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19 août 2005 5 19 /08 /août /2005 23:00
Dans mon journal, le 19 mars 2003
C’est la pleine lune, pleine lumière dans le ciel de mes secrets…
> Alors j’ai envie de te serrer dans mes bras !

Je vais couper des mèches, alors… Je ressens un cruel besoin de voir la nature. C’est vrai que je viendrais bien passer la deuxième semaine des vacances scolaires dans ta région, mais c’est peut être long, une semaine ? Je ne veux pas te faire de fausses joies, mais j’ai bien envie de te voir, de voir Aimée, aussi, et de liquider les restes de ma culpabilité quant à elle, de te voir, aussi, qu’on soit tous les deux. J’ai aussi envie de rencontrer du monde, de voir un peu les personnes que tu côtoies, si c’est possible. J’ai aussi envie d’être avec toi, et de parler pendant des heures, que Michel soit heureux de te voir, qu’on fasse des trucs un peu fous. J’ai envie de me « régénérer » ;-))) Même si je ne peux aucunement prévoir de mon envie d’intimité avec toi. Je suis un peu directe ;-)) mais j’ai appris qu’il fallait que je le sois.

J’ai vu Robert aujourd’hui, et j’ai eu tellement peur qu’il ait mal, mais tout a l’air d’aller le mieux possible. On ne s’était pas revu/parlé depuis l’autre nuit, et ça me pesait. Je suis toujours heureuse de partir avec lui à B-I. Je garde ma relation simple et bonne avec Jean-Marie. J’ai arrêté de me prendre la tête. Trois hommes dans ma vie, c’est beaucoup ! ;-) et dans mon cœur.

Marie
Hier soir, Aimée et moi sommes retournés au cinéma. Elle n’avait pas envie de rentrer tout de suite ; les rues sont si belles la nuit. On s’est assis à une terrasse. Elle adore sortir ainsi. On est bien, on échange beaucoup de regards, de sourires, sans parler ou presque. La lune pleine nous observe avec connivence. Je pense souvent à Marie, à mon désir de la revoir à la prochaine lune.

En regardant le visage épanoui d’Aimée, je me dis qu’elle ressemble à Orion. La forme même de ce visage exprime le rayonnement de la constellation. Orion est associé pour moi à une grande intelligence, mais aussi une froideur mathématique et une puissance de pensée que je n’avais pas encore soupçonnées en elle. Tout cela dans une grande force d’amour et de tendresse, même si cela peut paraître paradoxal. Dans ces moments je n’ai pas de désir d’elle, et c’est réciproque, mais ne sommes-nous pas déjà « unis dans le ciel » ?

Ensuite je me tourne vers la lune pour baigner dans cette lumière qui exprime pour moi le désir à l’état pur. Je sens les lèvres chaudes de Marie sur les miennes. C’est un plaisir incommensurable dans l’immobilité totale. Plus que la dualité « homme/femme », en moi, j’aperçois la dualité « Orion/Lune », comme deux mondes qui ne peuvent pas se rencontrer.
Je me réjouis, compulsant mes dictionnaires d’étymologie, d’apprendre que le désir procède des astres. Ainsi, nous ne sommes pas loin de la sphère et du ciel habité de planètes magnifiques et poétiques. Cesser de contempler l’étoile, enseignent les étymons : de et sidere, autant dire rompre avec le céleste, le divin, l’intelligible, l’univers des idées pures, celui où dansent Saturne et Vénus, Mars et Jupiter, la mélancolie et l’amour, la guerre et la puissance. Qui désire baisse le regard, renonce à la Voie Lactée, à l’azur sidérant et enracine son vouloir dans la terre, les choses de la vie, le détail du réel, la pure immanence. […] Désirer suppose moins quêter une unité perdue que se soucier de la Terre, se détourner du firmament. Loin des Pléiades, et autres constellations qui absorbent le corps et restituent une âme éperdue d’absolu, le désir oblige à renouer heureusement avec les divinités chtoniennes.

Michel Onfray in « Théorie du corps amoureux »
Aimée me regarde et accompagne mon bonheur. Parfois j’ai envie de parler, mais je sens que cela briserait cette entente silencieuse entre nous. Je lui en parlerai bientôt, car dans l’écriture tout commence à mûrir.

