Dimanche 21 août 2005 7 21 /08 /2005 00:00
Dans mon journal, le 9 novembre 2003

13H41. J’arrive en gare de Lyon. Au bout du quai je m’attarde à dévisager les figures anonymes tournées vers le flot des voyageurs. Chaque fois que j’arrive dans cette gare je repense au jour où Marie est venue m’accueillir, seule, un peu perdue dans son grand manteau de laine. Elle m’avait serré dans ses bras, longuement, quel délice, nos corps déjà réunis malgré la rigidité des vêtements…

Imbécile que je suis. Elle ne viendra pas aujourd’hui, pas plus que les autres fois. Je plonge dans le métro, ligne 14. En route, mon portable sonne. Un message d’elle : « Je ne sais pas à quelle heure tu arrives… » Pauvre fou. Déjà, vendredi, elle m’avait appelé car elle avait oublié le jour de mon arrivée, inquiète que je puisse être là le samedi. Puis elle m’avait demandé pourquoi j’arrivais si tôt à Paris. « Mais… pour te voir ! » Elle avait ri d’un rire qui ne faisait pas mon bonheur. Je lui avais écrit pour rappeler mon heure d’arrivée, et aussi que je me proposais de l’aider lundi dans un travail de rédaction, etc. Elle a tout oublié. Pauvre fou !

J’ai envie de changer de route, fuir la désillusion. Paris est glauque, mon cœur se racornit comme une feuille morte. J’hésite un peu puis j’appelle ma nièce. On convient de se voir demain soir, je logerai chez elle, mais rien n’est sûr car ça dépend de ce qui se passera aujourd’hui, tu comprends ? Elle rit, je me sens plus léger.

Marie est gênée en ouvrant la porte : Patrick est là. C’était donc cela : elle aurait souhaité que j’arrive après son départ. Tant pis, je reste. Ils sont autour de Michel qui joue avec un puzzle. Patrick est chaleureux avec moi, ainsi que dans son rapport avec Marie. J’aurais dû les laisser seuls, mais d’une certaine manière j’ai besoin d’être présent. La boucle se referme, car le dernier moment que nous avons passé tous trois ensemble était le jour de ma première rencontre avec Marie.

Un peu partout, dans la chambre et la cuisine, des assiettes, des restes de repas, des verres. Marie m’explique qu’elle a fait la fête avec des amis hier soir. Je plaisante sur son âge, ce qui fait rire Patrick. Nous échangeons un regard complice, mêlé de tristesse, sur une belle femme qui brûle ses belles années.

Après son départ, Marie précise qu’elle a fait la fête toute la semaine, couchée à 3H du matin, et qu’elle est épuisée. J’ai de la peine à la regarder, avachie et pleine de tensions. Vision lugubre d’une femme vieillie trop vite, expulsée de son corps, juste un visage lumineux à la recherche de rêves anciens. Puis je l’imagine courtisée par des ivrognes, attirée vers les hommes aux larges épaules, se sentant exister à travers les regards posés sur elle, les idées, les mots, les mots… Finissant peut-être la soirée avec JM, un peu de sexe pour évacuer le trop-plein…

On parle de l’éclipse de lune. Les fêtards l’ont regardée, éméchés, dans la rue. La pleine lune — elle sourit en pensant à ma folie — s’est éclipsée, hier soir. J’ai une éclipse de cœur. Fin d’un cycle ?

Elle emmène Michel à un spectacle de marionnettes. Je renonce à les accompagner. Elle ne semble pas le regretter. Qu’est-ce que je fais ici, aujourd’hui ? Je fais la vaisselle et un peu de rangement.

Ils rentrent vers 18h30. Nous dînons. Ensuite je joue avec Michel, toujours aussi drôle. Nous jouons sur le grand lit qu’il partagera avec sa mère, tandis que je dormirai sur un petit matelas dans sa chambre. Je m’y installe avec deux bougies pour lire un ouvrage philosophique sur le temps. C’est le moment extatique de cette journée. J’aimerais être seul avec mon livre, une bonne semaine, dans un village de montagne. Marie me rejoint dans la chambre et commence par protester contre les bougies qui vont faire des saletés. Je continue à la lampe. Peu après, elle s’est endormie toute habillée sans se déplacer pour me souhaiter bonne nuit. Je vais dans sa chambre et pose la main sur son dos. Il est dur comme une carapace. Tout à l’heure nous avons parlé de la tortue de ma sœur, devenue violente depuis qu’elle est seule. Marie disait qu’il suffirait de l’anesthésier. « Euh non… Euthanasier ! » J’ai la main sur le dos d’une tortue anesthésiée. Je regarde son visage, limpide dans le sommeil, avec la courbure incroyable de ses lèvres. Il est froid comme celui d’une morte préservé par des soins funéraires. Cette image de mort, sans tristesse, est l’éclipse de mon cœur, comme si le grand oiseau blanc avait abandonné sa parure. Mon amour est plongé dans un profond sommeil. Plus tard je lirai dans Miller cette description qui fait parfaitement écho à la mienne :
Au petit jour, je contemple le cratère exsangue de son visage. Pas une ride, rien, pas un défaut ! L’air d’un ange reposant dans les bras du Créateur. Qui a mangé le Petit Chaperon Rouge ? Qui a massacré les Iroquois ? Ce n’est pas moi, pourrait dire cet ange adorable ; et qui, pardieu, qui, devant la pureté et l’innocence de ce visage, pourrait l’en accuser ? Qui pourrait déceler dans la candeur de ce sommeil que ce visage appartient pour moitié à Dieu, pour moitié à Satan ? Lisse comme la mort, ce masque, frais, adorable sous la main, de cire, pareil à un pétale ouvert à la plus douce brise. Si charmeur dans sa tranquillité et son ingénuité qu’on pourrait s’y noyer, s’y jeter corps et tout, comme un plongeur, pour ne jamais revenir. Jusqu’au moment où elle ouvrait les yeux sur le monde, elle gisait ainsi comme une planète morte et sans lumière propre, empruntant son éclat, telle la lune même.

