Jeudi 15 septembre 2005
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Introduction à un entretien avec Isabelle Stengers, « Une politique de lhérésie », par Stany Grelet, Philippe Mangeot et Mathieu Potte-Bonneville (avril 2002)Isabelle Stengers aime rappeler à ses interlocuteurs français quelle est belge : « Jessaie, dit-elle, de faire bafouiller le rapport un peu trop direct que les Français entretiennent avec luniversel. » La remarque, accompagnée dun rire, est la variation dun motif qui parcourt tout son travail : Isabelle Stengers demande avant tout quon baisse un peu de ton. Depuis la publication, en 1979, de La Nouvelle alliance, co-écrit avec le prix Nobel de chimie Ilya Prigogine, elle na cessé de combattre toutes les formes de disqualification péremptoire des sciences entre elles, de savoirs canoniques vis-à-vis des savoirs dominés, des experts vis-à-vis des citoyens, etc. Aussi a-t-elle lutté sur deux fronts : en rappelant aux savoirs dominants les conditions matérielles et historiques de production des vérités qui sont les leurs ; en donnant de lécho aux savoirs dominés, quils soient issus de cultures traditionnelles les sorciers , quils aient été écartés au profit dautres pratiques lhypnose , ou quils fassent lobjet dune élaboration collective les usages de drogues.
Leffet de liste donne une idée à la fois de lintérêt et de la perplexité que suscitent chez nous les textes dIsabelle Stengers. Intérêt pour une éthique politique qui refuse toute espèce darrogance ; pour une attention aux savoirs minorisés et aux mécanismes dempowerment par lesquels ils sinsurgent ; pour un engagement politique à la fois constant et mobile, auprès des junkiebonden néerlandais, du Collectif sans ticket de Bruxelles ou des militants anti-OGM. Mais perplexité face au sentiment que tous les objets en viennent à séquivaloir, pourvu quils sentent le soufre : le pragmatisme à la hollandaise et le culturalisme de Tobie Nathan, le néo-paganisme américain et lécologie politique, la contestation de lexpertise médicale par des groupes de malades du sida en Europe et la contestation des thérapies occidentales par des religieux en Afrique. Bref, peut-on généraliser une politique de lhérésie ?
Mais cest la gratitude, pas laigreur, qui a donné à lentretien qui suit, à loccasion, lallure du débat, voire du désaccord. Nous devions à notre interlocutrice de ne pas la traiter comme une autorité pas par méfiance pour le savoir quelle propose, ni même par fidélité à celui dont nous venons (après tout, le risque de la généralisation pèse aussi sur la « politique des minorités » dont Vacarme cherche le fil), mais pour être à la hauteur de celui quelle appelle. La pensée dIsabelle Stengers est rare en ce quelle accueille la divergence et sexpose à lusage, non pas après coup, dune manière mondaine, mais par son objet même, dune manière plus risquée et plus belle. La politique comme politesse, en somme, plutôt que le contraire.
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