Le 14 avril 2003

L’orage est passé, l’air est encore frais, mais je sens un renouveau en moi, des énergies mêlées du printemps et de la pleine lune. Je pense à ce que dit Aimée, que le début d’avril a souvent été pour nous le moment des remises en question.

En début d’après-midi, je vais chercher Marie à la gare TGV. Elle met longtemps à descendre. Je sais qu’il lui faut beaucoup de temps. Mais aujourd’hui le temps me paraît encore plus long. Le quai commence à se vider. Soudain, je me dis qu’elle ne viendra peut-être pas. Après tout, je lui ai fait ce coup là, moi aussi, en janvier dernier !

J’aperçois un homme sur le quai. C’est moi dans dix ans, barbe et cheveux blanchis, plutôt sympa, l’air d’un ancien babacool… Je me sens ridicule. Comment ma belle musicienne pourrait-elle désirer un homme comme lui ? Comme moi ? À moins d’être perverse ? Mon cœur est lourd. Cette course contre le temps, vers le bonheur de vivre, n’a plus beaucoup de sens. Je me sens comme ces vieux qui vont voir des prostituées pour entendre des mots d’amour pendant qu’ils frottent leur bide sur leur peau douce. Quand je serai comme lui, peut-être, je devrai faire cela aussi ? Et cette Marie, existe-t-elle ailleurs que dans mes fantasmes ?

Elle existe. La voici à la descente du train. Michel lui tient la main. Elle marche un peu, m’aperçoit. Mon regard est encore triste de ces pensées qui m’ont rongé le cœur. C’est peut-être encore un mirage ?

Je la prends dans mes bras. Elle me serre avec modération, murmure quelques mots. J’embrasse ses joues, je sens de la raideur dans son cou au moment où mes lèvres passent en face des siennes.

Nous allons directement à la maison. Elle est très anxieuse, car le retour de B-I, samedi, a été très tendu avec Robert. Plus ils approchaient de Paris, plus ils se sentaient mal. Pourtant ils ont vécu pour la première fois des moments fusionnels intenses. Mais il y a eu aussi des phases de tension, une absence de désir de part et d’autre, en contraste avec leur bien-être dans la vie quotidienne. Dimanche, elle s’est donc retrouvée seule à travailler chez elle, car il n’a plus décroché son téléphone, bien qu’elle ait demandé à le revoir ou lui parler. Mais lui aussi n’est pas bien dans sa peau. Au retour il devait « mettre les choses en ordre » avec une femme qui vit avec lui depuis quelques mois. Marie l’a croisée dans la rue, dimanche soir, mais de Robert pas de trace. Elle souffre le martyre. Un sentiment mêlé d’abandon et de doute, je crois.

Elle me parle aussi de Jean-Marie. Elle lui a annoncé au dernier moment qu’elle partait deux semaines en vacances, mais sans lui dire où ni avec qui. Il en a fait un drame. Elle lui a rétorqué qu’il ne cesse de lui dire que si elle rencontre d’autres hommes il ne veut pas en entendre parler. Il faut donc qu’il assume sa liberté et son besoin de secret.

Marie et Michel dorment dans notre chambre, Aimée et moi sur des matelas dans le séjour. Sommeil profond, tendresse. Je sens Aimée en accord avec ce que nous vivons, malgré quelques problèmes parce que je vais monopoliser la voiture.

Nous partons le lendemain aux BP. J’ai réservé une chambre au sommet du village. Marie est confuse que je l’emmène dans un si bel endroit. Je me dis, avec tristesse, que c’est peut-être notre dernière rencontre, alors autant choisir un lieu magnifique…

Nous descendons dîner à MA. Elle est angoissée, absente, car elle pense à Robert qui ne la recontacte pas. Elle se sent malheureuse, triste de me décevoir encore une fois, de ne pas être présente, de ne jamais être présente au présent, de toujours penser à un autre homme. Ce soir, je comprends que nous resterons éloignés. D’ailleurs, elle essaie de convaincre Michel de dormir avec elle pendant que je prendrai le lit d’enfant. Elle le fait sur le ton de la plaisanterie, alors que Michel résiste et demande à dormir dans le petit lit… Elle réussit quand même à l’endormir dans le grand. Elle m’a répété plusieurs fois qu’elle ne voulait plus qu’on ait de geste de tendresse ni qu’on parle de choses intimes devant Michel, car il était déjà fortement perturbé par ce qu’elle vivait avec deux hommes qui ne sont pas son père. Je respecte son choix, mais je me sens blessé qu’elle insiste aussi fort sur ces points.

