Dans mon journal, le 23 janvier 2003
Patricia vient me chercher à la gare. C’est un moment que je savoure, comme l’an dernier à la même date. Elle est belle, aimante, aimantée.
Depuis presque un an elle vit avec Daniel, un homme rencontré dans un stage de tantra. Elle me l’a présenté l’été dernier alors que nous campions avec des amis. Le courant a immédiatement passé
entre nous trois — singulièrement entre lui et moi. Rien d’intellectuel mais une sensibilité commune à certaines choses, malgré mon rejet de tout geste de tendresse entre hommes. (Il faudra que
j’écrive un jour le dégoût que m’a inspiré un coiffeur pédophile qui exerçait au pensionnat.)
Patricia et Daniel ont vécu une passion incontrôlée. Ils ont passé l’année entière à faire l’amour et rien d’autre sans se soucier du quotidien car il recevait une petite pension. Il est arrivé
chez elle avec beaucoup de souffrances physiques et morales qu’elle a prises en charge comme thérapeute en lui faisant découvrir d’autres voies de guérison physique et psychique. Il a beaucoup
changé. Elle m’a confié, l’été dernier, que dans leurs premiers rapports il jouissait très vite. Ils ont donc convenu de suivre la « voie de l’extase »… Après quelques mois de
renoncement à l’orgasme leur sexualité est devenue magnifique. Elle a surtout découvert avec lui sa propre jouissance.
Aujourd’hui elle ressent beaucoup de tensions. Ils sont prisonniers de cette relation, au bord de l’étouffement à cause de la possessivité maladive dont elle est imprégnée. Une manière de briser
le cercle, de défusionner pour de bon, était que je vienne la rencontrer. Lui, fou de jalousie, est parti avant mon arrivée pour assister à un stage « sur la colère ». Ça ne s’invente
pas ! Mais j’aurais préféré qu’il reste.
La tension est si forte ce soir que Patricia ira dormir seule dans la chambre de sa fille. Le lendemain matin j’attends qu’elle revienne tout en lisant un ouvrage de Barry Long
« Comment
faire l’amour divinement » qu’elle m’a prêté avec une forte recommandation. Intéressant malgré le ton prédicateur et l’enrobage
New age. Je me retrouve parfaitement dans ce
qu’il écrit sur la pollution de l’émotionnel dans une relation amoureuse : cet émotionnel qui nous précipite dans le fantasme, détachés de nos sensations.
Toutefois, Patricia me paraît conditionnée par le livre de Long car je sens une pression dans tous ses gestes amoureux : elle ne veut plus que je laisse apparaître mon plaisir. Auparavant,
je ne devais pas pénétrer en elle, c’est elle qui me prenait, me « pénétrait » en quelque sorte… (Elle utilise le même renversement des termes que Marie et d’autres femmes.) Mais a
présent elle a une nouvelle exigence : je dois subir son immobilité, étant supposé « faire monter l’énergie » et attendre… Or il ne se passe rien, ou plutôt je la vois partir, loin
dans ses pensées, pendant que son sexe devient inerte et froid. Le mien s’ennuie et finit par se recroqueviller. Ensuite elle bouge un peu, et en serrant elle m’expulse. Tout cela fait baisser
mon excitation chaque fois un peu plus.
Je n’ai plus le droit de goûter la saveur de sa peau, encore moins de toucher son sexe avec mes lèvres ou mes mains. Elle dit que je dois attendre qu’elle m’y invite, mais l’invitation ne vient
pas. J’ai envie de saveurs, d’odeurs. Elle se barbouille d’huiles essentielles, prétextant un rhume…
Ses mains ne sont pas sensibles. Elle décrète soudain que j’ai une « tension » ici ou là, ou qu’elle « sent » du chaud, du froid, de « l’énergie », tout cela sans
lien avec le contact.
