Lundi 22 août 2005 1 22 /08 /2005 00:00
Dans mon journal, le 8 mars 2004

Un an a passé. Marie m’écrit :
Ma relation avec Jean-Marie s’effiloche de plus en plus. Hier, il a encore eu un comportement que je juge inacceptable, voire maltraitant. Pourquoi est-ce que je reste depuis des mois avec un homme qui n’a pas la même sensibilité que moi, qui me parle mal, qui est incapable d’écouter, même si tout cela n’est pas de sa faute, d’ailleurs, comment incriminer qui que ce soit ?
C’est mon choix qui est mauvais! Comment sortir de cette névrose : l’oubli que j’ai le choix !!!
[…]
Pourquoi est-ce que je donne trop et pas assez en même temps ?
Pourquoi gaspiller mon temps avec des hommes qui ne me conviennent pas ?
Pourquoi la vie passe trop vite.
Angoisse de la mort, peur de la mort, parfois à en avoir mal au ventre, angoisse de n’avoir pas fait ce que j’avais à faire.
Peut-être est ce la prise de conscience de mon existence ? Ça fait mal.
J’en ai marre d’être seule, je voudrais du bonheur, je ne le trouve plus, avec un homme, les illusions sont parties, elles ne reviendront plus. Bonheur d’être avec Michel, bonheur complet.
Manque de tendresse, envie d’être touchée, caressée, massée, c’est pourquoi à chaque fois que je te vois, c’est ma demande pressante : massage, massage massage. Je voudrais connaître une adresse de masseur pour payer le droit d’avoir un corps.
Besoin du contact humain comme un enfant, me blottir, me serrer, m’engouffrer dans l’odeur de l’autre, peur de la sexualité, peur du désir de l’autre. Je ne supporte plus le désir de l’autre.
Je suis blessée, comment les gens peuvent ils vivre des choses pareilles ?
Des larmes coulent, l’émotion monte, comment la vivre, avec qui, pourquoi ?
Pourquoi être avec quelqu’un si c’est pour s’appuyer dessus ?
Mais peut on vivre sans les autres ?
Il faut paraît-il être toujours performante, solitaire, chevalière, combattante, indépendante, et gna gna gna…
Mais elles sont où les princesses qui rêvent d’un homme avec qui on fait 10 enfants ?
Où enfin, elles pourraient accepter d’être femmes sans avoir à se battre contre quelque chose ?
Où elles pourraient s’épanouir sans être un sein qui pend avec la dernière tétée de son petit dernier ?
Merde, Maupassant est passé par là, c’est vrai, les familles nombreuses, c’est comme des animaux.
Pourquoi avoir envie de rencontrer un homme pour ce qu’il m’apportera et non pour ce qu’il est ?
Je lui réponds :
Je ne sais plus quoi écrire, j’ai besoin de te revoir, car je me sens comme une météorite qui arrive d’une autre planète, le cœur encore chaud…

Non, la vie ne passe pas vite… Elle s’étire à l’infini, plus tu savoures les moments de bonheur. Le temps d’arrête quand on s’y abandonne, tu le sais trop bien !
Vendredi 18 mars 2004

Je suis sur le départ d’un voyage qui me conduira dans plusieurs pays d’Asie. Escale à Paris, pour commencer.

Je me sens bizarre en marchant de la station de métro au studio de Marie. Un peu de lassitude, l’appréhension d’un climat de tension. Elle m’ouvre alors qu’elle vient d’endormir Michel. Il dort sur le grand lit et je la vois poser des coussins et des couvertures dans l’autre chambre : pour moi, sans doute. Simple confirmation que je suis venu revivre les mêmes frustrations…

Elle me serre dans ses bras. Je sens de la douceur, du bonheur, elle bénit déjà mes mains sur son dos… Puis elle m’invite à m’asseoir à la cuisine et je la vois transporter Michel vers sa chambre. C’est aussi mon cœur qu’elle transporte car je comprends que nous allons dormir ensemble.

