Nous avons fait l’amour dans mon bureau.
Cette fois la porte était fermée à clé ; pas comme la fois précédente avec Séverine…
Il y a bien longtemps que nous nous connaissons, mais seulement dans une relation professionnelle et amicale. Jamais Vanessa n’aurait soupçonné que je puisse faire une intrusion dans sa vie
intime ; mais s’agit-il d’une intrusion ?
Accoudée à la fenêtre, à demi-nue, elle regarde les toits de la
ville depuis notre chambre d’hôtel. C’est quand même mieux qu’au bureau, et plus confortable que les grandes herbes où nous nous sommes piqué les fesses les jours précédents… J’aspire à travers
ses lèvres une fumée bleue qui brûle délicieusement nos poumons. Nos pensées deviennent de plus en plus légères à mesure que le temps nous échappe.
— Aucun enjeu, aucun intérêt, aucun avenir dans notre relation. Chaque fois je pense un peu plus à ce film stupéfiant, Une liaison pornographique de Frédéric Fonteyne…
— Pourquoi pornographique ?
— Parce qu’un homme et une femme y ont décidé de se rencontrer uniquement pour le sexe, et même pour vivre un fantasme dont on ne connaîtra jamais la nature.
— Nous vivons donc un fantasme ?
— Si l’on veut : celui de goûter nos sensations sans nous interroger sur leur signification.
Nous vivons une relation sensuelle et insensée. Peut-être à contresens ? D’ordinaire, la première rencontre sexuelle est très forte, pleine de l’excitation du neuf et de la
transgression — entre vieux amis, mmmh… Ou bien, si elle n’est pas tout cela, on laisse tomber. Pour nous c’est l’inverse : chaque rencontre apporte son lot supplémentaire de saveurs
sans que nous les ayons recherchées.
La première fois je sentais à peine son sexe autour du mien. Alors, le périnée, ça se travaille ! Même pour mordre elle prenait bien trop de précautions. Aujourd’hui, chaque millimètre de
notre peau s’est déclaré zone érogène en combustion au contact de l’autre.
Elle :
— Quand je pense à toi, je suis dans mon ventre et notre fusion.
— J’aurais pu entendre « notre ventre » !
Notre ventre. Depuis des mois, le mien se réveille un peu plus puissant chaque matin, comme en érection. Le sien accueille les profondeurs du souffle qui réjouissent son
professeur de chant.
Notre fusion. Un soir nous étions au cinquième étage dans une rue bruyante, après nous être fait taquiner par la mer sur les rochers. Après le rituel de la boîte rouge, nous avons dîné
de poisson fumé et de feuilles fraîches. Je ne sais plus vraiment comment était notre étreinte. Sans dessus-dessous, le plaisir montait comme la mousse à chaque morsure des vagues. C’est là que
je me suis rendu compte d’une habitude qui m’emprisonne : chaque fois qu’une partenaire semble proche de l’orgasme je me mets à distance pour la contempler ; le spectacle de sa
jouissance devient plus important que ce qu’il provoque dans mon corps. Pourtant, ce soir je renonce à ce spectacle car un mot vient sonner dans ma tête : « fusion ».
J’ai
envie de fusionner, de disparaître en toi. C’est alors que l’écume du plaisir nous emporte tous deux en criant. Aussi simplement que cela ! Le lendemain aussi nous avons joui ensemble,
sans le chercher, parce que nous avions pris goût à cet abandon fusionnel dont aucun enjeu sentimental ne peut nous détourner. Après tout, nous sommes là pour la
pornographie et rien
d’autre.
Notre liaison singulière a démarré avec peu de choses. Pendant quelques semaines nos trajectoires se rencontraient dans un atelier de danse improvisée. C’est là que j’ai capté une odeur
extraordinaire, à la racine de ses cheveux, qui me rendait fou de désir.
Un soir nous faisons l’amour dans une sorte de flottement voluptueux qui pourrait durer des heures. Ma tête se pose
sur son épaule, j’inspire, l’odeur m’envahit et je jouis avec un grognement de sauvage.
Un dimanche matin j’étais à la maison, un peu désœuvré à contempler ma solitude sur la terrasse ensoleillée. Vanessa apparaît ! Elle s’est trompée de jour, croyant nous trouver au studio de
danse. Elle me serre dans ses bras. Sa robe légère, l’odeur magique de son cou, ses lèvres qui glissent doucement sur les miennes… Nous ne nous sommes pas quittés pendant deux jours. C’est aussi
simple que cela.
