Elle avait un peu de retard. Juste assez pour que je commence à penser qu’elle ne serait pas au rendez-vous et qu’elle n’avait pas pu me joindre. (Je n’ai pas de portable.) Ne plus attendre, pour
ne pas la sentir
obligée.
J’ai fini de lire un essai sur la nouvelle (en tant que forme littéraire) suivi d’une nouvelle qui raconte la mort du narrateur (François Foubargeot dans
La Chute), assez prenante pour
oublier ce que j’étais venu faire ici.
À l’entrée de la gare il a commencé à pleuvoir. Je me suis abrité. Un rayon de soleil a séché le bitume.
Au loin, une silhouette s’avance qui me rappelle Marie par la façon de se tenir, de marcher, de s’habiller… Chevelure d’une forme incertaine. Peut-être oui, ce regard triste et interrogateur,
tête inclinée, bras croisés sur une poitrine qui respire à peine. Mais non, j’aurais préféré que ce ne fût pas Marie. Réveille-toi, ce n’est pas Marie, mais celle que tu attends.
Au fait, tu en attends quoi ?
Elle sourit. J’avais tout oublié de son image, dans un effort de rester relié au trouble qu’elle a jeté en moi plutôt qu’à des souvenirs reconstruits avec complaisance.
Cœurs qui battent. Inquiétude de part et d’autre : comment se dire bonjour ? Je la serre un peu, elle résiste et cette résistance me dit que nous ne sommes pas dans un rêve. Il faudrait
du temps, mais nous n’aurons pas le temps (de quoi ?) car nous avons organisé cette rencontre à contretemps, transgression d’un interdit, une fracture entre des mondes qui n’étaient pas
faits pour se rencontrer. Pourtant il y a quelque chose en moi qui demande à connaître son quotidien, et vice-versa. Et puis elle m’a montré un jardin derrière la maison, un vrai avec de vraies
fleurs, des insectes et même des feuilles de menthe que nous avons piétinées pour ajouter une senteur poivrée au vortex de nos sentiments.
Son chien voulait me mordre en même temps qu’il me léchait les mains. Voilà qui résume bien les contradictions de son entourage.
Je l’ai invitée à s’approcher en dominatrice pour ne pas se sentir dominée, séduite, captive. Elle a osé me toucher. Ses mains chaudes, une chaleur douce qui envahit mon épaule jusqu’au cœur.
Sur le retour nous sommes accordés sur les mots : ceux qui sonnent sens à nos expériences vécues, afin qu’il y ait entre nous plus que des mots et du déjà vécu.
Qu’attendons-nous d’une relation
tantrique ? L’abolition du temps et de l’espace, la totalité ? Je lui ai parlé du proto-regard, elle l’a vécu. Alors nos yeux ont pu se
rencontrer, s’apprivoiser un peu.
Elle me fait enfin face avec confiance. Son visage est transfiguré au point que je ne peux retenir un « tu es belle ! » qui brisera la magie. « Là, je me sens
m’éloigner… » Je lui rappelle le jour où elle a vu mon visage ruisselant de bonheur.
— Oui, j’étais émerveillée !
— Emerveillé, c’est le mot que je cherchais. Mais le « tu es belle ! » est parti tout seul. (En moi : serait-ce comme une sorte d’éjaculation précoce ?)
Cette fois c’est elle qui m’a pris dans ses bras. Je me suis abandonné à son étreinte. Mon ventre est devenu fréquentable.
[Suite]
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