Nous restons assis sur le futong, un moment, à bavarder. Elle me dit que plein de belles choses lui sont arrivées. Elle travaille beaucoup, elle manque d’argent, elle est épuisée physiquement, mais heureuse. Je la vois faire des bonds, littéralement, comme un enfant comblé par la vie. Mais sa vie affective est restée telle qu’elle me l’a décrite par courrier. Elle ne peut plus supporter JM et ne le voit que lorsqu’elle a besoin de lui pour des services. Encore, cette semaine, il l’a plantée seule alors qu’elle l’invitait à faire la fête, et elle a passé le reste de la soirée à pleurer dans les bras de Thibaud, un ami de 46 ans avec qui elle a un rapport très tendre, mais « pas plus loin ».

Mes mains ont pris leur place sur son dos, et je passerai l’essentiel de la nuit à la masser et à la caresser, parfois même en dormant… La sensation est nouvelle. Je ne sens plus la carapace, son corps réagit, des douleurs ressortent, elle bouge beaucoup. En même temps elle en savoure la douceur. Mais son sexe est au repos complet. Je n’ai aucune envie de l’éveiller alors que le désir en moi passe par des cimes vertigineuses. Toutefois, je ne sens plus en elle de résistance au désir. C’est simplement le calme plat. Elle me dit qu’elle se sent engourdie et n’arrive plus à faire l’amour avec qui que ce soit. En même temps, elle me rend beaucoup plus de caresses que les fois précédentes, ses mains douces et sensibles parcourent tout mon corps et je ne la sens pas incommodée par mon excitation.

Avant de dormir nous parlons des projets pour demain. Je lui dis que j’aimerais revenir demain soir, mais elle est gênée. En fait, elle a demandé à JM de venir pour garder Michel le lendemain matin. En fait, elle va trouver une solution et annuler ce rendez-vous pour que je puisse revenir. Cette rivalité me plaît bien, pour une fois qu’elle tourne à mon avantage…

Le lendemain soir nous nous retrouvons à un repas entre amis où personne n’est supposé être au courant de notre relation. Mais j’ai l’impression que des effluves d’amour se répandent malgré nous. C’est le même lieu où nous avions échangé un regard interminable au tout début de notre histoire.

Je dors un peu plus, contraint par l’épuisement. Je fais un court rêve, dans lequel mon sexe est une truite qui ne pense qu’à se glisser dans le creux des rochers. Marie est très tendre mais vite saturée de sensations. Je lui vole un baiser, elle se rétracte, je lui demande de me pardonner pour ce geste, elle répond qu’elle n’a rien à me reprocher, c’est elle qui se sent « coincée ». Le désir est là, mais l’énergie pour le mettre en forme est absente, coagulée…

Marie me parle de Thibaud, puis de Robert, avec lesquels elle a des relations tendres mais non sexuelles. Quelque chose de profond vient de changer en moi : je ne ressens plus de jalousie à l’évocation de ces relations. Au contraire, du bonheur pour le bonheur qu’elle y trouve… Ma jalousie est partie parce que j’ai retrouvé une place près d’elle.

Juste avant qu’on se quitte, le lendemain, elle me dit qu’elle s’est sentie redevenir femme avec moi. Je l’embrasse en pleine rue malgré ses protestations.

