Samedi 28 août 2010 6 28 /08 /Août /2010 17:30
Nous avons fait de longues marches sur des chemins qui traversent les forêts. Nouvelles rencontres avec les framboisiers sauvages, quelques fraises des bois d’une saveur insolente, et des myrtilles qui n’étaient pas encore prêtes.

Une framboise sur mes lèvres : immense volupté qui me renvoie à un baiser de pierres sèches où s’inscrivait une délicieuse promesse. Aujourd’hui je cherche sa bouche dans la douceur sauvage des choses volées à l’éternité.

Je voudrais y goûter encore.

Au retour, la rencontre éblouissante d’une femme écrivain dont les récits se sont fait l’écho de mes divagations. Lisez plutôt :
Klára et son Gábor gardaient donc ensemble les deux enfants de Dóra. Ils composèrent un petit train avec des wagons-lits figurés par de superbes albums de reproductions (Rubens, le Tintoret, Boucher), entrouverts sur des images de chairs sublimes. Au sommeil qu’emmenait le bruit du train imaginaire, le pâtissier ajouta le rêve en racontant une histoire :

« Un roi très riche voulait être sûr que les jeunes paysannes, toutes plus belles les unes que les autres, qu’il envoyait à la cueillette des fraises des bois n’avaient point volé ces doux joyaux de son royaume. Le soir, il les embrassait sur la bouche une après l’autre, en les faisant asseoir sur ses genoux. Mais toutes, elles avaient la bouche amère ou fade, sans aucune saveur. La voleuse ne pouvait être que la dernière. Justement ! Les lèvres rouges sentaient la fraise. En même temps, le baiser de cette fille était si sucré, si parfumé — et si ardent — que le roi l’épousa sur-le-champ. Ils eurent une longue vie… et une ribambelle d’enfants presque aussi mignons que vous deux. »

— Et qui les gardait ?
— Qui gardait qui ?
— Les enfants du roi et de la voleuse.
— Dormez maintenant. Klára passera vous border.

Mais Klára était au téléphone. Dóra, cette fois réellement affolée, l’avait appelée, son mari, le professeur de dessin, avait été victime d’un malaise cardiaque en dînant avec sa jeune élève.

— Et comment le sais-tu ?
— Je dînais dans le même restaurant. Klára, j’arrive, je rentre, on doit rassurer les enfants.
— Il faut les laisser dormir, ils n’ont pas besoin d’être rassurés pour cette nuit.
— Mais si. C’est moi la mère, c’est moi qui sais. J’arrive.

Elle dut sonner à sa propre porte parce qu’elle avait oublié ses clés dans l’affolement. L’apprenti pâtissier alla lui ouvrir. Sans réfléchir, il l’embrassa sur la bouche. Mais les lèvres de Dóra ne sentaient pas les fraises.

Eva Almassy. Limites de l’amour. Coaraze : L’amourier, 2010, p.81-82.


[Suite]

Par Julien Lem - Publié dans : Lire de bas en haut
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