En pays de mousson, les premières pluies sont annoncées par des journées de chaleur suffocante ; le défilé des masses nuageuses est souvent ponctué par des orages de poussière. L’air devient
irrespirable.
Grietje et moi : deux chrysalides grandissant ensemble dans le cocon de son appartement luxueux. Tentures, nattes et meubles de canne, du bleu un peu partout — les blondes aiment le
bleu qui le leur rend bien — des impros de John Mclaughin et des valses de Strauss… Au dessus du lit — on pouvait s’y attendre —, le célèbre tableau de Klimt,
der Kuß. Pas un brin de
poussière, Seraphina la femme de ménage veille au bien-être de sa patronne tout en me lançant des regards lourds de réprobation. Sous ses yeux de chrétienne exemplaire, l’Europe entière
n’est-elle pas en train de sombrer dans l’insouciance et la luxure ?
Nous sommes des enfants terribles que n’aurait pas désavoués Cocteau. L’autre soir, Grietje a oublié de rincer la passoire des spaghetti, et le lendemain c’est le drame. Elle n’obtient aucune
indulgence, même après avoir fait la preuve à Seraphina que quelques minutes de trempette permettaient d’en faciliter le nettoyage.
Comme des adolescents en proie à une pulsion incestueuse, nous sommes de plus en plus troublés par le contact et la nudité. Une puissante vague de désir est en train de monter. Nos étreintes sont
de plus en plus incoercibles, signe de la fin prochaine de nos semaines de cohabitation innocente. J’ai écrit à Aimée ce que je vis avec Grietje. Elle a aimé ma lettre et l’a même fait lire à sa
mère.
Il y a quelque chose d’électrique dans l’air et dans nos cœurs. Le ciel est devenu si sombre, par dessus le regard bleu de cette femme qui n’a de cesse de m’envoûter. À travers la terrasse, le
vent nous apporte déjà des effluves de pluie, comme une promesse de liquéfaction.
La tension arrive à son paroxysme le jour où ma sœur-amie entre dans son cycle menstruel. C’est la première fois qu’elle en parle — la première fois que cela fait sens pour
nous. Un peu
comme si elle venait d’atteindre la puberté. Notre réponse est un désir exacerbé. Toute ambiguité est maintenant levée sur le devenir de notre relation « fraternelle » : nous
allons goûter tous les fruits défendus, jusqu’à satiété.
Grietje et Hamid continuent à passer des heures allongés en silence, sans se toucher, dans l’énergie du désir. Quand il comprendra qu’elle est amoureuse d’un autre homme il se mettra très
discrètement en retrait. Ce n’est qu’à la fin de notre aventure qu’il la retrouvera car elle ira vivre avec lui pendant un an, en Australie je crois.

Le dimanche matin, Grietje m’annonce avec beaucoup de pudeur qu’elle est
« prête ». La veille, elle a demandé à Hamid de la laisser seule. Dehors, le vent livre bataille avec lui-même. Nous sommes allongés sur une natte à même le carrelage, parfaitement
calmes, à l’écoute du ciel qui n’en finit pas d’attendre la pluie libératrice. Soudain, une ondée d’air frais se faufile en silence, comme une caresse insistante, puis dans un grondement
orgisiaque le fleuve divin se déverse sur la ville assoiffée. Des gouttes lourdes de poussière, d’abord, puis un torrent limpide qui ne tarde pas à inonder la terrasse en projetant des éclats
loin dans la pièce. Nous buvons cette pluie en même temps que le nectar du désir. À travers la fine étoffe de coton bleu, deux petites montagnes arborent des pointes triomphantes ; ma main
droite glisse vers l’une d’elles. Pas de résistance, cette fois, la montagne envahit ma paume, un frottement léger appelle mes lèvres, puis la peau tendre de son ventre s’offre à une caresse plus
ample, comme un ruisseau ondoyant sur ce corps désiré et si longtemps évité.
Grietje me découvre, s’empare de mon arbre et l’attire dans son jardin. Délicieuse brûlure… Elle me glisse à l’oreille :
« Oh dear, I had forgotten that it is so
good ! »
Je m’abandonne à cette sensation tellement nouvelle et déjà frappée de l’évidence d’un « grand retour ». Elle se redresse, me culbute sur le carrelage, se pose à califourchon et demande
que je la prenne très fort. Bientôt la foudre du plaisir nous surprend par sa violence.
J’ai oublié la suite. Nous avons dormi, sans doute. Ce dimanche — la femme de ménage est en vacances — nous avons fait l’amour quatre ou cinq fois. Notre boulimie de jouissance est insatiable. La
pluie ne cesse de tomber. Grietje suggère qu’on baptise cette journée
« L’empire des sens », bien qu’elle n’ait pas vu le film.Gisela n’aurait pas apprécié — ni le film, ni le
récit de cette rencontre sauvage.
« Weißt ihr was sich gehört ? »
[Suite]
Lart de la relation ne repose-t-il pas sur la jubilation des sens ?
Je pense que tout ce qui prive nos sens dexercice dans une vie confortable loin de la maladie, des guerres et des famines nous invite à lart.
Et combler les sens devient art .
Pourtant la perception, au-delà des images imposées, figeantes, aliénantes,
La perception reste tout a fait personnelle.
Ainsi dans ce texte,
Une phrase est émouvante pour moi.
Suivant lobjectif, suivant le filtre,
Une phrase est excitante,
La même:
Celle dont les gouttes éclaboussent la terrasse et vont jusqu'à inonder la pièce....
Réminiscence, émouvante, exitante...
Souvenir des sens!
Je cultive lart de capter,
Par chaque pore, à chaque instant
Au-delà dune image ou dune autre.
Le sexe sensuel, artistique ou mystique est une image
Aussi !