Je n’arrête pas de penser à elle. A l’aéroport et dans l’avion jusqu’à Bangkok, Je réalise soudain que j’aimerais l’inviter à mon voyage au Portugal dans quelques semaines. J’ai un plan pour le voyage et le séjour. Je lui écris d’une borne Internet. Elle me répond, le 23 mars :
J’ai envie de dire oui, de partir avec toi.
Mais toujours, il y a cette culpabilité, cette réticence, ce sentiment qui m’a empêchée de partir avec Robert en G. (que je suis conne !), l’impression de profiter de l’argent des autres, de donner mon corps en échange ou même pas, de n’avoir rien à donner.
Aujourd’hui, j’ai l’impression d’entraîner Thibaud, comme tu le disais, dans un même engrenage. Vais-je vraiment aliéner tous les hommes autour de moi ?!
C’est parfois le sentiment que j’ai. Et puis lorsque je suis avec toi, avec Robert, je me sens revivre, j’ai besoin de votre amour pour survivre.
Et puis des fois, je me dis, mais non, j’aime, parfois à certains moments seulement, et je ne peux pas détacher l’amitié de la sensualité, je suis comme ça, je n’arrive pas encore à m’accepter telle que je suis.
Thibaud m’a dit quelque chose qui était évident, mais j’ai réalisé quelque chose de chouette l’autre jour : je râlais encore contre le bordel qui envahit ma maison, et il m’a dit que c’était parce que c’était le bordel dans ma tête.
Mais j’ai compris en fait : je suis comme ça, j’ai le droit d’avoir une maison en désordre, je suis comme ça, je n’ai pas à vouloir atteindre quelque chose d’autre, j’en ai rien à foutre d’avoir une maison léchée !
Je m’en fous, je m’en fous, je m’en fous !!! ;-))))
J’essaie dans chaque domaine : les relations, les amitiés, les faits et gestes de tous les jours, ma manière de travailler, d’écrire, de recevoir, de donner, d’être, d’exister, c’est la mienne, seulement la mienne, je n’y peux rien, c’est comme ça.
Alors il y a des gens à qui ça ne plaît pas, c’est sûr, mais au moins, je vais arrêter d’emmerder les autres pour qu’ils changent. Ils sont comme ça !
Je n’ai parfois même plus envie de militer, ou pour autre chose. Tout bouge, c’est vraiment agréable. Je pensais que je stagnais dans une réflexion qui me mettait mal à l’aise.
Avec Jean-Marie, c’est de plus en plus pauvre, je m’aperçois qu’il m’a pris beaucoup d’énergie. Je ne supporte plus grand-chose, mais j’aimerais que ça se finisse dans les meilleures conditions, pour que ce qu’on a vécu malgré tout subsiste dans nos têtes et dans nos cœurs.
Je me rends compte à quel point il faut que je prenne soin des personnes que j’aime. Mais je ne me rends pas compte à quel point c’est important pour eux de prendre soin de moi.
De pouvoir me voir, de pouvoir les voir.
[…]
Alors oui, je viens à Fátima, c’est de la folie, mais j’aime être folle comme tu dis.
Je viens, j’espère que je ne regretterai pas, que je ne serai pas torturée par mes culpabilités, mes sentiments contradictoires.
Vendredi 2 avril 2004

Je viens d’arriver chez Séverine. Au cybercafé je trouve un message de Marie écrit mardi soir :
Cher Julien,

J’ai bien eu tes messages.
J’avoue avoir laissé passer quelques jours avant de te répondre.
Je n’ai pas faxé la lettre. Je m’en occupe demain.
Il s’est passé des choses très fortes pour moi ce weekend, je suis tombée amoureuse…
Je ne croyais plus cela possible, je m’aperçois à quel point l’amour, c’est fort, c’est beau, c’est incroyable, c’est magique.
Mais lundi, il est parti, c’est une histoire un peu compliquée, que je te raconterai si tu en as envie.
Je ne sais pas s’il va revenir. Je ne sais pas.
Si, je sais. Il y a des moments où je sais, où je suis convaincue qu’il va revenir, et il y en a d’autres où je me dis que les choses pourraient tourner autrement.
En ce moment même, il est avec une autre femme. Je te raconte tout ça n’importe comment, comme ça vient.
Je suis désolée si je ne prends pas de gants.
Je ne sais pas s’il lui fait l’amour, s’il est vraiment avec elle, où s’il passe du temps avec elle, pour lui annoncer notre relation.
Je n’ai aucune nouvelle, et je passe de durs moments.
J’ai quitté Jean-Marie, et dès que je verrai Robert, je lui dirai.
Même s’il revient avec elle, je ne peux plus toucher aucun homme après ce qui s’est passé le weekend dernier… à part lui.
Même si je me retrouve toute seule — sans lui — je serai au moins en accord avec ce que je ressens.
J’ai retrouvé des sentiments que j’ai tellement ressentis pour toi, pour notre relation.
Enfin…
C’est une grosse pierre qui me tombe sur la tête, et je passe autant des moments merveilleux, extraordinaires, même s’il est parti, que des moments terribles pour mon petit cœur.
Je ne sais pas ce qu’il adviendra de notre voyage au Portugal.
J’ai pris les billets, mais j’annulerai peut être le voyage.
Tout est si clair pour moi, dans ma tête, dans mon cœur, tellement plus clair que ces deux années à me tourmenter…
Je sais de nouveau ce qu’est l’amour.
Je pense à toi, à tout ce que tu m’as apporté, c’est toi qui m’a ouvert les yeux sur tellement de belles choses, sur des paysages seulement entrevus auparavant, sur moi, sur l’amour…
Je suis triste de t’annoncer ça.
Je suis peut être dure, j’ai des mots qui n’ont pas tellement à voir avec la tendresse que j’ai retrouvée pour toi…
Je t’embrasse très fort.
Je pense à toi aussi très fort, et ce ne sont pas des paroles en l’air.

