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22 août 2005 1 22 /08 /août /2005 00:00
Dans mon journal, vendredi 6 août 2004

J’ai pris le train de 12h51. Arrivé à Biarritz je prends le bus. Il fait un temps magnifique. Mon pas se ralentit à mesure que j’approche du but car je tiens à savourer cette sensation de la rencontre imminente. À l’instant où j’atteinds le portail d’Iliane, elle arrive en auto.

Elle est sous le choc de sa banque qui lui a sucré 200 euros à cause d’un découvert. Nous en parlons longuement. Je la sens encore plus ancrée que lors de notre dernière rencontre.

Nous dînons ensemble et faisons l’amour. Elle est sur le point d’avoir ses règles. Elle a besoin que je la « prenne » comme si elle était « ma chose » ; en fait elle appelle en moi une énergie « virile » qui réveille en elle une ancienne colère. Je ne pénètre pas. Je me rends compte plus tard que ce qu’elle cherche en moi est un fond de machisme hérité de mon père, qui mettait tous les moyens à sa disposition pour séduire des femmes en croyant que son apparence physique était défavorable.

Nous n’avons pas fait l’amour le lendemain. Il y a tant de choses à se dire et à questionner… Le matin nous sommes allés à un marché bio acheter des truites et des pêches blanches. Le repas est délicieux. Saveurs toujours indissociables de notre quête amoureuse. Un café, nos discussions repartent. Puis je sens qu’elle étouffe et lui propose de sortir seule au parc. Elle y reste une bonne partie de l’après-midi pendant que je dors sur son lit.

J’ai apporté la cassette du film d’Oshima, « L’Empire des sens ». Elle est très attentive, il faut revenir en arrière si elle a râté un sous-titre… C’est pour nous une brillante illustration de ce que vivent les couples fusionnels et exclusifs. La femme s’empare du sexe de l’homme, elle le veut tout entier pour elle seule. Puis elle l’étrangle, le tue et lui coupe les couilles. Entretemps elle l’a obligé à rencontrer sa propre mère et à défier la vieillesse et la mort en lui faisant l’amour. (Peu importe ce qu’Oshima a voulu y mettre.)

Scène emblématique au début du film : l’héroine est impatiente parce que son amant la fait jouir inlassablement (elle en redemande sans arrêt) mais lui ne « prend jamais son plaisir ». Elle finit par lui faire une fellation. Lui, pendant ce temps, allume une cigarette. Le contraste entre le plaisir du corps de l’homme « capturé » par la jeune femme et sa nonchalance est impressionnant. Elle révèle ainsi son instinct de dévoration et le fétichisme qu’elle porte à l’unique objet de son désir. Le thème de la « femme objet » est exhibé en renversement dans ce film.

Dimanche 8 août 2004

Nous avions projeté de déjeûner en ville puis de visionner le film « Ne dis rien ». Mais nous y avons renoncé pour parler. Elle m’invite à voir plus profond dans ses peurs. La dépendance affective : elle craint de me perdre, donc elle me tourne autour, cherchant par tous les moyens à me faire plaisir. Elle s’épuise, étouffe, elle a besoin d’espace et me rejette. Mais la distance crée aussi un espace de liberté pour chacun, ce qui fait qu’elle en revient à la peur de me perdre. J’ai vu ce processus en œuvre lorsqu’elle m’a dit avoir refait l’amour avec Daniel. Pourtant elle n’a aucune envie de renouveler l’expérience d’une vie commune avec lui, ni avec qui que ce soit.

Nous allons encore plus loin dans les sentiments de colère et de frustration. Elle me parle du désir et de la révulsion que je lui inspire avec une odeur corporelle toujours changeante. Jamais nous n’avions sombré si bas dans le rejet mutuel.

Marie cherchait parfois la rupture en détournant un désir inassouvi vers la colère, ou encore elle provoquait la colère de l’homme pour capter son énergie sexuelle. Mais Iliane fonctionne comme une araignée, paralysant son adversaire pour mieux le dévorer. J’en suis là, baigné de transpiration dans un après-midi torride, et je n’ai même pas la force de me lever et de plier bagages.

C’est alors que l’oiseau blanc ouvre ses ailes et se pose sur moi. Je vais te faire l’amour. Tu as envie ? Elle me prend et va chercher mon énergie au delà de l’épuisement. Le rythme est lent, insoutenable. J’entends l’Aria des Variations Goldberg de Bach… Elle me prend, m’aspire, m’élève, il faut que je suive, comme si mon arbre était démesuré. Elle m’emmène à une hauteur prodigieuse, signalant le moindre manque d’attention comme l’avertissement d’une chute fatale… J’ai fait miennes ses sensations car elle focalise toute l’énergie masculine. Je sens que mes forces physiques déclinent, il va falloir trouver autre chose… Ruisselant de sueur, j’abandonne toute illusion, toute revendication de plaisir, je cède et cède encore sur les derniers points, mon corps entier est comme un clitoris saturé de jouissance, au seuil de la douleur. Je vais rendre l’âme, Sada n’aura même pas le plaisir de m’étrangler !

