Fils invisibles

J’ai cru un moment que c’était la même chambre. Mais non, je connais la 304, la 303 et la 124, pas la 206. C’est une habitude bizarre de noter dans mon journal les numéros de chambre, manière comme une autre de singulariser un lieu de passage, à la façon des cœurs gravés sur les murs de pierres. Dans cet hôtel E., je suis venu la dernière fois il y a un peu plus d’un an. Le parking est presque vide : 14h30, quelques couples illégitimes sans doute, putain les grosses bagnoles de ces vieux cons. C’est quand même une chance que Catherine n’ait pas rejeté l’idée de se retrouver à l’hôtel après un déjeûner en ville. J’ai cru revoir la même chambre, mais surtout j’ai eu la sensation de revivre une même expérience troublante. Allongés sur un abominable dessus de lit, nous avons d’abord divagué sur les plans de la maison qu’elle est en train de faire construire. Ce sera petit mais très beau ; et pratique avec ça : la chambre de madame est au rez-de-chaussée, avec deux portes donnant sur des façades opposées. Architecture bioclimatique hédoniste. Ayant épuisé le sujet, j’ai apprécié la douche brûlante. C’est fou ce que les sexes aiment l’eau chaude, ils se mettent tout de suite à danser ou à sourire sous le fouet aux lanières liquides. Mais c’est trop fort ; je sais que si je laisse venir un orgasme je me sentirai vidé, comme écœuré. Elle a convenu avec moi qu’il était un peu fou d’attendre si longtemps entre deux rencontres. Le plaisir est un aliment de l’âme à consommer sans modération, et nous en avons besoin à cette époque de travail intensif. Je n’en finis pas de manger ses lèvres. Elle sent bon, cette fois elle a bien renoncé aux huiles et autre parfums. Catherine sent le désir et je lèche sa peau légendairement douce. La nuit dernière, galvanisé à la pensée de cette rencontre, je me disais que j’aimerais savoir combien d’hommes ont caressé ses seins, combien ont joui en elle — nombreux, elle me l’a fait comprendre. Mais toutes ces questions ont sombré dans l’oubli, aujourd’hui, alors que je frappe un de ses mamelons avec la pointe de la langue et qu’elle offre ses hanches à mes mains. Ensuite elle me rend cette caresse en s’aidant d’une main pour augmenter la sensation. Chambre étrange où j’ai vécu un « orgasme féminin » avec Iliane (voir « La voie de l’extase (6) »)… Et, de nouveau, une sensation que je qualifie de féminine, car les hommes ne peuvent rien sentir par là, ce n’est pas vrai dis-moi ? Une envie de m’abandonner, féminine aussi selon les images très simples qui me passent par la tête tandis que le plaisir monte au-delà de ce que je croyais tolérable. Je n’avais jamais osé franchir cette barrière d’une sensation étrangère à mon sexe, mais aujourd’hui je me laisse porter là où Catherine veut m’emmener. D’ailleurs il est là, mon vrai sexe, inerte et inutile, je voudrais pouvoir le retourner pour qu’elle me pénètre et qu’elle me remplisse de sa sève. Quand elle glisse une main pour le prendre, le charme s’estompe, je suis redevenu homme avec un sexe d’homme qu’elle joue à faire grandir avec sa bouche. Tout à l’heure j’ai failli acheter un magazine qui affiche sur sa couverture « les secrets de la fellation », car je me demande bien ce qui peut encore rester secret. Catherine est experte, en tout cas. Puis c’est moi qui ai envie de goûter son jardin, influencé je n’en doute pas par le « Peau à peau » de Marie B. Un délice dont j’avais oublié la saveur et la tendresse. J’ai l’impression parfois d’aspirer un sexe d’homme en entier. Elle en profite pour continuer à taquiner mon arbre, comme une jeune chienne qui se ferait les dents ; oui, j’aime sentir les dents, les femmes s’en étonnent… Nous pourrions jouir ainsi mais cela me paraît trop direct. Au diable ces magazines. Une pause. Je viens sur elle, elle vient sur moi. Elle me dit : « Tu sens comme je suis ouverte ? » et elle se glisse autour de mon sexe. Je ne sais plus combien de temps nous avons joué ainsi. Elle a crié de plaisir plusieurs fois, puis elle a sorti un petit flacon et mis quelques gouttes sur mon arbre pour glisser encore, avec frénésie… comme un jeune puceau qui ne pourrait jamais s’arrêter, car j’ai l’impression que c’est elle qui me pénètre. Je repense à ce que j’ai vécu l’an dernier, dans cette même chambre, mais cette fois je sens simultanément l’extrêmité de mon sexe dans un bain aussi excitant que l’eau de la douche, un gland détaché de la branche qui joue à se promener là-haut. Homme-et-femme, je m’abandonne aux deux sans discernement. Elle sent monter mon souffle, elle m’attise comme un brasier. À mon tour de crier, je ne me gêne pas. Nous avons dormi une heure ou deux, chaudement enlacés. Mon esprit s’est égaré dans la maison sur papier, sous un dédale informatique à plusieurs étages que je m’amuse à explorer au bureau, dans la sensation d’avoir pleinement goûté l’amour physique. Comme je suis fatigué, je sens un léger ronflement se former dans un demi-sommeil. J’aurais envie qu’il s’amplifie. Je rêve que je suis un éléphant dressant sa trompe en signe de victoire, dans un barissement qui ferait trembler cet hôtel en formica.

[Suite]

Lun 5 déc 2005 Aucun commentaire