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21 juin 2012 4 21 /06 /juin /2012 05:43
Après le bain, je m’endors aussitôt, nu et chaud. Pour me réveiller au milieu de la nuit. Quelqu’un s’est glissé sous mes draps. Un corps tout aussi nu et chaud que le mien, tout à fait dodu, on ne peut plus féminin, trois mots seulement, chut, ne bouge pas, laisse-moi faire, avant de m’engloutir, mon sexe se déployant aussitôt dans sa bouche, prenant chair louable, authentique et durable, pendant que deux mains caressent mon ventre, glissent jusqu’à ma poitrine, dessinent mes épaules, redescendent le long de mes bras et de mes hanches, me détourent comme des mains de potier, saisissent mes fesses qui s’y logent en confiance, doucement pétries, pendant qu’œuvrent des lèvres charnues et tendres, une langue moelleuse, oh ! continue, je t’en prie, continue, mais je sens le flot monter bien sûr et mon ventre se creuse, retiens-toi bonhomme, retiens-toi, ne tue pas cette éternité, et comment on retient un volcan en éruption, par où le retient-on, il ne suffit pas de serrer poings et paupières, de me manger les lèvres, de me cabrer sous une cavalière que je ne veux surtout pas désarçonner, tout est inutile, ça monte, balbutiements, arrête, doucement, attends, arrête, arrête, mes mains repoussant ses épaules, si pleines que mes doigts s’y attardent les traîtres, doigts de chat pétrisseur à présent, et je sais que je ne tiendrai plus, je le sais, et le garçon bien élevé se dit subitement, pas dans sa bouche, ça ne se fait sans doute pas, c’est même une certitude, pas dans sa bouche, mais elle repousse mes mains et me garde là, pendant que je jouis du plus profond de moi-même, me garde dans sa bouche et me boit longuement, patiemment, résolument, complètement, le sperme de mon dépucelage.

Cela fait, elle glisse jusqu’à mon oreille où je l’entends murmurer : Fanche nous a dit que c’était ton anniversaire, j’ai pensé que je serais un cadeau acceptable.

[…]

Mon cadeau d’anniversaire s’appelle Suzanne, elle nous vient du Québec, spécialiste ès explosifs, démineuse pour tout dire, ce qui est aussi un labeur de patience et de précision. Grâce à elle mon entretien s’est bien passé. Je regorgeais d’énergie vitale. Il y a nuit blanche et nuit blanche. Car, comme l’a tranquillement expliqué Suzanne à la table commune du petit-déjeuner, nous avons passé toute la nuit « en amour », pas question de se satisfaire d’une simple « mise en bouche », après le mien ce fut « son tour de jouissance », puis le mien encore, puis le nôtre, explosion synchrone cette fois, et encore un ou deux « tours d’manège » parce que « ce t’chum-là, c’t’ à peine croyable la quantité d’amour qu’il avait en réserve ! » J’écris entre guillemets ces phrases québécoises, et je rêve aux accents qui traversent les siècles et les océans.

(Daniel Pennac. Journal d’un corps. Paris : Gallimard, 2012, p. 121-123)

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