le lit et lui masse le ventre, consciencieusement, avec ses griffes un peu sorties. Il n’ose pas le toucher. Il n’osera pas la toucher. Sait-elle au moins qu’il est timide ? Alors il se met à grogner en imitant le chien. Le chat s’enfuit et le loup se réveille, la peur au ventre qu’elle soit partie.

Tourné vers la porte, il ne sait pas qu’elle s’est placée discrètement de l’autre côté du lit. Elle ne voudrait pas l’effrayer en se manifestant brusquement . Elle-même est effrayée. Mon dieu que c’est difficile, impossible de fuir maintenant. Alors elle écoute encore la respiration du mâle et y accorde la sienne. Bientôt leurs souffles ne vont faire qu’un et les fantômes pourront enfin se rapprocher.

Il sait qu’elle est présente car quelque chose a changé dans l’odeur de la pièce. Un parfum de femme qui ne met pas de parfum, un air de volupté. Il se tourne doucement sur le dos pour savourer cette présence à pleins poumons. Il l’appelle silencieusement en faisant battre son cœur. Il a rêvé mille fois de cet instant, cette « griserie de l’attente » qu’il évoquait dans son rêve ; chaque fois son sexe se dressait douloureusement… Viens, je te veux… Mais aujourd’hui la présence est vraiment présente et s’infiltre dans toutes les cellules de son corps. Désir de lumière. Il ne la désire pas, il ne sait pas, il ne pense pas au sexe ni à rien, son corps flotte au-dessus de son âme. Bref, il ne bande pas et se garderait bien d’en éprouver la moindre inquiétude.

Elle a profité d’une expiration plus longue pour s’allonger doucement à droite du loup, vêtue d’une chemise de soie légère que, par précaution, elle avait gardé sous ses habits. Son ventre vibre d’une palpitation qu’elle n’a jamais connue.

[A suivre…]

Mar 28 fév 2006 25 commentaires

Je me met dans la peau de la femme. Difficile de gerer en même temps, l'exitation de l'amour à venir, la peur que les choses ne se passe pas bien, et la timidité en elle même qui n'a pas toujours de bonnes raisons d'être. Sa doit être à la fois palpitant et terrifiant. c'est de l'émotion à grande échelle de la vie. Pas comme quand tu rentres dans une nouvelle balangerie pour acheter ton pain, ou dans un nouveau pub belge pour manger des moules frites, à moins que pour certaines ça soit fort aussi. lol

vernnone - le 01/03/2006 à 03h05
Fais-moi penser à ajouter une séquence émotion moules-frites dans la prochaine version de l'histoire !
Cette terreur, je l'ai ressentie le jour où j'ai vécu une rencontre un peu sur le même mode (voir Brasero). Pourtant on s'était préparés. Il y a comme une barrière à franchir, ou un miroir magique à traverser...  Un peu comme si les âmes se connaissaient déjà et proposaient de se présenter mutuellement les corps. ;-)
Julien Lem
C'est ce que l'on ressent quand on sort avec quelqu'un et qu'on passe à l'acte pour la première fois. Sauf que là y a des paramètres de mystère en plus. J'ai lu BRASERO. Je ne doute pas des sensations fortes que ça peut engendrer.
vernnone - le 02/03/2006 à 00h53
Tes textes sont magnifiques,très bien ecrit,l'histoire aussi est belle et tellement bien racontée,pendant un instant j'étais à l'hotel,je venais te rejoindre dans l'obscurité de cette chambre,la peur au ventre mêlée d'une excitation terrible qui m'a poussée à aller jusqu'au bout,j'étais curieuse de te rencontrer...à travers tes mots je me suis laissée prendre au jeu,j'étais vraiment là,à tes côtés sur le lit...merci pour ce bon moment passé,ça met du piment de la vie ;-)
lola - le 02/03/2006 à 02h35
Je n'ose pas répondre en public à un tel commentaire... :-))) 
Et ton adresse email ne marche pas (boîte saturée) :-(
Julien Lem

Tu peux me répondre en public sans souci,je ne suis pas pudique!!!:-)


Je t'envoie un mail pour te donner mon adresse(mail);-)