Marie
Je lui réponds brièvement qu’elle est invitée sans aucune condition. Ce soir j’écris encore :
Amie de cœur,

Je t’ai répondu vite, hier soir, pour te faire part de ma réaction immédiate et sincère. Car je savais que des flots de pensées allaient me submerger et rendre plus difficile la tâche. […]

J’avais besoin de silence. Sonder mon cœur, retrouver les eaux profondes. Besoin aussi de parler avec Séverine, ce que nous avons enfin pu faire aujourd’hui. Jamais je n’ai autant apprécié en elle la sœur attentive, discrète, aimante, aimant tout ce que j’aime. Ce soir, nous sommes sortis dîner avec J., un Américain de ses amis. Sur le chemin du retour, elle a aperçu son jeune amant belge qui va bientôt quitter la ville. Nous avons continué à marcher en silence, absorbés dans nos pensées. Puis elle m’a dit qu’elle avait fait sien un principe de J. : considérer tout ce qui nous arrive comme une célébration, un cadeau du ciel, avant même de juger si c’est bon ou mauvais. J’ai senti un poids s’enlever de mes épaules.

Nous sommes arrivés à la maison. Je suis monté sur la terrasse — je dors en plein air, dans les bruits de jungle, d’animaux et de temples. Elle est venue me dire bonsoir, je l’ai prise dans mes bras, son corps délicieusement frêle, plein du désir qu’elle avait de S. Je l’ai remerciée d’être là. Puis j’ai eu envie de t’écrire.

Après cette journée mouvementée, je n’ai rien changé de ce que je te disais hier : tu peux venir au Portugal, Michel et toi êtes mes invités, il n’y a jamais eu aucune condition et tu sais que je respecte les inclinations de ton cœur. On a tant de choses à se dire… Mais, si tu n’as pas envie de venir, tu peux annuler. Simplement, avertis-moi assez vite pour que je fasse modifier ma réservation d’hôtel.

La seule chose que je peux ajouter, ce soir, c’est que j’avais une forte prémonition de ce que tu allais vivre, renforcée chaque fois que tu me parlais de Thibaud. Depuis dimanche j’étais pétri d’angoisse. Car j’avais aussi une pensée égoïste : que cela ne t’arrive qu’après notre séjour au Portugal. Égoïste, sans doute, pour un jugement extérieur, mais pure quand je la relie au fil invisible de ma vie.

J’aimerais mourir ce soir avec cette seule pensée figée dans mon cœur.

Des chiens sauvages se sont mis à hurler autour de la maison.

Je t’embrasse

Julien
Mardi 6 avril

Je reçois un message de Marie auquel je réponds tard le soir :
Cher Julien,

Je n’ai pas pu te répondre avant.

Je passe des moments merveilleux, mais aussi des moments difficiles, parce que Thibaud est un homme qui ne me laisse jamais jouer, qui est merveilleusement tendre, terriblement intelligent…

C’est en même temps très passionnel, fusionnel, et aussi parfois dur, parce que cela fait bouger tant de choses en nous.

