Partager l'article ! Le couple existe: Je viens d’envoyer quelques réflexions en réponse à une femme sur une liste de discussion.> J’ai ...
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> J’ai déjà lu des récits de naissance parlant d’hommes et femmes
> qui avaient ressenti des choses douloureuses même si c’était un
> accouchement à domicile ou un accouchement non-assisté.
> Je ne dis pas « c’est grave de ressentir des choses douloureuses », je dis c’est tout.
>
> En fait je ne comprends pas la notion d’abandon si l’homme ne
> partage pas les mêmes émotions/sentiments que la femme pour
> une même naissance ? Est-ce que les deux parties du couple qui
> enfante / a enfanté doivent absolument vivre les mêmes choses
> pour pouvoir dire d’eux qu’ils s’aiment ?
>
> Argh je peux pas finir (et je choisis d’envoyer quand même)
.... (Prends le temps de respirer, L.) ...
Tu as écrit : « ... si l’homme ne partage pas... »
Est-ce que tu voulais dire « puisque l’homme ne partage pas... » ?
... ou « lorsque l’homme ne partage pas... » ?
La question qui suit, « Est-ce que les deux parties du couple... », ne lève pas cette ambiguité, et je pense qu’elle a une portée bien plus vaste que le contexte de l’enfantement. C’est une question sur la notion de « couple », le partage des émotions/sentiments, l’amour... Elle n’appelle certainement pas des réponses normatives, et elle m’inspire quelques réflexions.
Notre notion du couple n’est-elle pas inconsciemment calquée sur le modèle judéo-chrétien que Michel Onfray, dans son pamphlet décapant (« Théorie du corps amoureux — Pour une érotique solaire ») fait remonter à Platon et Aristophane ? Ce modèle est tellement imprégné d’une vision idéaliste du monde que nous le reproduisons, quelles que soient nos croyances, dans toutes les situations. (Y compris, paradoxalement, dans les relations adultérines, mais c’est un autre sujet...)
Pour moi, le mot « couple » englobe au moins deux réalités distinctes, et c’est la confusion des deux qui nous met dans le doute sur la nature même de la relation amoureuse. Je n’ai pas de problème à reconnaître le « couple parental » comme la formule la plus simple et rationnelle pour vivre avec (ou « élever » ?) des enfants. Il existe d’autres qui ont prouvé leur efficacité, par exemple la vie en tribu. Je comprends que l’intérêt des jeunes enfants, dans notre société, est de s’approprier un espace affectif stable autour du couple parental — ne serait-ce que la cohabitation — moyennant des arrangements s’il y a une mésentente entre les parents. Je préfère parler d’intérêt que me référer à un ordre moral, fût-il libertaire... Mais je simplifie à l’extrême car les situations varient à l’infini et rien n’est parfait.
Deuxième « couple » qui ne coincide pas automatiquement avec le premier, c’est l’entité que constituent un homme et une femme pendant la (les) phase(s) fusionnelle(s) de leur relation amoureuse, celle(s) où ils partagent un max d’émotions et de sentiments. Si je mets le pluriel en option, c’est qu’il me semble que la fusion amoureuse va par périodes ; elle peut être plus ou moins intense, ou carrément absente par moments. Rien n’est joué d’avance, on va de surprise en surprise... Je crois que la perversion du modèle « platonicien » nous amène à désigner cette fusion comme de « l’amour », avec tout le romantisme que ce mot peut appeler, alors que c’est le mécanisme du désir qui est en jeu. (Je dis « mécanisme » car vous savez sans doute que la passion amoureuse fonctionne de manière semblable à la dépendance à la cocaïne.) On se plaît, on s’aime, on jouit ensemble, alors on se « met ensemble »... (Ça me fait rire d’entendre des mômes de la maternelle dire qu’ils « sortent » avec un garçon ou une fille — ils sortent de quoi ?) Plus tard, si ça se trouve, on ne jouit plus ensemble, le désir est retombé — « preuve » qu’on ne s’aime plus — et donc on se « quitte »... Tous ces amalgames imposés par la vision idéaliste !