Avant de dormir, elle regarde des photos tirées à B-I. Sur une pellicule il y a principalement des portraits d’elle par Robert. Toujours la même pose, elle avec Michel sur le porte-bébé, se retournant, les lèvres cachées par la tête de Michel. Il n’aime pas ses lèvres ? Sur l’autre rouleau, deux ou trois photos de Robert qu’elle veut bien me montrer. Il est à une dizaine de mètres, lui aussi le dos tourné, on distingue mal les détails de son visage. Mais je remarque son regard. Il a une dureté qui me glace. Avec sa calvitie, il paraît plus vieux que je ne l’imaginais. Je regrette d’avoir vu ces photos.

Marie est couchée sur la gauche du lit, presque au bord. Je m’allonge près d’elle sur le peu de place qui reste. J’ai froid aux pieds car je n’ai pas osé me glisser sous les couvertures. Je ne suis pas sûr qu’elle souhaite ma présence. Je pose mes mains sur sa tête, puis sur son dos. Elle s’endort peu après. Je retrouve à la fois l’absence de désir et la communication profonde dans le contact. Mais son dos travaille douloureusement. Pourtant, après quelque temps elle se tourne, sans se réveiller, pour s’allonger sur le dos. Mes mains n’ont plus rien à faire sur elle. Je vais m’allonger dans le petit lit, à l’opposé du sien dans la grande chambre.

J’ai froid, terriblement froid aux pieds, moi qui ne suis pas frileux. La couverture est trop courte. Je finis par la dédoubler et sentir un peu de chaleur, mais c’est mon cœur qui est froid maintenant. Je viens de vivre un rejet, non pas de la Marie « sociale », celle dont les pensées sont ailleurs, dans un rêve de bonheur, dans les bras d’autres hommes. Non, cette fois c’est son corps, sa nature profonde. Il refuse ma présence à cause des douleurs qu’elle raviverait.

Je ne sais pas si j’ai vécu un tel moment de dépression auparavant. Je me revois en train de regarder le vieil homme, hier, sur le quai de la gare. J’étais dans le doute, alors, mais aujourd’hui je plonge dans la réalité. Ma place est dans l’ombre, dans le froid, ma douce lumière est partie, l’oiseau blanc s’est envolé.

Séverine m’avait fait découvrir la beauté d’une relation sans attache, l’absurdité de la situation aliénante dans laquelle m’a plongé la passion par deux fois… Elle a été le catalyseur de cette découverte, j’en ai souvent parlé à Marie, qui l’admet sans comprendre car elle n’a jamais renoncé à la passion.

Ce soir, je réalise qu’elle a été comblée par notre relation sur le mode passionnel mais qu’elle n’a jamais fait l’expérience d’une forme de relation libre. Elle a évolué dans sa sexualité sans changer sa vision de l’amour. Il y a eu nos belles rencontres au clair de lune, en août, les dernières journées à Paris en septembre. Mais ce n’étaient que des retrouvailles ponctuelles pour étancher notre soif de plaisir. Est-ce qu’elles nous ont encore permis d’évoluer ? Moi, peut-être oui, elle probablement non. Car la première chose qu’elle a faite, lorsqu’est apparue clairement l’incertitude de notre relation (une autre manière de voir la liberté telle que je l’ai vécue avec Séverine), lorsque j’ai cessé d’avoir des projets de voyage à Paris et de nourrir ainsi notre attente mutuelle, a été de s’enfermer dans une relation d’exclusivité affective et sexuelle avec un homme dont elle sait pertinemment qu’elle le quittera un jour. Tout en revendiquant le droit de vivre cette dépendance, au jour le jour, sans « se prendre la tête ». Pour moi, c’est renoncer à se remettre en question à travers la relation, aux antipodes de ce que nous avions vécu ensemble. Ensuite il y a eu Robert. Jean-Marie et Robert sont indissociables : elle ne peut être avec l’un sans regretter l’autre, puisqu’ils couvrent des besoins complémentaires.