Je finis par avoir du désir sans être excité et ressentir la même frustration qu’elle. Elle en est à se défouler en paroles : « Baise moi ! »
De plus, Patricia est en période d’ovulation. Elle m’annonce que cette période prendra fin lundi matin, juste avant mon départ.
Je me sens comme un objet sur lequel elle se masturbe. À ma surprise, elle écrira que c’est moi qui l’ai prise comme un « bout de viande »…
À califourchon sur mon sexe, elle n’a de cesse de répéter les paroles de l’animateur des stages de tantra. Quand ce n’est pas lui c’est un autre thérapeute qui prend la parole. Dans ce qu’elle
recherche sous l’étiquette « tantra » il me semble voir un décalage entre fantasme et réalité. J’en perçois l’effet à la manière dont elle essaie de me faire entrer dans son imaginaire.
Mais mon sexe répond qu’il n’a pas envie de jouer.
Je dis à Patricia qu’elle me manipule. Elle ne comprend pas. J’ai du désir pour elle, elle aussi a du désir pour moi et ne cesse de le répéter, mais nous ne sommes pas sur le même chemin. En même
temps, je continue à sentir quelque chose de profond vibrer entre nous. Nous parlons beaucoup et dans sa grande lucidité elle m’ouvre des pistes nouvelles pour comprendre ce que j’ai vécu avec
Marie.
Le dernier matin, elle découvre qu’elle cherche à combler à travers moi un besoin relationnel suscité par la violence de son père. Quand nous touchons ces profondeurs, le désir revient, très
fort. Elle attrape mon sexe et me glisse à l’oreille : « Tu ressembles à mon père. Baise moi, vieux con ! » Je réponds en crachant immédiatement mon sperme dans sa main…
Petite salope. Je perçois un grand soulagement en elle.
A la gare, notre séparation est paisible comme elle l’a toujours été entre nous. Pourtant, dans les heures qui ont suivi elle dit avoir ressenti de la colère, une colère qui s’est chargée de
nouvelles interprétations après qu’elle ait appelé son thérapeute. Elle m’envoie, quelques jours plus tard, un message auquel je réponds point par point sans faire de concessions. Plus tard, au
téléphone, nous achevons de dénouer les malentendus.
Elle a compris pourquoi elle se refroidissait : elle sentait que Daniel était très en colère contre elle malgré le calme de leurs conversations téléphoniques (ils se sont appelés plusieurs
fois pendant ma visite). Effectivement, il était en rage. Il est d’ailleurs encore en rage, si bien qu’elle a pris un peu de distance avec lui. Moi aussi j’étais gêné par rapport à Daniel et
n’avais pas envie de le faire souffrir, même si cette rencontre avait pour objet principal de mettre à jour leur possessivité.
Nous découvrons combien il est important de se mettre d’abord en « fusion » de la manière que l’on sent juste, même si cela se limite à se regarder, se tenir enlacés, se prendre les
mains… Commencer par autre chose que le sexe. Je lui ai dit à quel point j’étais surpris qu’elle m’emmène immédiatement au lit pour me sauter dessus, alors que je me sentais trop vulnérable et
trop dominé par me désir pour lui résister.
Elle va mieux et voit plus clair dans sa relation avec Daniel et nos rencontres. Elle n’arrive toujours pas à entrer en contact avec moi parce qu’elle sent un désir construit sur des fantasmes ou
des choses à résoudre en elle par rapport à son passé. Par exemple la projection qu’elle a eu besoin de faire, sur moi, du désir et de la violence de son père. De mon côté, je ressens ces
présences étrangères comme un voile entre nous. Nous ne sommes pas encore parvenus à la nudité complète. Pour moi cela se traduit physiquement, comme si son corps était couvert d’une épaisseur
qui le refroidit et le tient à distance. Nous parlons longtemps de ces sensations. C’est bon d’en parler, car nous pourrons certainement trouver un passage à travers ce voile.
La suite de ma relation avec Patricia est dans
« La voie de l’extase (4) ».
[Suite]
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