Au début de cette année j’ai envie de faire le point sur ce que j’essaie de partager à travers des fragments de ma vie amoureuse. Attention : le texte qui suit risque de passer pour un
exposé doctrinal, ennuyeux et pédant à cause des références et de la terminologie… Mais ce n’est qu’une parenthèse dans un ouvrage qui se veut proche du vécu quotidien. Je n’ai pas encore sombré
dans la sénilité !
Il y a pour moi deux visions de la sexualité, sachant que la réalité est un mélange subtil est toujours en mouvement de ces deux extrêmes. La première vision, celle qui prévaut dans notre
éducation et les représentations culturelles modernes, je la désigne comme « pénétration-jouissance ». Elle se nourrit d’une énergie sexuelle que je qualifie de « masculine »
indistinctement chez les deux partenaires. La seconde vision, plus rarement exposée bien qu’elle soit l’objet principal de mon journal intime, pourrait s’appeler « fusion-extase ». Elle
met en œuvre une énergie « féminine » qui s’apparente à la
« shakti » de la cosmologie hindoue. (Dans cette cosmologie, il n’y a pas d’autre énergie que celle
féminine ; donc les deux visions ne sont pas symétriques.)
Commençons par une mise en garde : s’il m’arrive de puiser dans un vocabulaire banalisé en Occident sous l’étiquette de « tantrisme », ou encore dans un réservoir idéologique plus
vaste — le « monde indien » aux confluents de l’hindouisme, du bouddhisme, du tantrisme, du soufisme etc. — je ne me sens lié à aucune pratique ni enseignement qui s’en
réclamerait. Mon aversion pour les écoles mystiques n’est donc pas seulement motivé par le détournement d’enseignements réputés « authentiques » par les gourous et thérapeutes
occidentaux.
Ce détournement existe depuis des siècles en Inde. Les textes anciens sont soumis à l’équarrissage lorsque la réflexion philosophique cède le pas à des pratiques codifiées. Le procédé n’est pas
sans rappeller l’interprétation littérale des textes religieux judéo-chrétiens. Certains fondamentalistes chrétiens, par exemple, ont inventé des rituels dans lesquels les adeptes doivent
manipuler des serpents venimeux sous le prétexte que « ceux qui ont la foi résistent à la morsure du serpent ».
Il y a des images qui n’ont qu’une valeur symbolique, disent les gens raisonnables, en réponse à ces dérives intégristes, il ne faut pas les prendre au premier degré. Je ne pense pas que le choix
soit aussi binaire. Mon approche consiste plutôt à relier l’image à des sensations vécues dans le corps — la sexualité n’étant rien d’autre qu’une « religion du corps ». Mais pour que
ce lien soit significatif il faut que la sensation précède l’image et l’interprétation qui en est faite. La démarche fondamentale du tantrisme en tant que philosophie (je me réfère au shivaisme
cachemirien dont le texte fondateur serait le
Vijnânabhairava tantra) est la reconnaissance des sensations (
« tattvas ») comme principes primordiaux, sans aucune
discontinuité entre le « physique » et le « psychique ».
Je m’en tiens là : les sensations comme seule réalité tangible. C’est déjà tout un programme pour un Occidental à qui on a inculqué que toute sensation n’était que subjective et donc sans
intérêt… Je me fiche donc éperdument de la suite de l’exposé : l’énumération et la classification des
« tattvas » par les théoriciens du tantrisme.
Tout ce qui a été écrit, enseigné, pratiqué par la suite n’est que de l’interprétation, l’adaptation nécessaire de cette philosophie au contexte social de l’époque, et son intégration aux
religions officielles. Ainsi, il est convenu aujourd’hui de distinguer entre tantrisme « hindou » et « bouddhiste » (Varenne 1997). J’ai aussi entendu dire que le
Vijnânabhairava tantra serait le texte fondateur du yoga, alors que ce que l’on entend par « philosophie du yoga » est principalement orienté vers la maîtrise, le contrôle
volontaire, la progression spirituelle, toutes notions étrangères au tantrisme des shivaïstes cachemiriens.
Passons à la pratique. Des textes « tantriques » parlent de rituels d’accouplement entre un pratiquant (forcément masculin) et une femme initiatrice, une
« dâkini ».