Je ressens comme un immense échec mon incapacité de lui faire partager cette extraordinaire fraîcheur de liberté découverte lors de mes courtes rencontres avec Séverine. Je n’ose d’ailleurs plus lui reparler de Séverine à présent.

Je regrette de n’avoir pas vécu avec Marie la simple alchimie de la présence de l’être aimé, où un baiser peut se substituer à une nuit d’étreintes brûlantes sans qu’il y ait de frustration pour l’un ni pour l’autre. Nos baisers, autant que je me souvienne, ont toujours embrasé nos corps. Aussi, je comprends qu’elle évite mes lèvres quand elle ne se sent pas autorisée à répondre à mon désir (ou au sien).

Marie a peut-être raison de dire que, pour elle, une relation amoureuse ne peut pas évoluer vers le non-désir au moment de la séparation. Si j’ai vécu ce non-désir avec d’autres amantes, le vivrai-je un jour avec elle ? Il faudra que je vive cette séparation comme un deuil. Pour commencer, demain matin je lui proposerai qu’on tourne la page tout de suite. Elle prendra un train plus tôt que prévu — elle a hâte de repartir, de toute manière.

Je pense à l’« après Marie ». Je ne suis pas encore dans l’état du vieil homme sur le quai de la gare… Il y a d’autres tendres amies dans ma vie. Je retrouve un peu de chaleur. Puis je m’endors.

Je me réveille en entendant Marie se lever. Elle vient vers mon lit, s’accroupit, me demande : « Ça va ? » Je lui réponds que j’ai froid. Elle s’allonge à mon côté. Je l’enlace. Elle est à peine couverte de son peignoir bleu nuit. Je frotte ses hanches et sens l’ondulation du plaisir. Elle enlève son peignoir, me présente son dos pour que je la masse. Elle veut aussi enlever son boléro noir, me demande si elle peut, si ce ne sera pas une torture ? Je lui réponds que ce serait une torture qu’elle le garde. Je commence à masser son dos. Je réalise qu’elle a envie de retrouver du bien-être, pas de vivre une crise profondément douloureuse. Son dos était pétrifié, mais ses muscles se relâchent un par un sous mes mains. Ses hanches demandent aussi beaucoup d’attention, car elles sont bloquées. Je masse ses fesses, a priori sans y mettre de la sensualité, mais je les sens s’affermir de plaisir. Elle s’ouvre un peu, et les mouvements de mes mains se font plus amples, jusqu’à son sexe, respectant son intimité. J’éprouve un vertigineux sentiment de liberté en sentant que mes mains ne sont pas étrangères ni intrusives. Mon sexe est au repos et (pour l’instant) je n’ai aucune envie de la pénétrer. Ma décision est ferme, je lui ai promis de ne plus suivre ni d’anticiper son désir tant qu’elle ne l’exprimerait pas avec des mots. Mon désir à moi est « reporté » — bientôt je serai transformé en brasier, mais pour le moment je suis parfaitement calme.

Je la masse, donc. Mon dos travaille aussi, craque dans tous les sens. Mes tensions se relâchent. Je ne sais pas si elle réalise l’apaisement que je vis dans ces instants. Elle me demande de masser avec soin son cou et sa tête.

Elle se retourne, je masse son visage et ses oreilles. Elle me rappelle qu’elle aime qu’on caresse ses oreilles. Comme si j’avais oublié ! Sa réaction à mes gestes est beaucoup plus sensuelle. J’en suis à caresser ses joues, son cou. Ses lèvres sont entrouvertes, j’ai un désir vertigineux de les mordre. Mais chaque fois que ma bouche se pose un court instant sur sa peau — que ce soit sur son dos, dans son cou, sur un bras — je sens un frémissement d’hésitation en elle. Je la sens aussi se raidir au moment où je caresse furtivement son nez avec le mien. Elle redoute la rencontre de nos lèvres. Ce n’est peut-être pas vraiment de la résistance, chez elle, mais quelque chose qui risque de basculer, d’aller « trop loin », sans savoir si ce trop loin serait désirable ou haïssable entre nous ce soir. Pour moi, aucun doute, il est infiniment dangereux. Je sais que si je pose mes lèvres sur les siennes ou si je m’allonge sur elle, je perdrai pour toujours sa confiance. Elle a peut-être envie de tout cela, mais elle ne dit rien et je ne demande aucune faveur. J’attends qu’elle m’enlace, qu’elle me serre contre elle, mais elle reste passive, ouverte, « offerte », avant tout confiante. Une confiance que je ne trahirais pour rien au monde.