(Le Tropique du capricorne, p.287-288)
Son portable sonne. Marie se lève, irritée. Je retourne dans la chambre de Michel. Je l’entends dire de rappeler demain. Puis elle vient me dire que c’est sa mère, qui l’appelle « à n’importe quelle heure ». (Il n’est que 21h00.) Elle me dit bonsoir, debout dans l’encadrement de la porte. Peu après, elle m’appelle, mais c’est pour me demander de fermer le verrou de la porte d’entrée. Elle me tend une main fatiguée, me dit qu’elle est désolée, je lui dis moi aussi, elle me demande pourquoi, mais pour toute réponse je pose ma joue contre la sienne. Je sens qu’elle n’aime pas ce contact. Eclipse. Je retourne dormir.

J’ai encore la sensation d’une boucle en train de se refermer, où les choses reprennent leur place (l’image de Marie et Patrick ensemble), le sentiment d’avoir puisé du bonheur jusqu’à épuisement chez cette femme qui m’a montré la pleine lumière et qui se trouve aujourd’hui seule, pauvre et exténuée.

A mon réveil, j’en suis au paragraphe « Eternal return versus deliverance » et je repense aux cycles et quasi-cycles. Les choses ne se sont pas refermées. Marie n’est pas retournée vivre avec Patrick. Notre histoire a bien existé. Malgré l’oubli – elle oublie tout… Mais aujourd’hui c’est un point critique, un éclatement des possibles. Mon cœur s’est libéré du cycle des pleines lunes.

Nous retournons au jardin du Luxembourg. Les belles statues sont toujours là. Ensuite nous allons consommer une crêpe et un café.

L’après-midi, j’avais annoncé que je partais, mais Michel dort jusqu’à 18h00 et je reste car Marie se sent prête à parler. Elle me dit qu’elle est pleine d’angoisse pour son travail, l’école de Michel, le logement, ses engagements associatifs, les relations avec les hommes qui ne la satisfont pas. Elle me dit encore qu’elle n’a jamais connu une relation sexuelle comparable à celle que nous avons vécue ensemble, que j’ai révélé beaucoup de choses en elle, je l’ai aidée à « débroussailler », à s’émanciper, croire en elle. J’entends : j’ai accompli ce qu’il fallait accomplir, mais aujourd’hui je n’ai plus de place dans sa vie. Elle va vers des hommes de son âge, par attirance physique, tout en se laissant courtiser par des hommes plus âgés qui ont beaucoup plus d’attentions pour elle et l’aident vraiment pour Michel. Je réalise qu’on est dans un même cycle de vie avec ce décalage incompressible. Je ne peux que contempler cet amour impossible, cette femme de ma vie d’une autre vie.

Peu avant que je parte, elle m’annonce que ce soir sera encore la fête. Je pense « fête - fuite ». Elle accepte sans effusion mon accolade et me glisse à l’oreille : « Prends soin de toi ». Je pars après avoir glissé dans ma poche sa photo d’identité trouvée sur le frigo.

Il y a encore des vendredis dans mon imaginaire amoureux. Même si j’ai senti se refermer la boucle infernale du désir qui vient comme la marée haute effacer toute trace de raison dans mon esprit égaré, en pâture au temps qui passe. Je n’ai plus besoin de trouver un sens. Plus de direction, plus de croyance en un destin supérieur (à quoi et à qui ?)… Plus de « qui est-elle pour moi, que suis-je pour elle ? ».

J’ai perdu le fil qui me conduisait à la lumière. Le fil s’est retrouvé en boucles, en boule au fond de ma gorge, comme une pelote avalée par jeu. La boule s’est résorbée dans l’absurdité de l’attente, elle m’a rendu le souffle. Me voici dans la nuit, sous terre, à écouter le cœur du silence. Mais c’est une belle nuit dans les bras invisibles de Lilith.

Il y a encore des vendredis pour me tenir éveillé et me faire penser à tout cela.


[Suite]

Par Julien Lem - Publié dans : Lire de bas en haut
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