Le rituel commencerait par une éjaculation du mâle, sa semence se mêlerait au « fluide vital » féminin. Puis le pratiquant réabsorberait les fluides mélangés, ce qui marquerait le début
d’une expérience mystique de très haut niveau.
Première observation : si l’on prend à la lettre cette description du « rituel », le personnage masculin est le seul appelé à vivre une expérience « mystique ». Sa
partenaire est, au pire un objet rituel, au mieux une énergie féminine désincarnée. Le premier détournement a donc consisté à mettre en place un système de prostitution rituelle, en Inde, avec
des femmes (
« devâdasi ») louées à des hommes riches et bien nés (brahmanes) en quête de sensations fortes sous le couvert de mysticisme. (Cf. Varenne 1997)
Il était inévitable que cette forme dévoyée devienne dominante dans une société patriarcale. Abolie à l’aire coloniale, la prostitution rituelle existe encore sous forme clandestine. Les
« danseuses de temples » les plus débrouillardes se sont recyclées dans la « danse sacrée » — cf. l’histoire non fantasmée du
Bharata Natyam au début du
20
e siècle. De leur côté, les
« dâkinis » siliconées (certifiées
BA in Psychology) sont en vitrine
sur Internet. :-(
Pour moi, réfuter cette vision machiste de la sexualité « mystique » n’est pas une position basée sur l’égalité des sexes selon le féminisme. Ce n’est pas non plus inventer de toutes
pièces une version dignifiée de la
« dâkini », comme l’a fait Daniel Odier avec une initiatrice prétendument rencontrée au fin fond de l’Himalaya — à moins que ce ne soit sur
un coin de table de
guesthouse pour babacools à Pahar Ganj, New Delhi ?… Ni se lancer dans un discours démagogique sur « la Femme » comme le sinistre imposteur
Rajneesh (alias Osho)…
Cette évidence s’est imposée à moi par la rencontre de femmes ouvertes, sans aucune prétention intellectuelle, à une approche « spirituelle » de la sexualité qui a bouleversé la mienne.
C’est aussi une observation plus attentive qui m’incite à penser que le vécu de la sexualité « fusion-extase » n’est pas fonction des particularités anatomiques qui font de nous un
homme ou une femme. Même la sensation physique de pénétrer/être pénétré(e) peut devenir confuse (et sans intérêt) quand s’ouvrent d’autres dimensions du plaisir.
Je pense que c’est une grossière manipulation d’instrumentaliser la séduction sous le couvert d’une expérience mystique — dont, bien sûr, la partenaire pourra garder quelques miettes. Ce jeu est
très répandu, en Occident autant qu’en Inde, avec pour acteurs des hommes qui se prétendent porteurs d’une « tradition tantrique » pour mettre le grappin sur des femmes à la recherche
d’une autorité spirituelle.
Pour moi, décider qu’on va vivre une « expérience » avec la personne de son choix (en couple ou dans une rencontre fortuite) c’est aller vers une désillusion totale ou accepter de se
mentir à soi-même. Il n’y a pas de technique menant à l’extase. À partir du moment où l’on se soumet à une technique en vue d’atteindre un état particulier, on se détourne des sensations (la
seule réalité objective) et d’une relation « de cœur à cœur » avec sa/son partenaire. La première étape d’une ouverture de la sexualité me paraît donc d’admettre qu’il y ait des choses
qui se décident en dehors de nos pensées, de nos croyances et de nos sentiments. Une relation peut très bien se vivre de cœur à cœur dans le registre de la jouissance et une autre se dissoudre
dans la sècheresse à force de promesses d’extases jamais réalisées.
Je ne vois pas de barrière fixe entre une sexualité sensuelle (« physique ») et une autre qui se prétendrait spirituelle (« de l’âme ») quels que soient les gestes accomplis
et l’intimité vécue entre les êtres. Mais l’absence de barrière n’entraîne pas qu’il soit honnête d’aborder une personne du sexe opposé sous le couvert d’une amitié tendre, de nature
« spirituelle », tout en sachant ou en espérant que cette relation pourra ensuite se déployer dans la sensualité. J’ai envie d’être honnête, de reconnaître la dimension sexuelle et de
la partager avec l’autre tout en essayant de la situer dans mon vécu de la sexualité. (Ne pas rester dans le non-dit, sans pour autant se noyer dans les confidences.) J’ai envie d’être honnête
parce que j’ai éprouvé le goût amer de la manipulation, dans un sens ou dans l’autre.