Mes mains sur son cou, sur le haut de sa poitrine, je les sens aspirées par les courbures de ses seins — quel délice de les redécouvrir — qu’elles parcourent dans un mouvement rapide, alors que les pointes dressées glissent au creux de mes paumes, chatouille furtive, comme une allumette qu’on jouerait à frotter… C’est un terrible danger pour mon désir, mais j’aime cette sensation.

Je ne me suis pas attardé à contempler son corps, éblouissant de blancheur dans la lumière de la lune. Je n’ai pas anticipé le mouvement de mes mains, ni cherché à frayer un chemin pour approcher les foyers du plaisir. Je ne l’ai pas non plus prise à pleines mains. J’ai senti mes mains suivre naturellement les trajets de ses désirs à elle.

Je me surprends à aimer cette manière de faire l’amour, où son corps tout entier est devenu une seule caresse, invitant mes mains à jouer et jouir partout. C’est avec mes mains qu’elle se réconcilie. Mais pas des mains qui pénètrent. Des mains qui lui disent combien je l’aime.

Il me déplairait de « posséder » un corps aussi lumineux. Je pense à mon sperme comme à une salissure indigne d’une apparition aussi pure. Je suis fou, fou d’elle…

Mes mouvements se calment et nous restons un moment enlacés. Je m’endors, me réveille, mes mains reprennent quelques caresses. Mais je n’ai pas envie de provoquer volontairement son excitation. Elle s’est embrasée toute à l’heure, mais c’était au tournant d’un long chemin qui passait par son cou, sa tête, son visage, ses oreilles, la tentation vertigineuse de ses lèvres, un sentiment de tendresse et de pleine confiance, des mots doux prononcés entre nous… Il n’y a pas de technique amoureuse qui puisse faire l’économie de tout cela. De toute manière, ce n’est pas une femme qui est dans mon lit ce soir : c’est la beauté de la vie, une beauté incarnée, une lumière sortie de mon ventre après un étrange passage dans la mort.

J’entends Michel bouger dans le grand lit. Elle va le rejoindre et me propose de venir la retrouver plus tard. Je m’endors profondément. Dans la nuit, je me réveille plusieurs fois. Non, je ne peux pas retourner la voir. Ce que nous venons de vivre est si beau, si complet. Je suis comblé. Et, même si je ne l’étais pas quand le désir s’éveillera, il y a encore une nuit à passer ensemble, la vraie nuit de pleine lune…

16 avril 2003

Au lever du jour je vais vers Marie. Elle dort sur le bord droit du lit. Je m’accroupis et la regarde dormir. Ses paupières bougent très vite. Je me dis qu’elle va peut-être se réveiller. Si elle se réveille elle m’invitera peut-être près d’elle ? Mais elle continue à dormir. Après quelque temps j’ai un peu froid, je vais me recoucher.

Quand je me réveille, elle est tournée vers Michel, au centre du lit. Je m’approche, je fais mine de m’allonger, elle me dit « non, non ! » sur un ton dans lequel je sens un reproche. Je bredouille des excuses et réalise que j’ai eu raison de ne pas essayer de revenir près d’elle dans la nuit. J’aurais trop mal vécu ce « non non »… En fait, elle m’expliquera plus tard qu’elle ne veut pas de moi près d’elle quand Michel est réveillé.

Nous nous habillons. Une fraction de seconde, je l’aperçois nue à la lumière du jour, et je comprends que cette nuit n’était pas un rêve. Elle inonde la pièce de sa beauté.

Nous allons déjeûner sur la terrasse face à la magnifique vallée. Nous parlons de cette rencontre nocturne. Je lui raconte ce que j’ai ressenti, mes mains sur son dos, le rejet, la phase de dépression, les sensations des caresses et du massage. J’ai envie de mettre encore plus de perfection dans cette journée pour que notre désir aille grandissant.