Je m’envole mais elle n’a pas eu la force de s’envoler avec moi. Elle cherche désespérément à achever sa propre ascension, mais elle ne veut pas de mes mains et ma force érectile est épuisée.

Je n’ai jamais fait l’amour avec une telle intensité, sur le fil du rasoir, en pleine conscience. Pour en rester à J.-S. Bach, le premier prélude BWV 846 (qui a inspiré à Gounod son Ave Maria) est emblématique de la simplicité, de la profondeur et de l’extrême difficulté d’une rencontre amoureuse avec un oiseau blanc. Aucune difficulté technique, les enchaînements d’accords, les modulations, marches mélodiques et cadences vont de soi, aucun appui ni point d’arrêt, l’interprète est prisonnier d’un sentiment jubilatoire qu’il doit mettre au service d’une conscience bien plus vaste. La musique doit couler dans son corps entier qui n’offre aucune résistance, l’attention ne peut pas se relâcher et son énergie doit être suffisante (jamais à l’excès) pour que l’édifice ne s’écroule pas avant d’être achevé, sur un final prévisible mais jamais annoncé.

Le soir elle prépare des blinis et du caviar d’hiziki. Il pleut.

En ouvrant un placard de la cuisine, elle a fait tomber un grand couteau sur sa poitrine. Pas de blessure mais elle a eu très peur. C’est un objet que lui a offert Daniel. Elle en perçoit la culpabilité que lui fait porter Daniel, car il aurait besoin d’elle en ce moment. Elle a refusé qu’il revienne s’installer chez elle alors qu’il est en pleine panade. Elle ne veut plus de ces situations où la dépendance matérielle creuse le lit d’une dépendance affective meutrière de toute ambition de vivre.

Elle me propose un jeu qu’elle fait avec des enfants. Parmi un paquet de peluches représentant des animaux, on en choisit pour représenter les personnages de sa vie, et soi-même. J’ai choisi une tortue pour mon fils et une brebis pour Aimée. La brebis chevauche la tortue et l’empêche d’avancer. Je suis un hippopotame avec une inscription « Captain » sur la poitrine. Je titube derrière eux en regardant à droite et à gauche. Mais la brebis surveille que je marche droit. Iliane est proche de moi, sous les traits d’une girafe. Dans un prolongement imaginaire, la brebis quitte son perchoir pour aller faire des câlins à un lapin. Chacun retrouve son rythme.

Lundi 9 août 2004

Un avantage de ne pas dormir ensemble est qu’on ne se réveille pas, une fois seul, avec l’angoisse de ne pas sentir l’être aimé près de soi. Je suis parti sous la pluie faire des commissions, traversant le parc pieds nus sur l’herbe mouillée car une de mes sandales s’est cassée. Quand je rentre, Iliane dort encore. Je vais la rejoindre dans son perchoir (le lit de Noémie). Elle a mal au dos. Elle est à la fois anxieuse et impatiente que je parte.

Elle sait que j’ai envie de faire l’amour parce que mon départ est imminent, et elle n’a pas envie pour la même raison. Il va falloir briser ce maléfice des parce que… Son imagination tourne en roue libre. Elle me parle d’une tension dans sa jambe gauche qu’elle aurait prise dans la mienne… Un peu plus tard elle se tord la cheville en m’expliquant que c’est un « signe » qu’elle se refuse à avancer seule.

Elle est sortie nue sous l’orage et se pend au portique. Je m’approche. Elle crie « Je pisse ! »… je tends la main pour recueillir un liquide brûlant mêlé à la pluie. Je voudrais m’emparer de tout ce qui la rend matérielle, pour l’empêcher de fuir.

Nous déjeûnons du butin ramené sous la pluie : saumon fumé, riz complet, avocats, mâche et betterave rouge. Un bel assemblage de couleurs sur des assiettes New age en forme de soleils encadrées de fourchettes du même style. Café et croissants au dessert.