Se tenir enlacés, sagement immobiles, peut passer pour « non sexuel » jusqu’au moment où je me rends compte que je n’aurais pas envie de cette intimité amicale avec un homme, un enfant
ou une femme non désirée. Même s’il a été dit clairement qu’il n’y avait pas un désir partagé d’aller vers l’accouplement, je n’ai pas envie de cacher le plaisir de recevoir de ma partenaire la
chaleur de ses seins, de son ventre et de son sexe, l’odeur de ses cheveux, son haleine, qui sont pour moi autant de manifestations sexuelles que son regard et son sourire. Je peux aimer la
pression de ses seins sur ma poitrine sans avoir envie de faire rouler un mamelon entre mes doigts, et la pression volptueuse de son ventre sans lui faire subir la tension de mon sexe. J’aime
qu’une embrassade embrasse aussi cette dimension sexuelle, à condition qu’elle soit vécue comme une telle et non comme un préliminaire ou une vague promesse. J’aime aussi qu’une fois l’embrassade
terminée on se quitte sans regret : l’art de « défusionner ».
Une autre pratique « tantrique » que je qualifie de détournement est celle qui consiste à prendre au pied de la lettre l’image du mélange des fluides. Dans la symbolique des mystiques
« bâul » du Bengale (Bhattacharya 2002) le fluide masculin est le sperme (
« bîj ») et le fluide féminin le sang menstruel (
« rajas »). Ce
qui signifie que l’union sexuelle mystique ne pourrait avoir lieu que pendant les règles de la femme. Ajoutons que la pratique est pimentée par la croyance que l’union avec une fille vierge est
hautement souhaitée. (J’aurais été surpris qu’ils recommandent une partenaire ménopausée !) Dans mon expérience il n’y a aucun lien entre le choix d’une période et la qualité de la
rencontre. Il y a des femmes qui aiment s’accoupler pendant les règles, d’autres qui détestent, ce choix m’est indifférent. Et les femmes ménopausées peuvent être de merveilleuses
partenaires !
Cette idée de réabsorber les fluides fait fantasmer beaucoup de monde. En Inde des hommes essaient de la produire matériellement en s’exerçant à aspirer des liquides à travers leur sexe (Darmon
2002). Ils y parviennent par un contrôle de la prostate après s’être enfilé une sonde médicale à travers l’urètre. Cette manipulation peut les amener au septième ciel, car l’exercice produit des
orgasmes d’une très grande ampleur qui sont perçus comme des « extases », mais pour beaucoup l’expérience se termine à l’hôpital.
Tout cela me paraît aux antipodes du tantrisme originel. Dans des conditions particulières (ce que le tantrisme appellerait « orgasme de la vallée ») j’ai eu la sensation d’une
éjaculation très diffuse associée à une perte (ou un oubli) de l’érection et une détente totale du corps et de l’esprit. Dans cet état particulier j’ai eu l’impression que mon corps réabsorbait
les « fluides » comme une éponge.
À l’opposé de cela, je peux vivre une jouissance intense pendant laquelle j’ai l’impression que mon sexe est devenu immense, très vigoureux, et cette jouissance se prolonge parfois pendant
plusieurs minutes — elle semble ne jamais s’arrêter jusqu’à ce que je le décide. Je n’ai eu cette expérience qu’en jouissant seul mais il n’y a aucune raison de penser qu’elle soit impossible
dans la rencontre avec une parternaire.
Il me semble que les hommes sont conditionnés par la croyance qu’après l’éjaculation tout est fini. Ils sentent leur sexe perdre toute sa vigueur et ils ont envie de s’endormir en tournant le dos
à leur partenaire, si ce n’est de se rhabiller et de rentrer chez eux. C’est une triste réalité qu’on entend trop souvent. Je me suis aperçu que si l’homme lachait cette croyance (et sans doute
d’autres habitudes néfastes) l’érection pouvait continuer après l’orgasme, alimentée par le désir et non comme une prolongation qu’il conviendrait de programmer pour « satisfaire » sa
partenaire.
