
J’ai rencontré Marie pour la première fois au mois de juin 2001. Nous
avions échangé des messages sur une liste associative, évoquant une approche de la sexualité supposée être la mienne… D’un ton provocateur je l’avais invitée à continuer cette conversation autour
d’un café. À ma surprise, elle avait relevé le défi.
Je me demande ce que cette femme de 25 ans attend de moi. Elle vit avec un homme plus âgé qu’elle et leur enfant de deux ans. Ne doutant de rien, j’ai retenu une chambre d’hôtel dans son quartier
avec le vague espoir que quelque chose d’extraordinaire va s’y passer. Quelque chose me dit aussi, ou me fait espérer, qu’elle est très séduisante.
Elle s’est annoncée avec Michel. J’attendais son compagnon mais c’est son fils qu’elle porte dans les bras.
Marie parle beaucoup, ce jour là, comme si elle avait peur du silence. Elle affiche beaucoup d’enthousiasme pour l’engagement militant. On a bu le café au rez-de-chaussée de l’hôtel. Elle n’a pas
touché aux fruits que j’avais mis sur la table. Elle n’a pas non plus osé donner le sein à son enfant en ma présence., et nous n’avons pas osé parler de sexualité. Je l’ai accompagnée chez elle
et l’y ai laissée seule car elle prépare un examen pour le lendemain. J’ai entrevu Patrick, son homme, un type assez guindé qui pourrait passer pour son grand frère. Il s’adresse à elle sur un
ton paternaliste. Très bel appartement, ils m’ont fait l’effet d’un couple de bobos friqués.
Au premier coup d’œil, Marie m’a rappelé
Marie-Ange, l’amante d’un soir. Est-ce la solitude dans son regard qui contraste avec la
beauté saisissante de son visage ? Je lui ferai part du trouble de cette ressemblance, amorce d’un échange intime qui va nous emmener loin.
Plus tard, elle me dira que cet après-midi elle avait déjà ressenti quelque chose de très fort en ma présence, alors que j’étais à mille lieues d’imaginer la tenir dans mes bras — nous avons
le même âge avec les chiffres en ordre inverse. Marie, Marie, Marie !
J’ai aperçu un piano. Elle est musicienne.
Deux mois plus tard nous participons à une rencontre de trois jours en camping sauvage. Mais, à cette époque, je suis encore envoûté par
Patricia, ce qui fait que je lui adresse à peine la parole. Elle n’a rien deviné de ma liaison secrète qui est en train de se
terminer.
C’est en octobre 2001 que nous nous revoyons. Marie m’a envoyé quelques messages pleins d’émotion et de tendresse, avec beaucoup de retenue dans le ton. Elle m’invite à lui rendre visite dans son
appartement pendant que Patrick est au bureau.
En fait je viens de passer la nuit avec G. (voir
« Brasero ») dans l’hôtel où nous nous étions
rencontrés en juin. Toujours aussi enjouée, Marie demande : « Bon, qu’est-ce qu’on fait ? » J’ai failli lui sortir ma plaisanterie
habituelle : « L’amour ! » En réalité je suis plutôt paralysé en sa présence, conventionnel et réservé… Elle aussi, impressionnée et débordante d’attentions. Elle s’est
appliquée à me préparer un repas en essayant de deviner mes goûts. On parle, on parle des autres et jamais d’elle, de moi, de nous. Elle ne peut pourtant pas s’empêcher de répéter :
« Je suis tellement heureuse que tu sois venu ! » Je me demande ce qui peut la rendre si heureuse dans une conversation aussi banale… Moi, je la vénère déjà en solitaire,
contemplant son visage sans oser un instant m’en approcher.
L’après-midi tire sur sa fin. Michel s’est réveillé. Nous sortons acheter un bouquet de fleurs et du vin, puis elle prend l’auto et nous partons dîner chez des amis communs.
Nous aurons d’autres échanges par email. Je lui avouerai combien j’étais paralysé en sa présence, incapable d’exprimer mes émotions. Elle aussi. Il naît entre nous un fort désir de se revoir et
de franchir la barrière des convenances. Rien n’est dit explicitement, mais je commence à percevoir que notre entente va plus loin qu’une affinité sur les sujets de conversation. Toutefois je
n’ose pas y penser, de peur de me prendre une grosse claque.