Nous partons visiter la vallée. Nous commençons par une installation audiovisuelle, puis une cave à vin installée dans autre carrière. À la sortie, elle est là, à regarder son téléphone portable… Elle attend un appel de Robert. Elle a enregistré des messages pour lui demander de la rappeler. Je repense au regard dur du chauve sur les photos. J’en veux à cet imbécile de Robert de gâcher ainsi la journée. Je demande à Marie si elle a vraiment insisté pour qu’il réponde, mais elle me dit qu’elle ne veut pas exercer de pression, car il aurait horreur de ça, et elle aussi dans des circonstances analogues. Elle veut respecter son besoin de silence, si c’est la raison de cette absence d’appel.

Nous marchons longtemps au soleil. C’est un très bel endroit. Marie marche souvent seule. Je joue avec Michel. L’odeur de la forêt a un terrible effet sur moi. J’ai envie de faire l’amour. Avec n’importe quelle femme, d’ailleurs. Tant pis si celle qui marche devant moi est occupée par son téléphone. D’ailleurs, il sonne au milieu du chemin : c’est sa sœur qui l’appelle. Quel horrible instrument. J’espère qu’elle va le jeter du haut de la falaise !

De retour, elle propose d’aller boire un verre dans un village. Chaque fois que Marie m’emmène à une terrasse de bistrot, il y a un problème. En effet, la nouvelle ne tarde pas à tomber : elle veut rentrer ce soir. Je suis effondré. Elle m’explique qu’elle est de plus en plus stressée par cette absence de réponse. C’est peut-être un besoin de silence, de la part de Robert, peut-être n’écoute-t-il même pas les messages, peut-être aussi quelque chose ne va pas, il est malade ou malheureux, il a besoin d’elle… Après quelques tentatives de la ramener à quelque chose de raisonnable (et compatible avec mon désir) je lui dis que si elle veut partir il faut y aller tout de suite. Nous retournons donc à la chambre, nous chargeons la voiture et filons en direction de la gare. A midi, elle avait déjà pris des renseignements sur les horaires des trains. Elle savait qu’un train partait à 21h00 de sorte qu’on pouvait tranquillement finir les visites et qu’elle pouvait retarder l’annonce de sa décision. Je lui en suis reconnaissant, car j’ai bénéficé de quelques heures supplémentaires pour rêver de notre soirée au clair de lune…

Sur la route, nous parlons de son impatience à retrouver Robert. Elle sait qu’elle ne va peut-être pas pouvoir le voir aussitôt, mais elle me dit qu’elle a besoin de se retrouver seule, chez elle, c’est à dire pas loin de chez lui pour qu’il n’y ait pas d’attente quand il acceptera de la revoir.

Je lui parle de ma sensation après avoir vu les photos. Je ne suis pas sûr de la sincérité de Robert, ni qu’il ne tire pas un certain avantage de cette situation. Il connaît son point de faiblesse, son désarroi devant le refus de communication. Je perçois chez lui une certaine inclination à refuser d’être aimé, à abandonner une femme dans la dépendance, comme il l’a fait avec son ancienne compagne avant de rencontrer Marie. Une jouissance d’impuissant : se faire désirer et se mettre hors d’atteinte. Tout cela, ce sont mes propres impressions, aux antipodes de ce que Marie m’a décrit de son caractère, de sa douceur, de son abnégation, de sa générosité… « Il avait même loué une grande maison à B-I ! » C’est vrai, il n’y a rien de comparable, pour moi qui l’ai traînée à M. dans une chambre envahie de cafards… J’ai peine à parler de tout cela, car je ressens de la jalousie, ou plutôt de la colère contre cet homme qui m’arrache des bras de Marie en créant un vide, une absence, un silence insoutenable entre elle et lui. Je trouve son geste cruel et je repense à ce qu’elle me dit : qu’il a eu une enfance comparable à celle de Jean-Marie, avec des expériences d’abandon et de manque affectif. Je ne comprends pas pourquoi Marie le trouve si différent de Jean-Marie. Physiquement et socialement, oui, mais dans l’affectivité il me paraît susciter le même rapport de dépendance (qu’elle trouve à son goût). Sauf que la dépendance de Jean-Marie peut se résoudre dans la consommation sexuelle, alors que celle de Robert se vit plutôt dans l’attente d’un engagement, ou d’un simple appel téléphonique.