Je veux rester près de lui, même si notre relation tempête ne dure pas, je veux rentrer en moi-même et en lui pour aller jusqu’au bout de nous.

Il m’est impossible d’aller au Portugal.

C’est vrai que j’ai hésité, enfin j’ai des regrets, de ne pas retrouver ta douceur.

Je ne pensais pas que Thibaud était un homme aussi fou, extraordinaire, artiste, sensible, extrêmement sensible, et tellement fort.

Tu avais raison, ta prémonition était la bonne !

Je repense souvent à notre relation, qui a beaucoup de points communs, dans la délicatesse de l’écoute de l’autre, dans l’amitié profonde, dans la tendresse immense, mais il m’oblige à me mettre à nu devant lui, ce qu’on n’a pas pu faire entièrement, parce que tu étais loin, parce que tu es moins exigeant. Parce qu’aussi il réclame une franchise absolue, sur tout, d’un seul coup, sans progression comme on a pu le faire nous, au long des mails.

C’est mon sentiment aujourd’hui. Mais j’ai envie de t’écrire, laisse moi le temps, j’ai envie de t’écrire plus longuement.

Je t’embrasse très fort.

Marie
Je lui réponds :
Tendre Marie,

Tout ce que tu écris me remplit de bonheur, même si je ne puis être comblé. Tu t’adresses au plus profond de moi, au cœur de mon amour que rien ne peut blesser quels que soient les obstacles. Je n’ai jamais cessé de t’aimer avec la fougue que tu as retrouvée, même si tu la ressens aujourd’hui dans les bras d’un autre homme.

Ce ne sont pas les relations qui se ressemblent, je crois, mais la puissance d’une vie enfin déraisonnable, de la jouissance de l’âme qui prolonge celle des corps. Je la perçois aussi chez l’homme que tu évoques, au point de l’aimer à travers ton amour.

Je suis très touché que tu m’aies écrit, que tu aies entendu ce que j’exprimais, alors qu’il doit être difficile de mélanger ces effluves de bonheur à l’amertume de mes sentiments. Touché aussi que tu aies envie de m’écrire plus longuement. J’espère que tu en trouveras le temps et l’énergie… J’aime le souffle de ton écriture ; c’est de toi que j’ai reçu un des plus beaux textes écrits par une femme amoureuse : le récit inachevé de notre rencontre à M.

Ce soir j’ai envie partager quelques sensations. Me mettre à nu, la distance aidant à préserver la pudeur.

Il y a de la colère en moi, mais elle n’est pas dirigée contre toi, ni contre Thibaud, ni contre moi-même… Contre les dieux, peut-être ? Ils s’en foutent, les cons. La raison de cette colère, tu la connais, mais j’ai toujours l’impression de ne pas avoir su te l’exprimer. Je vis des choses, ici, qui lui donnent un autre éclairage, qui me font prendre de la distance et me permettent de trouver d’autres mots, d’autres solutions peut-être.

Je vais commencer par quelque chose d’intime qui n’a rien à voir avec notre histoire. Hier soir, Séverine m’a emmené dîner avec un groupe d’amis. J’ai cru que c’était par hasard, mais elle m’a avoué qu’elle avait tout calculé en me laissant seul en bout de table, face à une chaise vide. La place a été prise ensuite par une femme arrivée en retard : Marina, une Italienne d’une trentaine d’années, peau sombre et yeux clairs, très mince avec un buste de vierge, le type même de la femme fatale latine qu’en temps d’ordinaire je n’apprécierais pas. Mais un « beau paysage », comme dit Séverine… Elle me regardait intensément et m’invitait à lui parler en italien. Marina était un peu saoûle, d’après Séverine, et elle avait dû pas mal fumer. Marina marijuana :-)