En décembre, je passe deux jours avec ma famille sur une île méditerranéenne. Le soir, nous ne trouvons pas de lieu pour un bivouac improvisé et décidons de prendre une chambre d’hôte. C’est un
lieu paradisiaque.
Le jour et la nuit je pense à Marie… Pour la première fois je fais monter très haut la tension du désir en la projetant sur elle. J’ai l’impression de traverser un mur de lumière sans espoir de
retour. Le temps s’est arrêté, figé dans la jouissance.
De retour, je lui écris ce que j’ai vécu. Elle me répond qu’elle a été touchée et pas du tout choquée.
Quelques jours plus tard, le 14 décembre, je suis de passage à Paris. Nous nous retrouvons à un autre dîner avec un groupe d’amis. Le désir non déclaré atteint un paroxysme. Je l’ai attendue au
métro où elle est arrivée à pied, essoufflée. Je l’ai serrée dans mes bras, quel bonheur ! Dans le hall de l’escalier, avant de monter, nos fronts sont restés collés l’un à l’autre pendant
une éternité. Je ne sais pas ce qui se passe entre nous, ou plutôt je le sais trop bien pour accepter de le reconnaître, et mon cœur bat la chamade…
Au moment de prendre congé, nos regards se sont longuement croisés. Elle a eu très peur que tout le monde remarque notre connivence… Ce regard insistant qui pointe vers l’infini, cette douce
lumière est encore en moi chaque fois que je pense à Marie.
Je suis allé dormir dans un état second.
Le 16 décembre 2001
Il y a des jours dont je tiens à retenir la date : ceux que j’aimerais revivre si un bon diable m’offrait un petit extra dans une machine à remonter le temps avant de quitter ce monde. Parmi
ceux-là, en voici un que je ne vais pas oublier.
J’ai peu dormi la nuit dernière. La veille, j’ai passé une heure avec Marie au café où elle va souvent travailler ou lire. On s’est parlé, les yeux dans les yeux, mains dans les mains. Fiévreux.
Je l’ai suivie dans le couloir de son domicile. Elle s’est écartée croyant que je voulais l’embrasser. Elle me dira plus tard qu’elle était terrorisée à l’idée qu’on puisse la voir ainsi, près de
moi, et que Patrick se doute de quelque chose.
Le rendez-vous est à 10 heures à Denfert-Rochereau. Je flâne près de la caravane d’une voyante en me demandant si elle verrait…
Marie sait que j’ai retenu une chambre et qu’on pourra s’y retrouver seuls pour vivre ce qui nous passera par la tête. Je n’arrive pas encore à croire en ce désir, bien qu’il transparaisse dans
son comportement, et je crois encore moins qu’il puisse m’être adressé.
Elle arrive, calfeutrée dans un manteau de laine. En attendant midi, nous allons à la bibliothèque et flânons un peu. Puis nous achetons des sandwiches et buvons un café à une terrasse. Elle me
montre son téléphone portable : sur l’écran, elle a fait afficher
« CARPE DIEM ». Je ne regrette pas d’avoir fait du latin.
Elle me dira plus tard qu’elle a hésité dans le couloir du métro. Elle aurait pu repartir chez elle mais a décidé de me suivre. Elle est à mon côté quand nous entrons à l’hôtel. Nous sommes
transis de froid, tremblants, submergés d’émotion. Au lieu de nous arrêter à la terrasse, lieu de notre première rencontre, nous montons directement à la chambre. Assis sur le lit, côte à côte,
en silence, elle toujours protégée par son manteau.
Elle me demande de ne pas la juger pour ce qu’elle va m’avouer : hier soir, elle a fait l’amour avec Patrick en imaginant que c’était moi. C’est la première fois que je l’entends exprimer
son désir sans détour. Cette fois il n’y a plus aucun doute. Nous sommes assis côte à côte comme des puceaux au début d’une rencontre amoureuse… Je regarde cette femme extraordinairement belle,
les yeux imbibés de tendresse, d’incertitude, presque ceux d’une adolescente, des lèvres qui attendent la première morsure. Je prends ses mains, maladroitement, et me serre contre elle. J’ai
encore peur qu’au premier toucher elle réalise que son désir n’était qu’un fantasme. Qu’elle ait horreur de moi, d’elle-même pour avoir pensé à de telles choses, et qu’elle s’enfuie à toutes
jambes.
