Partager l'article ! Le couple n'existe pas: Dans mon journal, samedi 31 juillet 2004 Conversation téléphonique avec Iliane-Patricia. Je retardais le momen ...
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Je pense qu’il serait judicieux de compléter la lecture de cet essai par celle de mon article « Le couple existe »…Le couple n’existe pas
Il y a quelque temps j’ai été témoin d’une conversation entre deux femmes au sujet des hommes qui sont, comme chacun sait, tous immatures jusqu’à l’âge où ils cessent d’être consommables ;-) L’une d’elles a sollicité mon avis, mais elle a aussitôt interrompu ma réponse avec la question : « C’est quoi, pour toi, le couple ? » alors que je n’avais pas prononcé ce mot. J’ai esquivé en disant que c’était un vaste sujet qui mériterait un autre débat. Mais cette question est restée dans ma tête, sans réponse, ou plutôt avec une réponse de plus en plus nette : « Le couple n’existe pas ».
Pour moi il y a des gens qui vivent ensemble, partagent des choses matérielles, des projets, des émotions, ont des relations affectives, sexuelles à l’occasion, et dans ce méli-mélo on va désigner comme « couples » les assemblages singuliers d’un homme et une femme qui ont conçu des enfants et les élèvent ensemble. Tout ce qu’on met par dessus, la définition du couple, son institutionnalisation (mariage, PACS, concubinage), son existence matérielle (partage d’un logement, d’un véhicule, d’un canapé ou d’une couette…) me paraît relever de notions culturelles.
Cette prédominance donnée au couple génère une anxiété sur son fonctionnement et sa survie, anxiété que je ressens très forte dans un milieu où les 25-30 ans sont majoritaires. (Ajouter à cela le regard qu’ils/elles ont sur la génération de leurs parents qui prétendait abolir en découdre avec les conventions.) Une conséquence plus grave est que nous faisons peu de cas de relations humaines subtiles comme les « amitiés fraternelles » où se déclinent tous les genres. On a réduit la palette au strict minimum : le couple, la sexualité en dehors du couple, les relations entre (vrais) frères et sœurs, celles entre parents et enfants, et le reste dans le fourre-tout de « l’amitié ». Mais ces relations se définissent par rapport au couple. Est-ce que je ne vais pas paraître psychologiquement instable si je dis d’une femme qu’elle est pour moi, de manière imprévisible, tantôt une sœur, tantôt une mère, une fille, une amante, une collaboratrice, une présence silencieuse… ? Pourtant, la richesse de cette palette n’existe-t-elle pas dans la plupart de nos relations affectives ? Il arrive qu’on reconnaisse la singularité d’une relation, mais on a tendance à la rendre conforme à son étiquette. De sorte que si l’on se sent « comme frère et sœur » cela encourage une certaine complicité mais on est rassuré sur le risque « d’aller trop loin » et de se retrouver dans la case « couple »…
Cela m’amuse d’entendre des ados dire que « untel est avec une telle » ou qu’ils « sortent ensemble », car j’y vois la construction anticipée d’un couple sans aucune nécessité autre que l’apparence sociale. D’ailleurs, ce jeu commence à l’âge de la crêche bien avant la possibilité des accouplements…
Je réfute donc l’idée qu’il y existe une essence de couple, un instinct primordial, un caractère inné (transmis par les gènes) qui permettrait au couple de répondre aux aspirations de tout individu normalement constitué. Par contre, il y a une forte pression culturelle qui nous pousse, individuellement, à faire comme si le couple existait et avait le pouvoir de répondre aux aspirations… Donc il faut se féliciter de ces menus arrangemants qui servent à prouver que le couple « marche ». Il aime la ville, elle aime la campagne, ils ont fini par vivre dans un village, preuve que le couple a dépassé leurs divergences. Mouais. Fabrice Luccini dresse un tableau impitoyable de ce fantasme dans une interview célèbre.
La pression culturelle va dans le sens d’un conformisme social (mariage/fidélité…) mais elle ne s’y réduit pas. C’est pour cela que j’écris « pression culturelle » et non « pression sociale »… Je doute que les gens qui se marient aujourd’hui le fassent « pour faire comme tout le monde » et qu’ils y accordent le même sens et les mêmes obligations qu’il y a 50 ans. Autrefois le mariage n’était qu’une cage, aujourd’hui on peut en faire un objet décoratif ;-)
Ce que j’appelle pression culturelle, c’est par exemple le fait de parler des « problèmes du couple » pour éviter de parler de soi. Comme si ce couple qui n’existe pas pouvait avoir des problèmes ! Cette façon de poser un faux problème me paraît servir à masquer le mal-vécu des individus, un mal-vécu qui se rend visible dans des situations toute bêtes du style : « On aimerait partir en vacances chacun de son côté mais on n’a qu’un véhicule »… Est-ce un problème du couple ou la difficulté pour chacun à déclarer et gérer son autonomie ?
La dépendance matérielle est pour moi le révélateur d’une dépendance affective qui n’est pas forcément ce que les deux individus ont envie et besoin de vivre ensemble. On s’aperçoit bien que lorsque les contraintes de dépendance matérielle sont levées la question de la dépendance affective se pose directement. La norme culturelle, chez nous, est que les couples heureux (comme si un couple, qui n’existe pas, pouvait être heureux ; encore un exemple de manipulation culturelle de l’idée de « bonheur »…) sont appelés à « vieillir ensemble » (chouette !). Mais dans certaines familles hindoues, par exemple, il est coutumier selon le dharma que l’homme et la femme se séparent une fois accomplies toutes les tâches sociales qui leur incombent : enfants mariés, affaires réglées etc. Cette pratique nous rappelle que le couple est un outil au service de cheminements personnels. (Elle est loin de constituer une norme : jusqu’à une époque récente il existait une coutume inverse dans la caste guerrière au Rajasthan, avec le suicide rituel de veuves rajpoutes sur le bûcher funéraire de leur mari.)
Pour moi la question de la dépendance affective ne se pose pas uniquement entre des êtres qui partagent le même toit ou le même lit. Je l’entends dans toute la palette mobile des relations humaines. Une amie a décliné mon invitation parce qu’elle n’a pas d’argent pour payer le voyage et elle serait gênée que je lui offre un billet de train. Elle préfère que je vienne chez elle. Du point de vue économique, c’est strictement équivalent. Mais dans le premier cas il s’instaure une dépendance affective : à supposer qu’on se chamaille le jour de son arrivée, elle n’osera pas repartir immédiatement parce qu’elle se sentira redevable du titre de transport. Je ne peux pas écarter cette manière de voir sous prétexte que c’est « son problème » puisque que je suis partie prenante de ce problème…
[…]
Je ne voudrais pas que mes propos soient lus, au premier degré, comme une incitation à aller à contrecourant de toutes les habitudes sociales. Je n’ai rien contre le mariage monogame, sauf quand on cherche à l’imposer comme solution unique et universelle. Les notions d’autonomie et de liberté de l’individu n’ont plus grand chose à voir avec les cadres pré-existants, puisque ces cadres sont devenus flexibles pour la plupart d’entre nous. Autrefois on pouvait aller en prison pour adultère, aujourd’hui on parle la bouche en cœur de « relations extra-conjugales », et les problèmes qu’elles peuvent poser sont plus de l’ordre de la contraception et des MST, que de la morale.
Mais la mystique du couple est encore bien présente… La mystique est une belle chose, à la base de toutes les relations humaines que nous souhaitons « vraies ». Toutefois, si nous ne sommes pas assez attentifs aux contenus des relations, elle peut tourner à la mystification.
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