
Il y a longtemps que je remets à plus tard la rédaction du souvenir d’une relation
amoureuse qui a pris trois ans de ma vie dans un passé lointain. Ce n’est pas facile en l’absence de notes rédigées au quotidien ; tout me semble appartenir aujourd’hui à une vie antérieure
sur une autre planète. C’est l’histoire de la rencontre de deux « âmes-sœurs », un éblouissement à l’origine d’une lente dérive vers la passion dans la plus complète insouciance.
Grietje a 25 ans au début de l’histoire. Bien que notre différence d’âge ne soit pas très grande (10 ans) elle ne tardera pas à m’appeler
my middle-aged friend en public et
Seelenbaumler dans l’intimité — terme intraduisible en allemand autrichien… Elle maîtrise trois langues (en plus de la sienne) ce qui lui a donné accès, pour son premier emploi, à un
poste important de secrétariat dans une ambassade. Elle bénéficie d’un appartement de fonction situé dans un quartier chic, Golf Links : de belles avenues ombragées et de belles
terrasses.
Grietje et Gisela sont toujours ensemble. Certains les prennent pour deux sœurs. Nous faisons leur connaissance dans une fête nocturne chez des amis communs, une de ces soirées où l’on pouvait
compter quinze à vingt nationalités différentes. La leur ne m’est pas indifférente puisque ma première « fiancée » était d’une famille autrichienne vivant au nord de l’Allemagne. Mais
Grietje est plus marquée par son origine ethnique, blonde avec des traits qui suggèrent un lignage plus à l’est, d’origine tchèque me dit-elle.
Elle m’a plu. Mais beaucoup de femmes me plaisent… C’est l’époque de ma vie où j’ai eu le plus d’aventures « sans lendemain » avec des jeunes femmes libres et libertines. Le lendemain
de cette première rencontre, Aimée est partie passer quelques jours avec un amant. Sa polyandrie est moins affirmée que ma polygynie ; nous ne vivons pas les mêmes amitiés tendres de la même
façon ni pour les mêmes raisons, mais nous les vivons en parfaite complicité.
J’ai eu envie de revoir Grietje avant qu’elle ne réponde à notre invitation, mais surtout de la voir sans son ange gardien Gisela. Première tentative : je lui ai rendu visite sur son lieu de
travail. Elle s’est sentie un peu perturbée par cette irruption de vie privée dans son univers professionnel. Les gens sont très
anständig (comme il faut) dans l’univers calfeutré d’une
petite ambassade, et dieu sait ce qu’un méditerranéen pourrait être tenté de faire pour mettre de l’ambiance… Elle me reconduit donc avec empressement à la porte de son bureau en me confiant son
adresse et une invitation à dîner à titre de consolation.
Nous avons dîné tous les quatre, avec Aimée et Tony. Grietje doit partir en congé de Noël, d’ici trois jours, mais elle a un grave ennui de santé : une plaie infectée au pouce de la main qui
n’arrive pas à cicatriser. Le médecin a brandi la menace d’une amputation. Je prends son poignet et son bras, je presse quelques points, Aimée lui recommande de l’argile. Dans la nuit elle aura
une forte réaction puis la plaie commencera à se refermer. Grietje joue de la guitare classique ; j’ai souvent repensé à cet incident du pouce en l’écoutant.
Pendant son séjour en Autriche nous avons écrit chacun une courte lettre disant le bonheur de cette rencontre. Je ne l’ai pas revue immédiatement à son retour. Nous nous sommes plutôt croisés
dans des sorties nocturnes, elle en compagnie Gisela et moi avec Aimée. Elle me dira plus tard (ainsi que d’autres proches amis) qu’elle n’a pas compris comment je pouvais ressentir du désir pour
elle alors que je suis marié une femme d’une beauté stupéfiante. Il n’y a pas de logique dans le désir, je suis en train de le découvrir à cette époque.
Grietje s’est acheté un scooter et m’a fait cadeau de sa mobylette, véhicule très pratique malgré les fréquentes pannes de carburateur. Au printemps, je prends donc souvent le chemin de Golf
Links qui passe par une très belle avenue où les arbres ont une odeur ennivrante. Cette avenue est devenue pour moi la trace nostalgique d’un amour printanier. Je continue à la parcourir en
pensée pour revenir à la source d’un mouvement érotique.
