Dans mon journal, le 16 août 2003
Le stage de musique s’est achevé hier soir. Vers midi nous descendons au marché. Marie rêve de beaux habits, d’un hamac, d’instruments de musique… Je propose de lui offrir une robe toute simple,
bleue outremer avec une légère frange de dentelle blanche, qui lui plaît bien. Elle proteste. Je l’achète donc à son insu et la dépose sur le lit de sa chambre. Elle la découvre au moment du
repas et nous rejoint avec fierté. C’est le ciel en personne qui est venu s’asseoir à table… Sa mère demande pourquoi les hommes aiment tant choisir la robe qu’ils offrent à une femme. Je
réponds : « C’est pour savoir où se trouvent les fermetures éclair ! ». Marie proteste : « Mais celle-ci n’a même pas de fermeture éclair ! » Elle rougit —
tout le monde me regarde avec un sourire entendu.
Le soir, je reste seul avec Marie à parler sur la terrasse. C’est difficile. Je sens un écran de fumée autour d’elle, autant à cause des cigarettes qu’elle consomme nerveusement que pour le ton
sentencieux qu’elle affiche en parlant de sa vie personnelle. Elle revendique toujours sa liberté et l’authenticité de ses sentiments, mais son discours est tellement distancié…Elle fume des
clopes en attendant le Prince charmant. Je ne sens plus de force ni de motivation pour ramener son attention vers l’instant présent.
Elle veut bien parler de notre relation au passé, mais dans le présent il y a le barrage des compromis quotidiens avec ses amants « ordinaires ».
Au moment où elle annonce qu’elle va dormir, je l’invite passer la nuit avec moi sous la tente. Elle sourit, puis elle comprend que mon invitation est sérieuse et revient au présent, caresse mon
bras, nos mains se joignent… Elle me dit que mes mains sont douces. Je brûle de répondre que je suis un homme, pas un ange, j’ai aussi des lèvres et un sexe. Mais elle n’a « pas envie de
plaisir » aujourd’hui. Je vais donc dormir seul.
Le lendemain, je quitte la tente très tôt à cause d’un orage. J’ai décidé de repartir, soit ce soir, soit demain très tôt. J’aimerais parler encore seul avec Marie. Mais sa mère et son ami ont
envie de boire un coup avec nous avant mon départ. On échange quelques banalités. Je finis par plier bagages et leur dis au-revoir.
Marie m’accompagne jusqu’à la voiture. Elle me prend dans ses bras. Je lui parle du désir. Pour moi, il y a deux désirs : celui du « corps », que je peux toujours satisfaire, seul
ou avec une autre femme. Et un autre que j’appelle le « désir de lumière ». Près d’elle, je suis dans cette sensation unique, quoi que je puisse ressentir dans mon corps et quelle que
soit sa réponse. En son absence, le désir de lumière continue de me posséder. Personne ne peut le combler, sauf mon amour absente.
L’air est encore chargé des effluves de l’orage. Dans sa robe bleue, Marie est belle comme un papillon de nuit. Elle laisse mes mains glisser sur le tissu léger et inscrire dans leur mémoire le
souvenir de ses courbes. Puis elle me serre fort dans ses bras. Très fort, pour la première fois depuis si longtemps. Nos yeux sont devenus des fontaines sous la pluie indifférente. Elle embrasse
mes joues, protège ses lèvres. Je lui dis que je vais lui voler un baiser, elle dit « non, non ! » en souriant. Puis elle pose doucement ses lèvres sur les miennes. C’est notre
dernier contact. Je prends la route dans un état d’ébriété sentimentale.
[Suite]
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