Elle me dit que lui annoncer son retour inconditionnel (et mon abandon sur le quai de la gare ?) est une preuve d’amour. J’ai envie de lui dire qu’un homme qui aime n’a pas besoin de preuve d’amour. Son amour lui sert de témoin pour mesurer celui de l’être aimé. Mais je n’ai pas envie de suggérer aussi directement que Robert ne l’aime pas. Car c’est bien plus compliqué, et qui suis-je pour émettre un tel jugement ? Ne suis-je pas jaloux de cet homme qui se fait donner des preuves d’amour d’une femme que j’aime, et qui n’en fait rien ?

Elle défend son point de vue avec vigueur. Je lui dis que son désir de solitude est très théorique, et qu’elle va sans doute se jeter dans les bras de Jean-Marie pour combler son manque. C’est toujours Jean-Marie qui récupère la mise, il aura « sa » pleine lune, je pense, un peu dépité… Elle me répond que tout est fini entre elle et Jean-Marie. Je suis sceptique — et ma prévision se révèlera juste.

Nous arrivons à la gare vers 19h30. Nous pouvons passer quelque temps sur le parking. Michel dort dans l’auto. Le soleil couchant : je l’ai regardé, il me fait penser à cette douce lumière en train de disparaître. Car, de nouveau, je sens que cette rencontre sera la dernière. La nuit précédente était notre dernière nuit d’amour. On en reparle. Je lui dis pourquoi je n’ai pas osé la rejoindre. Elle me dit que plusieurs fois elle s’est réveillée, souhaitant que je vienne vers elle car elle ressentait du désir. Je n’ose pas lui demander quelle sorte de désir elle ressentait, mais je me satisfais de son explication qui confirme mes sensations. Je prends ses lèvres, je les mords pendant quelques secondes. Elle ne résiste pas mais n’insiste pas non plus. Plusieurs fois je lui vole des baisers. Je n’ai pas envie de lui demander si elle les accepte, il faut qu’elle paye… Je prends mon plaisir pendant quelques fractions de secondes, comme elle a pris le sien lorsque je la caressais sans me rendre aucune caresse. Je ressens une frénésie du désespoir en moi, car cette situation est hallucinante. Mais je ne lui en veux pas. Je la sens seulement captive du pouvoir de séduction d’un homme.

Nous convenons qu’il est impossible de penser à une nouvelle rencontre tant qu’elle n’a pas éclairci sa situation. Je n’imagine rien dans les mois qui viennent, tant j’ai l’impression d’une situation qui se reproduit cycliquement, entre elle, Robert et Jean-Marie. Il n’y a aucune manière de l’aider à démonter ce mécanisme, sinon qu’elle revive des situations semblables et qu’elle y mette de l’ordre elle-même. Sauf que, je crois, avec Robert elle a trouvé un partenaire qui joue le même jeu inconscient qu’elle.

Le lendemain je lui écris en lui envoyant le texte de ce journal :
Je ne regrette pas les baisers volés. J’avais soif de tes lèvres et me suis servi sans ménagement… Je ne t’ai pas demandé ce que tu ressentais, car je ne voulais pas renoncer à te voler le dernier sur le point du départ. Celui-ci, je l’ai senti sur mes lèvres, comme une caresse, pendant de longues minutes. Ravivé par le vent lorsque je marchais vers la voiture… Mes lèvres sont restées collées aux tiennes, après que le soleil se soit caché, face à la pleine lune, notre étrange pleine lune encore une fois. J’avais sur les lèvres l’aveu du désir qui était venu des tiennes, la tête un peu penchée à droite comme chaque fois que tu parles de tendresse sur le ton de l’aveu. (Comme sur une photo de toi à M.)

Aimée a été surprise et très heureuse de me revoir le soir. Nous sommes allés au lit, tendrement enlacés. J’ai dormi quelques heures, sonné par ce que nous avons vécu. Puis j’ai commencé à parler, à lui faire partager ce que j’ai vécu avec toi, ce qui s’est passé la nuit, l’accompagnement, la tendresse, le plaisir avec mes mains.

