Lundi 5 septembre 2005 1 05 /09 /Sep /2005 00:00
Plusieurs amies me font part de leur envie d’écrire « pour mettre de l’ordre dans leur tête ». Elles n’en sont pas encore au point de vouloir partager des écrits, mais la solution du blog anonyme n’est pas exclue.

Après trois semaines de pratique je commence à ressentir les bienfaits de cet exercice. Ce n’est pas facile de se lancer dans des histoires à lire « de bas en haut »… Difficile de ne pas trancher, comme d’habitude, entre le corps et l’âme, en parlant de manière exaltée d’affinités intellectuelles, de grands sentiments, de situations psychologiques « gérées » avec habileté, pour ne rien dire sur le plaisir, les attentes, les gestes qui vont à contresens des paroles, les agapes et les évictions des corps amoureux…

C’est peut-être encore plus difficile pour une femme. Une amie m’annonce qu’elle envisage de fermer son blog, submergée de messages d’hommes seuls ou abandonnés à l’affût d’une aventure. Passer son temps à consoler des éjaculateurs précoces, ce n’est pas un métier. :-(

Pour cela je n’ai pas à me plaindre. Côté drague, le blog n’est pas un instrument efficace, surtout s’il joue sur le terrain de la démystification.

Un blog — encore plus qu’un journal intime, car je pratique les deux — est une manœuvre efficace pour chasser les démons et désacraliser les anges. Pour cela, aucune concession avec le respect de la vérité n’est possible, hormises la valse des prénoms et l’omission de détails dont le seul effet serait d’identifier les lieux ou les personnes. Je suis tenté d’écrire « les personnages », car ils/elles acquièrent une certaine autonomie au fil du récit. Il m’arrive aujourd’hui d’y penser ou d’en parler avec leurs prénoms du blog, plus réels que vrais.

C’est cette autonomie des personnages qui permet aux souvenirs de se « détacher » de la mémoire. J’ai l’impression d’assister à la projection d’un film après avoir participé à son tournage. Je suis « acteur » de mes souvenirs au lieu d’y rester enfermé pour le meilleur ou le pire.

Si vous avez vu « Eternal sunshine of a spotless mind », c’est un peu le même processus de réactivation des réminiscences. Les réminiscences, pour moi, sont ces « souvenirs du corps » (au sens large) qui nous reconnectent avec des sensations. Le souvenir, à lui seul, est quelque chose de plus élaboré, transformé, falsifié au nom de la vérité par des jugements sur les actes et les intentions présumées de leurs acteurs.

La comparaison s’arrête là, car dans « Eternal sunshine… » des psychiatres étaient payés pour effacer une par une les réminiscences. A l’opposé, l’écriture est un travail de « confidence » (le mot veut dire « confiance » en anglais)… Que confier, et jusqu’où se confier ? Marguerite Yourcenar nous donne une belle réponse sous la plume du personnage principal de son essai « Alexis ou le traité du vain combat » :
Les confidences […] sont toujours pernicieuses, quand elles n’ont pas pour but de simplifier la vie d’un autre. »
Par Julien Lem - Publié dans : Pensées en vrac
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