Elle pose ses mains brûlantes sur mon cou. Après, je ne sais plus. Nos lèvres se sont rencontrées. Elle a retiré son manteau. Mes mains sont allées sur son dos, son cou, la ligne de la clavicule
que j’aime tant, par dessus son chandail. Elle s’est emparée de ma main droite pour la plaquer sur son sein gauche, me signifiant que je devais le presser fort…
On s’est allongés. Elle a deviné que je n’aimais pas les sous-vêtements. Nous nous sommes retrouvés nus jusqu’à la taille. Ses seins sont gonflés de lait car son fils est depuis quelques heures à
la crêche. Elle veut bien que je goûte. Son sourire est de plus en plus radieux.
Elle a continué de me conquérir. D’abord en palpant mon sexe à travers les vêtements pour en mesurer la vigueur. Puis nous étions nus. Je l’ai longuement contemplée, allongée sur le dos.
Embrassée du cou jusqu’au ventre, des pieds aux cuisses. A l’entrée de son jardin, une jolie excroissance que j’ai aspirée tendrement. Elle a pris doucement ma tête pour que je vienne sur
elle.
La chaleur torride de son sexe autour du mien.
Elle me dit :
— Tu sais, pour les gens de ma génération, la sécurité c’est important…
— Euh… tu prends bien la pilule ?
— Ce n’est pas de ça que je parle !
Le VIH… Je lui réponds que je n’ai jamais fait de test mais toutes mes partenaires étaient « sûres ». Elle déclare que, sans test, quoi que je puisse dire, elle tient à ce
qu’on se protège. Je réplique que je n’aime pas jouir dans un préservatif : dans ce cas je préfère renoncer à l’orgasme. Elle est d’accord, bien que ce ne soit qu’une demi-précaution.
Pendant trois heures nous faisons l’amour sans que mon arbre ne perde une goutte de sève. Elle s’offre cinq à dix orgasmes en vraie sauvage. Elle me chevauche et brutalise mon sexe comme la
tempête récente. C’est un spectacle magnifique, douloureux par moments, dont je jouis prodigieusement. Je n’ai jamais vu une femme éprouver autant de plaisir et aussi longtemps. (Il y a une scène
de la même intensité dans le film « Une femme coréenne » que j’ai vu quelques années plus tard. Des spectateurs disent qu’elle est surjouée, pas moi.)
Encore une fois elle me fait venir sur elle, mais je la préviens que si elle jouit encore je ne pourrai pas me retenir. Alors nous revenons sur terre,. D’ailleurs il est déjà 16h30 et elle doit
aller chercher Michel.
Je suis heureux d’avoir respecté le « contrat ». N’ayant exercé aucun contrôle, je savais que mon corps ne nous trahirait pas après ce que j’ai vécu avec Patricia. Au moment de
s’habiller je la plaque contre moi, mon sexe serré entre ses cuisses, et je lui répète fièrement, comme un gamin, que je ne l’ai pas « sautée ».
Nous nous revoyons le même jour dans des circonstances particulières. Je les ai fait inviter, Patrick et elle, chez un couple d’amis diplômés, ainsi qu’une autre femme qui vient de passer son
doctorat. Le but de l’opération est de prouver à Patrick que sa compagne ne fréquente pas des
baba cools incultes. C’est réussi. Lui, le jeune cadre dynamique, n’arrive pas à en placer
une au milieu de ces intellectuels qui ne parlent que de livres et de diplômes. Du coup, il se montre encore plus autoritaire et méprisant envers Marie. Je vois notre hôtesse bouillante de rage,
prête à lui bondir dessus, mais elle a déjà deviné qu’il se passait quelque chose entre « la belle musicienne » et moi, et elle ne veut pas nous mettre en difficulté.
Dans le métro, sur le chemin du retour, il me prend l’envie d’annoncer à Patrick que j’ai fait l’amour tout l’après-midi avec « sa femme », mais je me retiens. (Après tout, je ne l’ai
pas sautée.) Je supporte pas le ton sur lequel ce type s’adresse à Marie du fait de leur différence d’âge. Plus tard, j’apprendrai à apprécier ses qualités, mais aujourd’hui la rivalité est trop
forte entre nous.
19 novembre 2001
Je revois Patricia pendant une pause repas, dans un hôtel Formule 1. Elle est de passage pour suivre un stage. Nous sommes allongés nus, échangeant quelques caresses sans faire l’amour. Elle
me raconte qu’elle vient juste de rencontrer un autre homme… à Paris. J’éclate de rire et j’arrose de sperme son ventre.
[Suite]