J’écoutais son voisin J., un colosse d’écrivain américain, tendre, spirituel, attentif aux autres… Il passe pour un grand séducteur et j’essayais de comprendre son truc ;-) Marina conversait surtout avec une autre italienne assise à côté de moi, tout en me lançant des œillades assassines. J’étais distrait car je regardais Séverine à l’autre extrêmité de la table. Son sourire magnétique, ses lèvres douces, me demandant si j’oserais lui voler un baiser à la pleine lune. Mais je n’ose plus rien voler, je ne m’autorise qu’à respirer l’odeur de ses cheveux. A la fin du repas, Marina m’a demandé où j’habitais et combien de temps je restais. Quand nous nous sommes embrassés elle m’a serré fort. Elle sentait la femme sauvage… Je suis rentré à pied avec Séverine, silencieux. Sur la terrasse, je l’ai prise dans mes bras, j’ai glissé mon visage dans son cou. Ni baiser ni caresse.

Une fois seul, j’ai écrit un peu. Puis je me suis allongé sur le grand lit, protégé par la moustiquaire. Là, mon sexe s’est mis en colère. La lune coulait à flots sur ce lit trop grand et j’avais envie d’une femme. Je repoussais les pensées qui allaient vers toi, comme des torrents de pluie qui s’engouffrent dans la terre brûlante : je ne voulais plus souffrir, plus sombrer dans la nostalgie. Je voulais une femme, putain de merde, là, tout de suite, avec un corps, des odeurs, des sentiments de femme, une VRAIE femme !

Je voulais une femme ruisselante de désir, cruelle et exigeante. J’étais furieux de ne pas avoir suivi Marina qui représentait pour moi, dans l’instant, cette énergie diabolique. J’avais plein de raisons de ne pas essayer, de rester raisonnable, mais je les ai balayées pour canaliser la colère dans mon sexe pointé vers le ciel, vers la lune pleine, croupe divine. Trois fois cette nuit j’ai joui en criant de plaisir.

J’étais furieux de ne pas avoir laissé l’homme sauvage s’exprimer en moi. C’était tellement simple ! Qu’est-ce que je craignais ? Que Marina me fasse la morale ? Qu’elle rie de ma prétention ? Peut-être a-t-elle couché avec ce gros lard de J. ?

Quand j’ai lu ton message ce matin j’étais dans une grande tristesse (fini le voyage) et en même temps je me suis nourri de la belle énergie amoureuse dont il est imprégné. J’y ai retrouvé la saveur de tes lèvres qui ont embrassé les miennes pendant quelques secondes lors de notre dernière nuit. J’avais reçu ce baiser, aussi tendre et réservé que celui d’un premier amour d’adolescence, comme une plante assoiffée qu’on arrose en fin de journée. Tellement sauvage, aussi court qu’une belle histoire d’amour… Il y avait un parfum d’achèvement, une promesse jamais tenue d’apothéose amoureuse. Mais je retenais mon souffle pour ne pas altérer la magie de cet instant, sans chercher à le prolonger ni faire un geste qui aurait pu provoquer ton désir, ni que le mien s’interpose dans un rare moment de fusion. Ce baiser est encore sur mes lèvres, Marie, ma lumière, rien ne pourra l’effacer. Certainement pas une « Marijuana » collectionneuse d’hommes…

Je voudrais te dire une fois encore que je n’ai jamais cherché à reconstruire une relation fusionnelle avec toi. Thibaud n’a pas pris une place que j’estimerais être la mienne. J’ai encore besoin de te parler du non-désir, du non-rejet et de l’achèvement, bien que tu m’aies toujours affirmé que tu n’y croyais pas. (Je te propose de les vivre pour ce qui nous concerne.)

Dès notre première rencontre je savais que notre relation amoureuse intime prendrait fin un jour. J’ai entrepris de la vivre (et je crois que ce choix était aussi le tien) comme un merveilleux voyage. Un jour, on arrive au port, les corps se quittent, on retrouve l’espace et le temps ordinaire d’une profonde amitié, et le désir s’éteint de lui-même. Ce n’est pas un fantasme, un truc pour te dire « encore une fois, s’il te plaît, une dernière fois… » J’ai vécu cet achèvement dans tous mes voyages amoureux. Je n’ai jamais souffert d’une séparation et n’ai jamais laissé seule une femme frustrée. Ce n’est pas non plus une séparation absolue car il m’est arrivé parfois de retrouver un instant d’intimité avec une ancienne amante, un peu comme on se raconte des souvenirs de voyage. C’est la vie qui décide, pas nous.

