J’ai déjà prononcé son nom au début d’une
autre histoire, mais sa présence était si forte hier soir que je ne peux pas parler d’autre chose que de notre rencontre. Marie-Ange incarne une de mes plus belles relations d’amitié amoureuse, la seule peut-être pour laquelle je n’éprouve ni regret ni nostalgie.
Madison a écrit en conclusion d’un émouvant récit de
Maylis :
Je pense que c’est à ça qu’on mesure l’amour… c’est que, même fini, même s’il y a eu des moments douloureux, il ne laisse que de bons souvenirs…
Avec Marie-Ange il n’y a eu qu’un petit passage douloureux.
Pour situer un peu l’action, mettons que ça s’est passé dans mon « Afrique lointaine » en des « temps anciens ». ;-) Marie-Ange y étudiait la danse et je m’adonnais à l’une des passions qui forment la mosaïque de ma vie professionnelle. Nous nous sommes vus presque quotidiennement pendant plus de cinq ans car, au début, elle était la petite amie de Jack, mon collègue de travail — le même qui avait proposé à
Melinda une partie triangulaire sans suite. Je ne sais pas si Jack était partageur. Jamais la question ne s’est posée de « partager » Marie-Ange pour la simple raison que, pendant tout le temps de leur vie commune, ni elle ni moi n’avons jamais laissé apparaître la moindre attirance. Elle était belle comme le sont parfois les danseuses : un corps souple et vénusien, un visage, un regard, un nez d’une extraordinaire finesse et des lèvres que je ne suis pas prêt d’oublier.
Marie-Ange, c’était aussi un cœur immense qui apportait beaucoup à Jack, vieux célibataire renfrogné au moment de leur rencontre. Je me souviens de sa fureur le jour où elle lui a avoué avoir offert à un mendiant les économies de toute une semaine, simplement parce qu’elle avait craqué face à son regard. Cette bonté qui émanait de Marie-Ange était une des raisons pour lesquelles je respectais sa fidélité apparente — ou sa discrétion ? Je n’aurais pas voulu ternir sa relation avec Jack. Mais je n’avais pas beaucoup de mérite, car il y avait bien d’autres raisons que déjà évoquées, dont une qui s’appellait
Grietje et bien d’autres, sans oublier que la reine des reines était ma compagne légitime.
Jack s’est éloigné de Marie-Ange pour épouser une femme « locale ». Son histoire romantique et cocasse a même été le sujet d’un reportage sur une chaîne télévisée française. Il n’a donc pas quitté Marie-Ange par désamour mais par nécessité. Elle s’est longtemps préparée à cette séparation. D’ailleurs je ne pense pas qu’ils aient jamais pensé former un couple. Ils vivaient ensemble pour des raisons économiques et pour des passions artistiques communes, sans oublier que, me disait Jack avant leur séparation,
she’s fabulous in love making.
Notre courte histoire commence donc la quatrième année, un mois avant la séparation officielle de Jack et Marie-Ange. Je les accompagne à une station de montagne où nous sommes chargés de réserver une location pour tout un groupe d’amis pendant la saison des pluies. Dans le train, Jack pique une colère parce que Marie-Ange a profité de son absence pour jeter par la fenêtre la réserve de
ganja qu’il avait préparée pour le week-end. « J’en ai marre de vivre avec un drogué », lui lance-t-elle sur le ton de la moquerie. Quelques heures plus tard, nous sommes à la montagne, transis de froid. Je les ai laissés seuls pendant un bon moment, à me geler les couilles au village, pendant qu’ils « essaient la chambre ». Je ne sais plus de quoi nous avons dîné. En tout cas, Jack a retrouvé le sourire grâce au talent de Marie-Ange. Nous bavardons un peu, la nuit venue, puis nous allons nous blottir ensemble sur un grand lit, car nous ne sommes pas équipés pour un tel froid.
C’est une situation intéressante. Il ne m’est jamais venue à l’idée, avant que nous partagions ce lit, que Marie-Ange pourrait éprouver l’envie d’être proche des deux amis qui l’accompagnent ce week-end. Je ne pense pas non plus qu’elle ait prémédité quoi que ce soit, il n’y a eu entre nous aucune parole ni regard complice. Mais le fait est qu’elle se trouve maintenant allongée entre deux mâles à qui elle demande de lui tenir chaud . On est en droit de se demander si c’est seulement une question de calories vu qu’elle n’a gardé qu’un t-shirt. Jack n’a pas tardé à s’endormir. C’est bien pratique que les hommes s’endorment si vite après l’amour, et encore mieux qu’ils ronflent un peu pour signaler qu’ils ont baissé la garde.