C’était une pleine lune magnifique, un baiser interminable dans mon cœur, même si tes lèvres (et tes pensées sans doute) étaient déjà sur le chemin du retour.
Marie :
Je n’ai jamais considéré qu’il y aurait un jour une fin définissable entre nous. Je peux laisser vivre entièrement le désir, la liberté avec toi, c’est ça qui m’a permis de passer une nuit sous tes mains. Je n’aurais jamais pu si il y avait eu une contrainte, d’aller plus loin par exemple. C’était bon, tu sais, ce moment…

[…]

Je n’ai plus envie d’appartenir à un homme, sauf dans la fusion sexuelle, et je n’ai plus envie de posséder un homme. Je veux juste du respect entre chacune des personnes que je rencontre. Le désir pour toi, je l’ai vécu la nuit qu’on a passé au PN, même si j’étais incapable de le vivre jusqu’au bout.

[…]

> Elle s’ouvre un peu, et les
> mouvements de mes mains se font plus amples, jusqu’à son sexe, en
> respectant son intimité.

J’avoue que j’aurais aimé, là… pour tes mains…

[…]

Merci de ta confiance.
Je repense à cette nuit où tu m’as caressé, c’était bon.
C’est vrai que je n’ai pas envie de t’embrasser, c’est paradoxal, alors que j’étais tellement bien contre toi, et dans tes bras…
Le 23 avril je lui écris :
Je ne serai jamais ton amant. J’entre dans ton cœur par effraction, comme les voleurs à la pleine lune, pendant que dorment les braves gens, les hommes qui ont besoin de ton amour. Moi j’ai besoin de ta magie, de la folie d’une rencontre amoureuse, de lumières étranges, de ces odeurs qui se cachent dans tes cheveux, autour de tes seins, sur tes lèvres, en haut, en bas. Je ne suis pas ton amant, mais je t’aime, j’ai envie de toi, j’ai envie de sentir ton plaisir, de dénouer avec toi la chaîne du temps, d’inventer notre espace, le temps d’une nuit. Et de te sentir heureuse.
Séverine me suggère de sceller dans un écrin de beauté les moments voluptueux que j’ai passés avec Marie, comme elle l’a fait avec le jeune homme qu’elle a rencontré brièvement à l’automne. Oui, je vois bien cet écrin de beauté, et beaucoup d’espace autour…

[Suite]

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Published by Julien Lem - dans Lire de bas en haut
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commentaires

trifin 20/08/2005 14:26

Les mots ne sont-ils pas comme les scintillements d’une étoile ?
Il y en a toujours de nouveaux à venir et l’étoile reste invisible.
Unique.
Réelle.
Filante.
Déjà disparue…..
Parfois !

Julien 20/08/2005 12:09

La multiplicité et l'unité... Tout un poème!Il y a une chose que je ne sais pas formuler: j'ai à la fois la sensation qu'il n'y a qu'un "oiseau blanc" dans les cinq femmes de mon histoire, mais que ce n'est pas pour autant "la femme". Et que cet oiseau me ramène à l'unité, là où tu aperçois de multiples amants! On pourrait jouer avec des prismes pour expliquer tout ça...Peut-être devrais-je en rester à la vision du double visage Orion-Lune?JL

trifin 20/08/2005 10:04

L’Amant
Avec un A comme une pagode…..
C’est étrange plus je lis et plus je retrouve dans Julien les multiples amants qui ont séduit les multiples femmes que le temps m’a fait traverser. Tous ces amants qui ont éclairé chacun de leur valeur les facettes qui ne demandaient qu’à l’être à un instant donné.
Que sont-ils devenus ? Toujours amants sans doute, Amants peut-être ?
Et les femmes ? LA femme ? De plus en plus entière, de plus en plus emplie, a-t-elle encore besoin ?
Faut-il avoir eu « tout » pour n’avoir plus besoin de rien ? Faut-il avoir tout appris pour ne plus rien « faire »…. Et si *tout* est à peu près aussi inaccessible que les étoiles, sa brillance n’en est pas moindre. J’aime les étoiles, parce qu’elles sont inaccessibles, parce qu’elles scintillent toujours différentes avec l’heure, la saison, la météo. Leur lumière changeante et discrète me suffit.
Extase : du grec existanaï, faire sortir, mettre hors de soi, devient ravissement de l’esprit, élévation de l’âme.
La tête dans les étoiles…. Extase….
Volupté offerte
Sans limites……

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