Quand tu m’as parlé de Robert, j’ai vraiment cru que tu allais vivre un grand amour et que nous étions arrivés au port. Il y a eu ce dimanche à V. où tu m’as parlé de lui toute la journée. J’ai été surpris, le soir, que tu proposes qu’on aille encore dormir ensemble à l’hôtel. Pour moi, cette nuit imprévue s’annonçait avec une saveur de dernière fois, et j’étais en accord avec moi-même pour la vivre ainsi. Ensuite, tu sais ce qui s’est passé… Un peu comme si tu m’avais jeté à l’eau au moment d’atteindre le débarcadère :-(

Cette blessure n’est pas encore refermée, même si je la ressens différemment. Aujourd’hui, je suis en colère contre les dieux qui se sont interposés chaque fois que je me sentais proche de la guérison. Il y a eu cette nuit terrible où j’ai éveillé ton désir jusqu’à ce que tu me prennes en toi, pour me rejeter ensuite avec un sentiment de dégoût qui me fait penser aujourd’hui à quelque chose d’incestueux. Peut-être m’avais-tu mis à la place de ton père ?

Il y a eu le soir de pleine lune aux BP, où tu m’as laissé pour rejoindre Robert. Il y a eu ton départ avec Robert, l’été dernier, quand j’espérais qu’on passerait quelques jours ensemble. Il y a eu notre dernière rencontre qui était trop courte — Robert, encore une fois — et maintenant Thibaud qui est arrivé trop tôt… J’espère que des vandales couperont la tête au dieu qui a concocté tout ça ! Car ce n’est pas toi qui m’as rejeté, ce n’est pas Robert qui m’a trahi, ce n’est pas ton père ni Thibaud ni personne… C’est une heure d’extase qui manque à notre fin de voyage, qui hante mes rêves, qui me fait délirer aujourd’hui devant une femme droguée.
Les moustiques n’ont pas épargné mes pieds. Je vais au lit.

Mercredi 7 avril
Cher Julien,

Si tu ne l’as pas encore fait, je préfèrerais que tu attendes avant de tout décommander.
J’aimerais prendre le temps de comprendre des choses qui bougent en moi, et d’en parler avec toi.
Si tu as décommandé, ce n’est pas grave, on se verra de toute façon.
Le lendemain :
J’ai envie de t’écrire, oui!
Je vis quelque chose de bizarre. Un amour fou, amoureuse folle pendant une semaine, et puis plus rien, on s’est trop vu, c’était trop fort, on s’est rentré dedans, trop fort, trop vite.
J’ai l’impression de revivre certains sentiments de la relation avec toi et Robert, c’est peut être pas la même chose, mais c’est les mêmes ressentis…
Il est très fort, très rigide aussi. Aujourd’hui, je crois qu’on va redevenir amis, mais pas tout de suite, encore un peu.
Je suis un peu perdue, et j’ai décidé de ne pas trop réfléchir…
Je t’écris plus longuement, je dois courir…
Je t’embrasse,

Marie
Le bâteau continue à virer de bord. Il n’y a plus de vent dans les voiles. Le surlendemain :
Alors tu rentres en France avant de repartir au Portugal ?
Je suis dans un sentiment d’hésitation. J’ai très envie de venir.
Mon passeport sera prêt…
J’aimerais pouvoir le dire à Thibaud, mais j’ai bien peur qu’il ne le prenne pas bien…
Je t’embrasse,

Marie
Un jour plus tard (le 11 avril) :
Merci de tes beaux messages.
Le temps penche pour que je vienne…
J’avoue avoir très envie de découvrir Fátima…
Et j’ai envie de te parler, de te voir.
Je t’embrasse,

Marie

[Suite]

Par Julien Lem - Publié dans : Lire de bas en haut
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