Nous parlons d’une scission, qui est en train de voir le jour, entre une partie de nous-mêmes qui recherche l’attachement et l’autre qui revendique sa liberté. C’est triste et merveilleux de se quitter ainsi. Elle se décide enfin à venir vers moi, sur moi, elle me fait l’amour comme la veille, mais aujourd’hui mon énergie est bien plus haute. Il pleut. C’est incroyablement érotique. Par trois fois je me sens partir dans le courant ascendant, mais je ne suis pas sûr qu’elle soit prête et je redescends du plateau jusqu’à ce qu’elle me reprenne à ras le sol. Chaque ascension est un peu plus difficile. La troisième fois je décide de ne plus descendre. Je m’envole en poussant des cris. Elle n’a pas pu. Elle essaie, pour la première fois, elle essaie avec ses doigts… Elle me montre en riant son geste impudique. Mais rien à faire.

Il est facile de vivre des orgasmes simultanés, à un certain niveau de plaisir, dans une relation sexuelle ritualisée par l’habitude, indifférente aux pulsions de vie (de mort) et polluée par les sentiments. Ce n’est qu’une affaire de technique, comme de jouer le prélude BWV 846 de façon mécanique. Mais, pour que cela se produise dans un envol comme celui que nous venons de vivre, il faudrait de la chance, ou un miracle.

Le réveil a sonné, elle doit vite m’accompagner à la gare. Elle a eu le temps d’enfiler une longue robe rouge. Pour moi elle est aussi nue que dans le jardin. Sur le quai nous nous serrons l’un contre l’autre. Je me dis que les gens qui nous regardent doivent apprécier l’élégance de notre maintien en imaginant qu’elle est ma fille. Mais soudain elle pose ses lèvres sur les miennes et les dévore avec rage.
— Tu bandes ?
— Tu es folle !
— À bientôt…
Le chemin parcouru me paraît très long quand je me retourne pour contempler le paysage. Elle reconnaît ma jouissance quand elle me sent présent. Est-ce ma présence ou sa sensation qui a changé ? Je n’ai plus à me soucier de rien : elle ressent et je ressens spontanément nos intentions et qualités de toucher.

Je trouve Aimée à mon arrivée. Elle est rentrée un jour plus tôt d’un séjour en montagne car elle en avait assez des intempéries. Elle est heureuse de me revoir et me demande des nouvelles d’Iliane.

Samedi 21 août 2004

Je suis de retour chez Iliane. Elle me reçoit avec beaucoup de bonheur malgré sa fatigue et des tensions causées principalement par la pression exercée par Daniel, qui va bientôt déménager à plusieurs centaines de kilomètres. Nous passons de très belles journées ensemble. Nous allons même à l’océan, sur une plage sauvage que l’on peut atteindre après une longue marche dans la forêt.

Elle est dans sa période de fécondité, très forte en énergie de désir. Nous vivons une relation encore plus forte qu’au début de ce mois : extases orgasmiques, sensations voluptueuses prolongées à loisir. Ce soir, nous faisons l’amour jusqu’à ce que le sommeil m’anéantisse. Le lendemain, elle a envie que je la « défonce ». Elle m’invite à la pénétrer avec vigueur mais sans violence bien entendu. Il fait très chaud, nous sommes ruisselants de sueur et de fluides d’amour.

Lundi soir nous dînons en ville, dans un restaurant turc assez chic. Elle porte sa robe rouge fuselée.

« Dans le tantrisme, la femme apporte l’énergie et l’homme apporte l’émerveillement. L’homme est le gardien des étoiles » dit-elle sur un ton professoral, tout en soupesant mes couilles. C’est le « taureau céleste » (amour, finesse, communion des âmes) qu’elle voudrait rencontrer aujourd’hui.

Nous rentrons vers 2 heures du matin après avoir décliné notre désir sous toutes les formes imaginables. Mais le sommeil nous attend au tournant et nous refuse le plaisir tant convoité.

Mardi 24 août 2004

Ce soir nous allons voir un beau film de Fatih Akin, « Head-On » (Gegen die Wand). L’histoire d’un couple de « paumés » (des émigrés turcs en Allemagne) qui en dit long sur les histoires de couples en général. Puis Iliane m’invite dans un restaurant « équitable ». Elle se sent bien de m’offrir ce repas avec son argent durement gagné. Nous rentrons plus tôt. Elle me fait l’amour de peur que je m’en aille, mais je finis par crier grâce à cause de la fatigue.

Mercredi 25 août 2004

Il est difficile de nous séparer. C’était tellement plus simple d’avoir rendez-vous avec un train à une heure fixe… La voiture est garée patiemment en face de sa porte, attendant notre décision. Nous n’en finissons pas de nous détacher pour mieux retomber dans les bras l’un de l’autre. C’est aussi quelque chose que nous avons besoin d’apprendre, maintenant que nous savons mieux gérer l’espace et la distance.

Je rêve de l’Océan.

[Suite]

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Published by Julien Lem - dans Lire de bas en haut
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