Moi qui ne suis pas du tout frileux, je me blottis aussi contre Marie-Ange, couchée à ma gauche, le dos tourné. J’ai beau faire l’innocent et ne penser à rien, ma main droite sur sa hanche est devenue brûlante. Elle n’a pas tremblé quand je me suis câlé contre elle en repliant mes genoux sous ses cuisses, bien qu’elle ait senti la pression d’un sexe tout naturellement dressé. Elle m’a répondu par une très fine ondulation de la taille. Ma main a glissé sur la cuisse nue, grisée par la douceur de sa peau, puis elle est remontée sur sa croupe en retroussant son vêtement. Ce sont des caresses sensuelles et amicales, exceptionnelles parce que la situation est exceptionnelle… Marie-Ange se sent en pleine confiance.
Après le ventre que je sens vibrer, ma main a fouillé un court instant la toison de son pubis, sans descendre jusqu’au sexe que je crois entièrement apaisé. Je l’ai serrée un peu plus fort pour donner à ma main l’excuse de remonter sous le t-shirt et de recouvrir un sein à la pointe dressée. Ce n’est pas une poitrine de danseuse mais plutôt celle d’une de ces généreuses déesses couvertes de fleurs qu’on asperge de lait dans les temples.
Nous avons atteint une intimité parfaitement accordée avec nos sentiments. Comme des enfants, le sommeil nous a emportés immédiatement. Je n’ai pas le souvenir d’avoir ressenti un manque après cette nuit sensuelle dans le silence hivernal.
Quelques mois plus tard Marie-Ange est séparée de Jack. Il est allé, comme prévu, passer l’été dans la maison que nous avons louée, mais nous ne l’avons pas suivi. Elle est partie dans une autre direction, un village de montagne fréquenté par des moines et des touristes désargentés. Il n’y avait rien de prémédité au fait que je suis allé passer deux semaines dans le même village. Nous n’étions pas au même hôtel. J’avais besoin de longues promenades solitaires en forêt et de méditations à proximité des temples. En fin d’après-midi, lorsque le soleil déclinait, je passais la voir à son hôtel. Je la trouvais toujours dans sa chambre, allongée sur le lit comme une princesse orientale, et je me posais dans un fauteuil en face d’elle. Nous parlions à cœur ouvert pendant des heures. Elle me racontait ses déboires avec la vie artistique (son cours de danse était une catastrophe), sa déception avec un artiste qui se faisait passer pour un maître spirituel (mais qui, elle avait fini par l’admettre, avait surtout envie de coucher avec elle), sa tristesse de quitter Jack, lequel avait quand même bien de la chance de suivre son propre chemin. Elle avait décidé de rentrer en France, après sept ou huit ans de séjour ici, bien qu’elle n’ait aucun projet en France. Nous parlions philosophie, de la vie, des sensations qui nous permettent de nous orienter dans l’obscurité du désir, et, je me souviens, de ces intuitions fulgurantes qui nous font paradoxalement nous sentir libres aux moments où l’on n’a pas le choix.
Nous étions bien dans ces rencontres quotidiennes. Je me souviens de son rire. Ami-amie, frère-sœur ? Aucun désir exprimé en surface. Ou plutôt, nos désirs existaient, ils étaient même la seule raison de nous revoir, mais les instruments n’étaient pas encore accordés. À vrai dire, j’étais déjà dans l’univers de Grietje, bien que le choc de notre rencontre n’ait pas encore eu lieu. Quant à Marie-Ange, elle s’efforçait, dans ces chastes rencontres, d’évacuer l’amertume d’une histoire « sans lendemain » avec un artiste marié à une Irlandaise qui n’avait pas une vision très libertaire du couple. Elle avait reçu de nombreuses charges de haine de la femme humiliée, amplifiées par les regards désapprobateurs/jaloux du microcosme d’expatriés dans lequel nous vivions.
Quelques semaines plus tard, Marie-Ange accomplit les dernières formalités avant son départ définitif. Elle a demandé l’hospitalité chez nous, n’ayant plus de logement, et nous l’avons accueillie malgré l’exiguïté du nôtre. C’est la période caniculaire de la saison sèche. Le seul moyen de survivre est de s’habiller d’un simple rectangle de coton et de passer sous la douche entre deux suées. Notre salle de bains toute simple avait une poire à douche au plafond et un écoulement sur toute la surface.
