Mercredi 5 octobre 2005 3 05 /10 /Oct /2005 00:00
Ma relation passionnelle avec Grietje ressemblait en tous points à cette « vie de couple » dont j’avais rêvé pendant l’adolescence : la fusion parfaite, intellectuelle, affective et sexuelle, avec une « âme-sœur », rien de moins. Elle s’est délitée de la même manière que — je crains — de nombreuses « belles » histoires de couples se défont à courte échéance. Pourtant il n’y avait aucune agitation ni contrainte susceptible de créer des tensions. Je ne me souviens pas d’un mot déplacé ni du moindre sentiment de gêne ou de colère. Gretje était vraiment la compagne idéale !

Autour de nous, les choses étaient moins simples. Même s’il est vrai qu’Aimée, à cette époque, ne pouvait pas souffrir de rivalité avec Grietje, à qui elle n’avait rien à envier, elle a longtemps souffert de cette situation à cause de l’ingérence involontaire et malencontreuse de Grietje dans notre jardin secret. De plus, il y avait cette malaria qui la mettait à l’épreuve tout en me plongeant dans un sentiment de culpabilité. (Voir « Golf Links (3) ») Pourtant, en son for intérieur, malgré les apparences, elle me faisait confiance quand je lui disais que cette histoire aurait une fin — même si je ne savais rien de la porte de sortie.

Notre passion aurait pu devenir obsessionnelle comme dans le magnifique récit d’Albert Cohen, « Belle du seigneur ». Nous aurions pu nous consumer dans cet amour en fusion… Mais cela ne pouvait arriver parce que nous n’avons jamais été vraiment en couple. Plus tard, avec Marie, j’ai pu mesurer à quel point cette force destructive de la passion sortait comme un diable de sa boîte dès que nous nous offrions quelques journées de vie de couple.

Nous n’avons pas non plus connu de dégradation progressive de la relation. Le bonheur, le désir, la volupté étaient toujours au rendez-vous aveec la même intensite dans nos jeux amoureux. Je n’avais d’yeux, de mains et de sexe que pour Grietje.

Toutefois il est arrivé un moment où je me suis regardé en face pour constater que cette relation agissait comme un amortisseur de toute insatisfaction susceptible de me faire évoluer. Déjà, mon travail s’en ressentait : je découvrais les joies de la paresse. Mais surtout je devenais moins réactif, moins entreprenant, chaque fois que j’aurais pu me mobiliser pour une cause. Bref, je m’embourgeoisais… Un jour j’ai dit à Grietje que nous étions devenus un « vieux couple » — de ceux qui n’ont plus rien à se dire car chacun connaît intimement les pensées de l’autre et sait anticiper le moindre désir. Nous étions un vieux couple : ce seul constat nous a fait comprendre que la séparation était proche.

Grietje avait terminé son contrat, mais elle est restée un an de plus pour voyager dans la région. Cela nous a donné l’occasion de séparations d’un ou deux mois, qui n’étaient pas particulièrement douloureuses, mais qui n’étaient pas non plus irréversibles. Nous fêtions les retrouvailles, avec un peu de regret et de culpabilité car nous ne voyions pas venir cette fin annoncée, et nous redoutions d’être arrachés l’un à l’autre en laissant une plaie vive.

Aimée avait suggéré plusieurs fois que Grietje et moi partions en voyage pour aller « au bout de l’expérience ». L’occasion s’est présentée un hiver. Nous nous sommes retrouvés sur une plage tropicale, dans un lieu paradisaque fréquenté par quelques écologistes/naturistes qui vivaient dans des cabanes de branchages ou dormaient sur la dune. Je me souviens d’avoir accueilli Grietje au bateau. Elle arrivait avec deux jeunes filles rencontrées en voyage, une Allemande et une Luxembourgeoise. Nous avons pris le bus ensemble, puis marché pour atteindre notre plage. Les filles ont continué tandis que Grietje et moi nous sommes jetés au milieu des vagues. Nous avons fait l’amour dans la mer, et plus tard dans le lac qui s’était formé derrière la plage à l’embouchure d’un ruisseau. Grietje, la petite sirène, adorait faire l’amour dans l’eau.

J’ai un souvenir érotique de nous quatre étendus sur la plage. La jeune Luxembourgeoise était assez jolie et me regardait avec des yeux qui en disaient long sur la privation qu’elle vivait en voyage. Mais j’étais incapable d’aller vers une autre femme. Chaque nuit, je rencontrais Grietje sous la pleine lune et nous vivions des sommets de volupté.

Un soir nous avons perdu la tête dans la jouissance. Grietje a crié mon nom. Nous venions de traverser un mur de lumière, nous planions dans une extase jamais connue. Nous avons immédiatement su que cette apothéose était notre dernière rencontre. Le lendemain, la Luxembourgeoise m’a jeté un regard suppliant, mais j’étais devenu « simple ». Grietje et moi sommes redevenus frère et sœur ce jour là. Il nous est encore arrivé de dormir ensemble et d’échanger quelques caresses, mais jamais de rechercher une rencontre sexuelle.

La nuit qui précédait son départ nous avons dormi ensemble. Nous avions le cœur lourd, comme deux jumeaux sur le point d’être séparés. Je me souviens avec tristesse de la brume du matin et de Grietje montant dans le taxi.

Je n’ai jamais revu Grietje. Quelques mois plus tard, elle est partie vivre un an avec Hamid K. Puis elle est retournée en Autriche, où elle a épousé un artiste peintre que nous connaissions.

Nous avons échangé quelques courriers — des banalités que nos conjoints pouvaient lire à loisir. Les courriers se sont espacés. Je ne sais pas si elle a souffert de notre séparation, comme je ne sais pas ce qu’elle pense aujourd’hui de ce que nous avons vécu. Aimée m’a souvent proposé que nous allions lui rendre visite afin de guérir des douleurs anciennes. Il est possible que cela se fasse un jour.

J’ai mis longtemps à faire mon deuil de cette relation. C’est bien un deuil, car je sens que cet amour a été arraché de mon cœur, malgré la beauté du rituel amoureux qui annonçait la fin du désir. Je me suis séparé doucement d’une amante, mais j’ai vraiment perdu une sœur…

[Suite]

Par Julien Lem - Publié dans : Lire de bas en haut
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