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Fils invisibles

Fils invisibles

Un loup gris partage les émotions, intuitions et désirs au fil de ses « voyages » d'amitié amoureuse.

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La main

Elles n’avaient pas de réservation assise mais sont venues s’asseoir en face de moi. Deux femmes d’origine africaine. La plus âgée — soixante ans peut-être ? — parle avec assurance et s’étonne auprès d’un autre voyageur que des billets sans place assise coûtent plus cher que les autres. La plus jeune ne dira rien pendant tout le voyage, mais elle attire mon regard.

Je ne saurais pas lui donner un âge. Quarante ans de visage, peut-être ? Mais son corps est étonnamment svelte, en désaccord avec mes clichés sur les femmes noires. Elle a de petits seins mis en valeur par un vêtement bien décolleté ; une peau très fine, en contraste avec la maturité qu’on prêterait à son visage. Je n’ai jamais eu d’amante aux lèvres si proéminentes, et dans un premier temps mon imagination (qui n’a rien d’autre à faire dans ce TGV) piétine devant la perspective d’un baiser. Et puis, d’ailleurs, pourquoi se faire du souci, les « Africaines » aiment-elles seulement embrasser ? Les clichés se bousculent pour m’empêcher de savourer tranquillement les désirs et les interrogations que cette femme m’inspire.

Elle s’est endormie après avoir feuilleté les pages publicitaires d’un magazine. Sa main gauche posée sur la poitrine. Je la vois descendre lentement, se glisser en partie sous le décolleté. D’après mes calculs basés sur l’observation du sein droit, l’annulaire et le petit doigt sont à portée du mamelon, qu’ils pourraient pincer. Mais ils ne bougent pas. Je surveille. Par contre, son pouce caresse amoureusement la clavicule. Je voudrais être cette main ! Je me pince à travers la chemise, pour sentir.

La voyageuse sans âge se détent, un sourire se dessine, sa lèvre inférieure s’entrouvre, dévoilant la blancheur de ses dents et cette couleur rose qui, j’en suis sûr, doit agiter le cerveau profond de tous les mâles de la planète. Sans doute ai-je peur des lèvres des femmes noires, comme d’une terre inconnue, mais l’indécence voluptueuse de ce sourire me fait oublier cette peur. Je réalise que les femmes qui ont croisé ma vie récemment ont aussi des lèvres charnues, et qu’elles aiment les morsures tendres — parfois la lèvre supérieure, parfois l’inférieure, un jeu qui peut se prolonger à loisir.

Il se peut que, dans son sommeil, elle ait senti mon regard sur elle ; ou bien est-ce la température fraîche à la tombée de la nuit ? Elle s’est réveillée et couverte d’une écharpe de laine noire. Je replonge le nez dans Kundera.

Publié le 20/11/2005 à 23h39 dans Sexe

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