Dans le rituel tantrique décrit par Varenne (1997) et autres auteurs, tout commence par l’éjaculation de l’homme. On peut imaginer qu’il y aurait un orgasme (dont pourrait aussi être gratifiée la
partenaire féminine) et qu’ensuite les amants continuent sur ce que j’appelle la « voie de l’extase ». Je ne l’ai vécu que récemment et pour une faible durée. La plupart du temps, quand
ma partenaire avait envie d’un ou de plusieurs orgasmes, je n’ai pas senti de prolongation vers une sexualité extatique. Par contre, ce qui me vient sans y penser, c’est le retour de l’érection
après l’orgasme qui me libère de l’appréhension de « jouir en premier » et donc de « décevoir ma partenaire ». Cette faculté s’est mise en place progressivement, après une
période où des femmes me disaient apprécier que je mette peu de temps à « ressusciter d’entre les morts ».
La bifurcation entre « pénétration-jouissance » et « fusion-extase » se fait spontanément à un certain moment de la rencontre sexuelle. Elle est involontaire mais elle peut
aussi être encouragée par les circonstances : le fait, par exemple, que la femme risque d’être fécondée. Elle peut avoir lieu pendant l’accouplement des sexes ou bien avant. Elle peut se
traduire par l’absence d’accouplement ou au contraire un accouplement prolongé pendant des heures. Cette voie m’a été imposée, au départ, par une femme devenue allergique à la jouissance des
hommes et qui avait beaucoup de difficultés à « ouvrir son sexe ». Il y aurait de belles pages à écrire sur l’ouverture (thème relié bien sûr à l’enfantement) mais je me contenterai de
dire que si pour nous elle se matérialisait dans le sexe il s’agissait avant tout d’ouverture « du cœur ».
Il peut paraître simple d’accoupler les sexes et de rester quasiment immobiles, l’homme allongé sur le dos et la femme à califourchon, mais c’est un apprentissage (fort agréable) car,
physiquement déjà, cela suppose que le sexe de la femme reste « ouvert », très chaud, mouillé et plein de vie, tandis que celui de l’homme reste présent et puissamment déployé. Quand
j’étais contraint à cet exercice comme seule forme possible d’accouplement, je sentais parfois le sexe de mon amante refroidir, alors qu’elle s’évadait dans des pensées, et le mien finissait par
s’ennuyer et se replier. Elle me le reprochait, c’était une lutte entre nous, puis nous avons fait du chemin, ensemble et chacun de son côté, jusqu’à être capables de « présence » et
perméables au flot d’amour qui traversait nos corps et bien au delà.
Dans cette phase de découverte nous nous sommes aperçus que certains gestes inhibaient totalement le processus. Par exemple tout ce qui visait à exciter l’autre : toucher le clitoris,
caresser ou pincer les seins, faire des mouvements brusques. Ce qui n’empêche qu’il lui est arrivé (rarement) de me faire allonger sur elle pour jouir « comme un taureau » en lui
pétrissant les seins. Les gestes ne sont donc pas liés aux préférences ni aux habitudes des partenaires mais plutôt à la situation qu’ils sont en train de vivre.
Cet « apprentissage » a débuté, les premiers mois, par des rencontres où nous faisions l’amour pendant des journées entières sans accoupler nos sexes, car elle ne supportait même pas la
pénétration de l’homme. C’était frustrant pour nous, à l’époque, mais plus tard j’ai appris à goûter les rencontres amoureuses « jouissives » ou « extatiques » où l’intimité
est totale sans pour autant que les sexes ne soient sollicités.
Pour conclure, je regrette qu’on enferme la sexualité dans des stéréotypes, que ce soit la recherche de la jouissance maximum aussi souvent que possible, ou au contraire le désir d’extase supposé
nous libérer de cette sexualité « bestiale ». Mon ambition est de devenir un dieu sans cesser d’être un loup. ;-)
Le tantrisme : mythes, rites, métaphysique ». Jean Varenne. Albin Michel, 1997.
De sang et de sperme : la pratique mystique bâul et son expression métaphorique dans les chants. Grance Bhattacharya. In V. Bouillier & G. Tarabout (eds.) Images du corps dans le monde
hindou, CNRS éditions, 2002 , p. 241-272
Vajrolî mudrâ : la rétention séminale chez les yogis vâmâcâri. Richard A. Darmon. In V. Bouillier & G. Tarabout (eds.) Images du corps dans le monde hindou, CNRS éditions, 2002 ,
p. 213-240
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