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17 septembre 2005 6 17 /09 /septembre /2005 23:00
La suite de mon « voyage » avec Grietje n’est pas simple à résumer. A l’époque je ne tenais aucun journal, de sorte qu’il m’est difficile de reconstituer les méandres, les hauts et les bas de cette aventure qui nous a apporté autant de volupté que de souffrances.

Le premier point de discordance a été la découverte d’une impossibilité d’inclure Aimée dans notre relation, elle qui en avait pourtant été complice, à distance, pendant les premières semaines que nous avions passées ensemble (voir « 19 Golf Links (1) »). Nous nous sommes aperçus que, deux par deux, nous avions des relations harmonieuses, mais que cette harmonie virait à la dissonnance dès que nous étions tous les trois ensemble.

Trois événements ont perturbé l’insouciance dans laquelle nous nous étions installés. Bien qu’ils n’eussent aucun lien direct avec ma relation avec Grietje, ils allaient fortement influer sur le cours des choses.

Grietje avait un vieil ami journaliste, Peter R., qu’elle accompagnait en promenade à cheval au club hippique. Tous deux étaient d’excellents cavaliers. Quelques jours après le retour d’Aimée, un incident tragique a eu lieu : alors que Peter était parti en avant dans la forêt au galop, Grietje et ses amis l’ont retrouvé inconscient quelques minutes plus tard, frappé au front par une branche. Il a été gardé en état de comma dépassé pendant 24 heures, puis la terrible décision a été prise de le débrancher. Ce n’était pas une décision facile pour une femme de 25 ans qui le considérait comme son père. Aimée l’a soutenue dans cette épreuve. La douleur a persisté longtemps car il subsistait une incertitude sur les causes exactes de ce décès : Peter était sous la menace car il menait des enquêtes visant à démasquer d’anciens nazis.

Le deuxième événement tragique a eu lieu deux mois plus tard. Nous avions passé un été difficile, après un déménagement, n’ayant pas encore installé un système de réfrigération. Aimée était très occupée à faire sortir de prison un étudiant un peu disjoncté qui s’était fait arrêter après avoir vendu son passeport. Dans cet état de faiblesse elle a attrapé la malaria, qu’elle a d’abord essayé d’éradiquer avec des méthodes de médecine traditionnelle, mais sans cesser pour autant son activité. Au bout de deux mois elle a dû se plier au traitement par la choloroquine. Elle allait mieux en hiver, mais par deux fois elle a eu de nouveau des crises en été, avec des souches de plus en plus résistantes.

Le troisième événement était notre mise en difficulté financière. Avec un petit groupe, nous avions réussi à obtenir une subvention importante pour un projet associatif, mais pour des raisons de lenteur bureaucratique il fallait compter un an pour que l’argent soit vraiment disponible. Que faire en attendant ? En dernière extrêmité j’avais obtenu un poste d’enseignant, mais l’exercice était difficile en raison de l’état de santé d’Aimée qui nécessitait des soins réguliers. Grietje m’a souvent remplacé auprès d’elle.

C’est dans ce climat un peu particulier que s’est poursuivie notre belle histoire d’amour. J’ai repensé à cette dégradation de la passion en lisant le magnifique roman d’Albert Cohen, « Belle du seigneur ». Nous avions tous deux besoin de nous évader de la réalité. Porté vers le mysticisme, à cette époque, je me suis fabriqué une explication simple de l’étrange affinité entre Grietje et moi : nous avions certainement vécu ensemble une ou plusieurs vies antérieures, et l’objectif raisonnable de notre rencontre ne pouvait qu’être de parachever cette union mystique… J’éclaterais de rire aujourd’hui en entendant de telles sottises, mais j’y croyais pour de bon.

Il est vrai que j’avais l’impression de vivre dans deux espaces différents, deux temps différents, deux univers parallèles qui n’avaient aucune chance de se rencontrer. Il m’était difficile de passer de l’un(e) à l’autre. Parfois je dormais chez Grietje, le reste du temps à la maison… Une double vie. C’était typiquement le genre de situation que nous avions évitée : autant ma vie avec Grietje était désengagée de toute contrainte, autant ma vie familiale impliquait une présence effective et efficace.