lola - le 02/03/2006 à 15h16
N'oublie pas la photo... :-bbb
Julien Lem
Il y a décidément chez toi des paradoxes troublants. Tu peux à la fois donner des détails de tes aventures sexuelles (avec de trés belles formules), et à la fois tu peux être trés pudique. Il ne faut pas renier l'effet que tu peux avoir sur des femmes amoureuse de ta liberté. Tu vois, en nous offrant tes histoires tu t'ouvres et en refusant de répondre en public à cette déclaration tu te fermes (en quelque sorte). Il y a quelque chose qui à du m'échapper. Eclaire moi.
vernnone - le 02/03/2006 à 22h30
Dans certains commentaires, je lis ce qu'on pourrait appeler des « déclarations de désir ». Il ne m'est pas indifférent qu'elles soient écrites par des femmes avec qui je ressens une affinité pour ce qu'elles nous livrent de leur vie intime, ou encore parce que le commentaire est direct, comme celui de Lola. Je pourrais prendre ces déclarations sur la ton de la badinerie — un peu comme je me suis permis de plaisanter en disant en Lola « envoie-moi ta photo » — mais ce ton ne me convient pas. Il masque des émotions plus profondes ; en plus, il ne respecte pas celles que d'autres m'ont exprimées. Je pourrais les prendre au pied de la lettre et m'exposer à entendre que ces mots ne me sont pas destinés en personne…

Vous reconnaîtrez sans doute la peur d'être rabroué, ou simplement « désenchanté ». Donc je ne sais pas quoi faire de ces déclarations, sauf peut-être d'en parler en privé.

En fait, j'ai peur de séduire et de décevoir, ou d'être séduit et déçu. Ça se soigne, pas vrai? ;-) Écoutez, dans l'émission « Don, pardon, abandon », la lecture d’un passage du livre à paraître où Delassus parle du corps de Martha offert à la vue des hommes… C’est sublime, et tellement proche de ce que je comprends de l’érotisme et de la vie.
Julien Lem

Si les hommes aux paradoxes troublants ont la cote c'est parceque les femmes aiment ça,elles aiment le mystère,la complexité,sinon elles s'ennuient,non?

lola - le 02/03/2006 à 22h45
Alors je dois être une femme.  Ne le répétez pas !
Julien Lem

Mon précédent commentaire s'adressait à vernonne


Julien) ne te remet pas en cause,ne perd pas ton temps à douter,prend les choses comme elles viennent,soi toi même c'est comme ça que les femmes t'aiment ;-)


 

lola - le 02/03/2006 à 23h45

Lola


Je veux bien entendre que les paradoxes masculins plaisent aux femmes. Je l'ai souvent vérifié dans les choix de mes amies. Seulement, Les paradoxes naissent souvent de doutes ou d'une mauvaise connaissance de soi (je ne parle pas forcement pour toi Julien). Personnellement j'aime les hommes entier. Qui savent ou ils en sont. Et qui se remettent en question aussi, grande preuve d'intelligence et de recherche de soi. En fait les femmes aussi, je les aime comme ça. Je crois qu'un homme peut entretenir le mystère par d'autre moyens que des incohérences. Et puis pour être honnête, le mystère ne m'attire pas, au contraire. J'ai cette mauvaise habitude de vouloir savoir tout des hommes pour prendre le temps de me demander si oui ou non ça me "convient", je n'aime pas les surprises. Lorsqu'on connait un caractère particulier d'un homme et qu'on a pris sur soi de l'accepter, on a les moyens de voir autrechose chez lui. Alors que quand on ne sait pas quoi penser, on stagne, on évolue pas. Il est tard, ce n'est peut être pas trés clair, je m'en excuse.

vernnone - le 03/03/2006 à 01h45
J'aime bien le mystère et la surprise chez une femme, mais uniquement dans le domaine de l'érotisme.  Ou alors, que ses doutes, ses hésitations, ses remises en cause, fassent partie de notre histoire, comme je pense en avoir témoigné dernièrement avec Iliane-Patricia.  Sinon je m'ennuie :-(

C'est très peu compassionnel, je sais, mais je ne parle que de relations libres, sans enjeu.  S'il s'agit de vivre ensemble, sur le long terme, il y a d'autres compromis à faire.
Donc je pourrais dire comme Vernonne que j'aime les femmes "entières".  D'ailleurs je les prends volontiers en entier. ;-)
Julien Lem

<<vouloir savoir tout des hommes pour prendre le temps de me demander si oui ou non ça me "convient">>


Comme si on pouvait *décider* de ce qui nous plaît ou ne nous plaît pas... Le mystère ne se décide pas, il est. Refuser les surprises c'est comme vouloir organiser sa vie loin de toute curiosité.


Penser connaître l'autre est une illusion rassurante comme une pantoufle, ça gêne pour courir dans les bois ou sur le sable et ça enferme l'autre dans nos croyances.


Croire se connaître est tout aussi emprisonnant mais là ça ne regarde que soi.


L'autre n'est pas un produit fini ou délimité.

un passant un - le 03/03/2006 à 12h05
Je découvre, j'apprécie et je reviendrai... j'ai toujours eu une passion pour les loups ;-)

A bientôt ici ou ailleurs
Madison - le 03/03/2006 à 12h33
Mmmh, ton blog a l'air vraiment marrant, je vais y faire un tour !
Et puis, une femmme qui aime les loups ne peut pas être foncièrement mauvaise. :-b
Julien Lem