Grietje et moi parlons beaucoup et ne tardons pas à nous rendre compte que nous partageons les mêmes goûts et les mêmes envies. Nous lisons dans nos pensées et anticipons les demandes de l’autre.
Troublés par cette affinité, nous la vivons dans une relation fraternelle où le désir reste un sujet de plaisanterie. Elle n’a pas d’homme dans sa vie et elle me dira plus tard qu’elle n’a pas eu
de relation sexuelle depuis que le premier homme de sa vie l’a quittée, il y a deux ans.
En réalité il y a un homme très proche qui lui fait une cour assidue. Hamid K. est étudiant en sciences politiques à l’Université de S. Il deviendra célèbre dans quelques années, très célèbre
même…
L’été arrive, avec la canicule habituelle. Aimée et Tony partent passer deux mois en France. J’aime cette solitude récurrente et je rends visite à Grietje un peu plus fréquemment sous le prétexte
de profiter de son appartement climatisé.
Un jour elle m’invite à l’accompagner en visite d’un couple autrichien qui habite une maison isolée en montagne. Nous prenons le train, un autocar, et après de nombreuses heures de voyage nous
marchons deux heures vers cette maison extraordinaire où J. a installé son bureau d’agent touristique au sommet d’un arbre. Ils n’ont pas le téléphone, mais nous ne doutons pas de les trouver sur
place vu que F. est sur le point d’accoucher. Elle veut d’ailleurs me parler pour avoir quelques précisions sur la naissance de mon fils. Elle a prévu d’accoucher à la maison, mais s’est arrangée
inconsciemment pour que l’ami médecin qui doit l’assister arrive avec une semaine de retard.
A notre grande surprise, la maison est vide. J. et F. sont partis dans une excursion en montagne et ils passeront la nuit en bivouac sur la neige… De vrais Autrichiens ! Grietje et moi
sommes donc presque seuls, à l’exception d’un de leurs invités, un baba-cool français qui nous sert un long monologue sur sa vision du monde. C’est amusant au début, ennuyeux à la fin, mais il
finit par abandonner la partie.
C’est la première nuit que nous avons passée ensemble. Je l’ai serrée dans mes bras, nos lèvres se sont timidement effleurées. Nous étions follement bien, enlacés, et le sommeil n’a pas tardé à
nous emmener dans des profondeurs inexplorées.
Le matin, nous sommes dans une belle énergie amoureuse, sans la moindre idée du voyage qui se profile à l’horizon. Nos amis reviennent et c’est la fête. J’ai convaincu Grietje d’envoyer un
télégramme mensonger à son ambassadeur de chef pour ne pas travailler le lendemain. Nous prenons donc un autocar de nuit qui nous ramène à bon port sur des routes cahotiques. Occasion de nous
blottir l’un contre l’autre et de savourer encore cette intimité.
Au petit matin nous sommes arrivés chez elle. Nous dormons quelques heures. Je reviens le soir et les soirs suivants… Cette cohabitation est étrange. Au début nous nous enroulons dans des tissus
légers pour sauver l’apparence. Il fait une chaleur torride. Bien vite nous nous retrouvons nus sur le grand lit, sans aucune gêne. Nous nous regardons, nous nous enlaçons, nous nous caressons
tendrement, mais nous ne faisons pas l’amour. Il y a comme un pacte silencieux entre nous. J’attends qu’elle m’invite à plus d’intimité, et ces jeux érotiques me comblent parfaitement.
Nous avons passé un mois ensemble dans cette relation « fraternelle » qui n’avait pas de nom et pas d’autre projet que de jouir du présent. Parfois je joue avec le désir ; je
pétris ses seins amoureusement pour les sentir se gonfler, jusqu’à ce qu’elle me congédie d’un
« stop exciting me ! » dans un éclat de rire… puis elle fronce les sourcils
à la vue de mon pénis dressé :
« Weißt du was sich gehört ? » — Tu sais te tenir ?
Elle a pour ami et confident Peter R., un journaliste autrichien très âgé avec qui elle parlera de notre relation et de sa crainte qu’en devenant amants nous briserions peut-être cette fraîcheur
et cette insouciance. De mon côté, je ne me pose pas la question. Je l’aime, je suis fou d’elle, je ne pense qu’à elle, et je me laisse (em)porter par cette béatitude.
[Suite]
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