C’est avec Grietje que j’ai vécu la passion la plus aliénante de ma vie. J’ai récidivé quelques mois avec Marie, mais l’histoire avec Grietje a duré trois années, ponctuées par les rechutes qui affaiblissaient Aimée. L’insouciance avait cédé le pas à une sorte de fatalisme. Il nous était difficile d’échapper à la dépendance d’une sexualité voluptueuse.

En été, nous vivions de nouvelles échappées pendant qu’Aimée et Tony séjournaient en France pour retrouver des forces. Nous allions au cinéma, à des soirées organisées chez des amis, à des pince-fesses d’ambassade… Le premier secrétaire de son ambassade, un type très gentil mais pétri dans le catholicisme, zu steif, m’avait repéré comme un potentiel trublion de l’étiquette. Un soir, j’accompagnais Grietje à une réception à son domicile. Fier de mon savoir linguistique, je l’avais salué d’un « Serwus ! » tonitruant.
— « This evening we will only speak English, if you don’t mind… » m’avait-il répliqué d’un ton suppliant.
— « Tu es fou, middle-aged man », m’avait lancé Grietje. « On ne dit pas Serwus au numéro 2 de l’ambassade ! »

Nous rentrions sur son scooter bleu, savourant la fraîcheur nocturne des grandes allées. C’est elle qui pilotait cet engin que j’avais renoncé à maîtriser. Surtout, j’aimais me blottir contre elle et enlacer ses seins.
— « Behave yourself, Seelenbaumler ! »
— « Shall we go home have a nice fuck ? »
— « Du bist ein Gauner. »

Nous aimions la dérision, la provocation, tout en restant dignes, contrairement à ce que pourraient faire croire ces dialogues surpris dans l’intimité de l’espace « scooter ». Des hommes m’enviaient, ce qui n’était pas pour me déplaire. Des femmes essayaient de rivaliser avec Grietje, sans succès, car les périodes passionnelles m’ont toujours enfermé dans cette singulière pratique que l’on appelle « monogamie ». J’aurais même pu ressentir de la jalousie, mais Grietje ne m’en a jamais fourni l’occasion, étant aussi intoxiquée que moi.

Pendant notre aventure elle a reçu la visite d’un écrivain et montagnard autrichien, Herbert Tichy. Il dormait dans une chambre pas très éloignée de la nôtre… Elle avait un contact très chaleureux avec ce vieil homme qui était arrivé le visage couvert de tristesse. Il est reparti en Autriche un mois plus tard, après avoir avoué à Grietje qu’il était venu avec l’intention de mettre fin à ses jours sur une montagne au Népal mais qu’il y avait renoncé grâce au regain de vie qu’il avait reçu sous son influence. Quelques années plus tard elle m’annoncera, les larmes aux yeux, qu’il a réellement mis son projet à exécution.

Si l’on fait abstraction du contexte un peu particulier de cette aventure, j’ai fait l’expérience avec Grietje d’une vraie « vie de couple » avec tous les ingrédients présupposés : fusion amoureuse et sexuelle, exclusivité affective. Or je savais — pour avoir vécu tout autre chose avec Aimée — que ce rêve ne durerait que le temps du sommeil. Le réveil était d’ailleurs programmé puisque Grietje devait repartir en Autriche à la fin de son contrat. Nous avions donc trois ans pour trouver un moyen de sortir de cet « envoûtement » sans vivre un déchirement.

Longtemps plus tard, Aimée et moi avons compris que la souffrance et l’incompréhension qui ont affecté notre vie de couple, bien après le départ de Grietje, avaient une cause bien plus subtile que la transgression d’interdits sociaux et les circonstances dans lesquelles nous avons traversé cette période. Aimée a retrouvé au fin fond de sa mémoire une phrase, prononcée par Grietje, qui l’avait bouleversée sans qu’elle s’en rende compte. Elle lui avait simplement dit : « I don’t want to stand between you and Julien. » Cela pourrait passer pour anodin. Pourtant Aimée avait reçu cette parole comme une intrusion dans le jardin secret de notre relation. Personne, Grietje pas plus qu’une autre, n’avait un droit de regard sur notre vie affective. Il y avait donc un jugement implicite dans ce que disait Grietje, alors que cela n’était pas du tout son intention première. Le poison était versé.

Je me permets d’insister sur cette anecdote en apparence insignifiante car elle dénote l’importance de ce que, plus tard, nous avons appelé les « jardins secrets ».

[Suite]

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Published by Julien Lem - dans Lire de bas en haut
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