Onfray (p.160) reprend à son compte la pensée d’Ovide :Les hommes et les femmes, quand ils disent aimer, aiment d’abord l’état dans lequel l’amour les met. L’être qui sert de catalyseur vaut comme cause occasionnelle et accessoire de la cristallisation, non comme cause efficiente. Avant tout, aimer, c’est aimer l’amour, désirer, c’est désirer le désir pour les extases induites, les transes connues, les troubles expérimentés.Cette vision idéaliste est mise à l’épreuve dans les histoires de naissance, surtout chez les couples jeunes qui répondent au désir d’enfant alors qu’ils sont encore en plein dans la phase fusionnelle initiale. Philippe Brenot, un psychiatre-sexologue-anthropologue qui a écrit « Inventer le couple », dit que la phase fusionnelle initiale dure environ deux ans en moyenne... Une moyenne ne veut pas dire grand chose, et en fait j’ai plutôt l’impression qu’elle prend fin dans beaucoup de cas avec la naissance du premier enfant, que cette expérience ait été traumatisante ou non. En enquêtant auprès de femmes ayant vécu de belles naissances « sauvages », j’ai été sidéré d’apprendre que de nombreux couples s’étaient séparés peu d’années après avoir vécu cet événement... Michel Odent a fait ce constat après de nombreux accouchements à domicile (Is the participation of the father at birth dangerous?) et en vient au constat que la présence du père à la naissance peut mettre en péril le couple. Certes, mais cette « mise en péril » n’est-elle pas une nécessité, une occasion de remettre en cause les images toutes faites ?
Bien entendu, les traumatismes causés par les interventions médicales (causes de dyspareunies) ou ce dont a été témoin impuissant le père de l’enfant ne font qu’aggraver la crise. Mais je les vois plus comme des déclencheurs de quelque chose qui existe en amont, dans la tête de jeunes gens et jeunes filles abusés par les histoires de bergères et de princes charmants, même relookées dans les sitcoms pour ados... (J’adore « Friends », by the way.)
Le problème est que la crise conjugale vécue au moment d’une naissance est un sujet tabou auquel on n’est pas vraiment préparé — ça n’arrive qu’aux autres —, car la croyance dominante est qu’il faut arriver à « surmonter » l’événement, « réparer » quelque chose, « reconstruire » la relation, sous-entendu qu’on va réutiliser les mêmes matériaux, comme si on pouvait « recycler » les sentiments alors qu’on a tout simplement changé de peau. La femme s’en aperçoit bien en constatant que sa peau — sa silhouette — s’est transformée de manière irréversible, mais l’homme peut se boucher les yeux sur ce qui a changé en lui, dans sa « peau intérieure »..
Cette remise en question est souvent détournée par la priorité accordée aux problèmes de parentage et d’éducation, les soucis matériels des jeunes parents, les problèmes de fric, de logement, de choix de vie... Mais le fait d’en faire des « problèmes » et de s’y investir avec autant de sérieux n’est-il pas un moyen d’éviter des questions plus fondamentales ?
Pour ce qui concerne la dyade homme-femme — que je n’ai plus envie d’appeler « couple » ailleurs que dans sa fonction parentale — il y aura peut-être d’autres phases fusionnelles, pendant quelques minutes ou quelques années, mais je ne vois pas de modèle ni de recette. S’il existait une recette, on aurait tout intérêt à en revenir aux mariages arrangés... Du reste, la manière dont survivent un grand nombre de couples, qui croient encore à l’exclusivité amoureuse des contes de fées, me fait tout à fait penser à un mariage arrangé — au sens de « rafistolé »... :-(
Je pense qu’il serait utile de poursuivre la lecture de cet essai avec mon article « Le couple n’existe pas »…
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