Elle va bientôt repartir chez elle en traversant un océan, mais peu importe. (Si seulement les Islandais pouvaient encore faire cracher leur volcan…)
— Tu as l’air d’un enfant quand ton visage est illuminé par le plaisir. Ce qui me renvoie à mon premier amour, à dix-sept ans…
— Raconte !
— C’était un petit gars de mon âge. Avec le poids de mon éducation il n’était pas question de passer au sexe. Mais nous jouissions ensemble dans une étreinte, à travers nos jeans…
— Et puis ?
— Mes parents y ont mis fin. Je l’ai quitté en me disant que l’amour, la sexualité, c’était tellement facile que je n’aurais pas de peine à retrouver cette intensité avec d’autres. Erreur
funeste : à 20 ans je suis tombée enceinte, je me suis mariée et j’ai enchaîné d’autres grossesses, pour finir divorcée. Et jamais, jamais je n’ai retrouvé cette intensité du plaisir, une
telle évidence de relation amoureuse sans complication.
— …
— Jamais jusqu’à aujourd’hui ! Tu es en train de redonner vie à ma féminité. Goûte encore !
Cette jeune femme n’avait pratiquement plus de règles depuis une dizaine d’années après la pose de son stérilet, et là c’est reparti, juste avant notre dernière nuit.
Dans
Une liaison pornographique l’homme et la femme mentent sans arrêt : les mots sont incapables de décrire leurs réalité. Si j’écris que Vanessa m’a entraîné dans la sodomie, qui
va comprendre ?
— Au moment où tu as glissé tes doigts de l’autre côté, dans mon vagin…
— Il fallait que je vérifie dans quel labyrinthe mon sexe s’était égaré !
— À ce moment j’ai réalisé qu’il y aurait de la place pour un autre homme.
— Moi aussi j’y ai pensé. C’était amusant. Puis cette image s’est très vite effacée.
— L’absence d’image, c’est tellement plus beau !
Pas d’image. J’oublie jusqu’à son existence entre deux rencontres. Elle se pointe à mon bureau et je la reconnais à peine. Jusqu’à ce que cette odeur… Maintenant je la sens à
plusieurs mètres. J’aime ce désir qui nous emporte sans prévenir. Un jour elle a même oublié sa voiture qui bloquait le portail. Au bout d’une heure c’était le chaos intégral, tous mes collègues
furieux dans la cour. J’ai fait mine de ne pas la connaître !
Pour en revenir à la pornographie, ma prétendue
maîtrise de l’orgasme est quelque peu bousculée. Le soir je décide de
« retenir » pour préserver mon « énergie » : en réalité je ne contrôle plus rien, une véritable éruption volcanique… Le lendemain matin, l’énergie revient, encore plus
forte, cette fois je lâche prise et la rétention se produit sans aucun effort, retournant la jouissance dans ma colonne vertébrale.
Oh pauvres, n’utilisez jamais cette technique pour la
contraception !
La cruauté du Temps a eu raison de nous ce dimanche matin : il fallait qu’elle rende la voiture assez tôt. Nous nous sommes arrachés du lit, le cœur triste. Dans sa précipitation elle a
oublié la petite robe blanche égyptienne que je lui ai offerte.
Je suis retournée la récupérer le soir même. Il pleuvait sous le soleil avec un magnifique arc-en-ciel, et je me sentais pareille dedans. Je me le reprochais car mon corps et mon âme avaient
été remplis de lumière et de bien-être pendant tout le séjour, mais violentés par un arrachement trop brutal le matin (…). Je me sentais triste de te quitter et heureuse de t’avoir vécu. Alors,
j’ai eu besoin d’y aller le soir pour retrouver cette paix, et ça m’a fait du bien.
Le matin de son départ, à l’aéroport, nos lèvres en fusion sur la terrasse du bar. Quelques mots sur la nouvelle vie qui l’attend. C’est le moment de défusionner : une longue accolade, je
regarde au loin par dessus son épaule, j’embrasse son front et chacun retourne sur son chemin. Le bonheur est total.
[Suite]
Vos réactions