Un jour, je trouve les deux femmes ensemble sous la douche et je me joins à elles. Scène paradisiaque, jeux d’eau, jeux de mains. Aimée nous laisse seuls sous un prétexte quelconque. Nous jouons à chacun-savonne-l’autre comme des enfants pas sages. Je me souviens d’avoir longuement frotté et caressé ses épaules, son long coup qui s’inclinait pour sentir un peu plus de mes mains, les lobes d’oreilles qui aiment tant les morsures. Puis la lente descente sur ses seins, surtout ne pas manquer le moindre carré de peau, si douce et si ferme, faire semblant de ne pas remarquer un mamelon qui se dresse entre les doigts, revenir quand même dessus, comme si on avait oublié, descendre sur les hanches. Tout est calculé pour arriver à court de savon au bon endroit. Alors je frotte la savonnette sur sa toison pubienne et j’y reviens inlassablement quand sa peau devient moins glissante. Encore un peu de savon, je sens ses jambes fléchir un peu, laissant le passage à une main prétenduement maternelle qui glisse à la surface de son sexe pour aller chercher la racine, l’entrée cachée, et s’en revient sur les lèvres soudain écloses. Sensation d’onctuosité qui pourrait se passer de savon, mais j’en ajoute encore comme si je n’avais rien remarqué, car voilà qu’elle s’est mise à accompagner mon geste, offrant à ma main une caresse voluptueuse pendant que l’eau continue à ruisseler sur ses seins, son visage… Ses lèvres qu’elle me donne à boire alors que mes mains la pressent contre moi et mon arbre s’est mis à savonner sa fleur ouverte. Puis c’est son tour de me laver. Elle ne néglige rien, comme si cette intimité était convenue de longue date entre nous. Enfin, nous rinçons soigneusement ce savon qui n’était qu’un prétexte et nous nous séchons mutuellement, bien que ce soit inutile par une telle température, mais c’est encore l’occasion de jouer avec d’autres sensations.
Le même soir nous nous sommes allongés tôt sur le grand lit qui occupait toute la pièce. Marie-Ange repartait le lendemain. Cette fois, c’est l’homme qui est entouré de deux femmes, et l’homme c’est moi, pardi. Cette fois il fait très chaud. Je crois me souvenir (mais c’est peut-être un fantasme) d’une lueur de bougie ou de lampe à pétrole qui papillotait sur nos peaux nues. Nos mains se rencontrent souvent, nos lèvres aussi de temps en temps. Jack m’avait « mis en garde », un peu choqué, que sa compagne était bisexuelle, ce qui m’avait bien fait rire.
La lumière éteinte, Marie-Ange me dit doucement :
— Toi et moi sommes tellement proches, je crois qu’un jour nous ferons l’amour.
— Oui, un jour sans doute…
J’ai passé mon bras autour de son épaule, caressé son cou toujours aussi souple, elle s’est allongée sur le ventre et je masse légèrement son dos. Mes mains descendent sur sa taille puis prennent ses fesses. À ce moment je sens ses hanches bouger et je retrouve la même ondulation que sous la douche. Ma main glisse doucement à la rencontre d’un volcan en activité. C’est elle qui caresse mes doigts avec son sexe. Je m’allonge sur elle pour glisser mon arbre près de l’entrée de la grotte brûlante. Soudain c’est l’éruption alors que je n’ai même pas franchi la porte… Marie-Ange crie de plaisir, s’apaise, puis nous explique calmement qu’elle était terriblement en manque, n’ayant pas fait l’amour depuis son aventure interrompue.
À présent elle s’est allongée entre nous. Ma reine nous a préparé de la gelée contraceptive au cas où… Marie-Ange l’applique puis elle m’invite à venir en elle. Comme si toutes les gouttelettes de désir en suspension dans l’air se condensaient brusquement dans un orage de plaisir — c’est une ivresse totale qui s’empare de ma raison, dont aucun mot ne pourrait retourner la moindre saveur.
J’ai perdu conscience du lieu et des acteurs après un tel éblouissement. Est-ce pour cela que je me suis réfugié dans les bras d’Aimée ? Pour Marie-Ange c’est comme un nouvel abandon. En fait, je n’ai pas su vivre avec elle cette relation inclusive que je découvrirai bien plus tard (voir
« J’aime ce(ux) qu’elle aime »). Le lendemain, elle me fait part de la solitude et de la détresse qu’elle a ressenties pendant la nuit.
J’ai revu Marie-Ange encore une fois dans le même village de montagne où elle a décidé de passer la dernière semaine de son séjour. C’était ma première sortie seul avec Grietje. Nous avons appris, je ne sais plus comment, à quel hôtel elle était descendue. Je me souviens d’elle, toujours allongée comme une reine, prise de fièvre avec son beau sourire et un regard triste. Nos mains se sont serrées, nous avons reparlé de l’abandon et nous avons fait la paix.
J’ai eu quelques nouvelles par une amie commune avec qui elle s’est fâchée par la suite, ce qui fait que nous avons perdu contact.
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