Dimanche 21 août 2005 7 21 /08 /2005 00:00
D’après mon journal, le 25 avril 2003

J’ai découvert ce qui me remuait si profondément en regardant la seule photo où Marie et moi apparaissons ensemble. Nous sommes en train de chanter en lisant une partition, ce qui me donne un air très sérieux car je fronce les sourcils. Le flash accentue le contraste entre la candeur de son visage et la noirceur du mien.

Mais il y a autre chose sur cette photo que je viens de découvrir. Il y a sept ans, sur la route de Leh à Manali, de retour du Ladakh où j’avais vécu plusieurs semaines en solitaire, j’ai fait escale dans la très belle vallée de Keylong. Dans le dortoir de l’auberge proche de la gare routière se trouvaient L. et M., un couple de jeunes Français. Lui était très mal en point, après une prise de dope aggravée par le mal de l’altitude. Elle était désemparée. Je les ai emmenés chez le médecin traditionnel (amchi) qui exerçait au village. Rien à faire de particulier. J’ai donc passé deux journées avec L. pendant que M. prenait du repos à l’auberge. Elle était dans une crise affective et sentait le besoin de se confier à quelqu’un.

Un matin nous avons traversé le torrent pour remonter sur l’autre versant, que je connais comme une magnifique réserve de plantes médicinales. S’y accrochent quelques hameaux épargnés par les avalanches fréquentes sur ce terrain.

J’ai accompagné L. avec des mots. Je sentais qu’elle avait besoin de marques d’affection, mais je n’aurais pas osé prendre sa main ni poser la mienne sur son dos. Âgée de vingt ans, elle était comme transparente, drapée dans une tunique blanche très fine. J’ai évité tout contact avec elle car je redoutais l’explosion du désir après des semaines de solitude.

Dans un hameau, nous avons été dirigés vers un temple, normalement fermé aux visiteurs, construit dans une maison qui n’avait aucun signe particulier. Le villageois qui nous en a ouvert les portes a été réprimandé par d’autres. Il y avait une grande salle avec des thang-ka (peintures sur soie) représentant les divinités du panthéon bouddhiste. Nous sommes tombés en arrêt devant l’une d’elles. Elle représente Heruka, une déité à la peau sombre, symbole de puissance. Cette déité est accouplée avec une shakti, créature féminine à la peau blanche et aux courbes voluptueuses.

Je réalise aujourd’hui que le regard et les lèvres de cette shakti ressemblent à ceux de Marie sur la photo.

Le villageois qui nous a ouvert la porte du temple nous a fait visiter une sorte de crypte taillée dans le rocher. Il m’a raconté, et j’ai traduit pour L., la légende fondatrice de ce temple. Il y avait une fois un homme et une femme vivant en ermites sur le flanc d’une montagne. Ils n’étaient bien sûr pas autorisés à se voir, mais le sort a voulu qu’un jour ils croisent leurs regards. Foudroyés par l’amour, ils ont supplié les dieux de les désenvoûter. Les dieux ont entendu leur plainte et les ont changés en un couple d’oiseaux blancs. Ils sont venus se réfugier ici… sur ce rocher, me dit notre guide, regardez, ils sont en train de faire l’amour !

Cette légende est intéressante parce qu’elle affirme, dans cette tradition bouddhiste « tantrique », la supériorité de la relation amoureuse sur la recherche spirituelle (la voie ascétique), encore plus clairement que les mystiques occidentaux qui écrivent, comme St Jean de la Croix (XXVIIIe couplet) :

Et l’Épouse a pénétré
Dans le jardin charmeur qu’elle désirait.
Elle repose ennivrée,
Tandis que son cou se penche,
Appuyé sur les doux bras du Bien-Aimé.


Je n’ai pas vu les oiseaux blancs sur la pierre, mais mon cœur battait fort à côté de cette jeune femme dont la beauté illuminait la crypte. J’étais comme suspendu entre ciel et terre. Surtout ne pas toucher terre, ne pas tomber dans l’envoûtement du désir… J’ai pu rester à distance d’elle, alors que nous étions « reliés par le cœur » les deux jours que nous avons passés ensemble.

Hélas, le matin où nous nous sommes quittés, elle m’a pris dans ses bras pour m’exprimer sa gratitude. Ce contact a été une déflagration. J’ai continué à sentir ses bras, sa taille sur mes mains, pendant deux mois. Pauvre L., je lui ai écrit une lettre, l’hiver suivant, où je lui racontais tout cela. Pas de réponse, elle a dû me prendre pour un vieil obsédé. Je réalise à présent qu’elle est du même âge que Marie, l’oiseau blanc capturé sur cette image.

J’ai aperçu d’autres images de couples divins dans des livres et sur des thanka de mauvaise qualité vendus aux touristes en Inde. La plus belle image est sans doute celle d’une statue ancienne (Vijnâna et Naîrâtmyâ) que j’ai pu photographier dans un coin sombre d’un pavillon dédié au bouddhisme tibétain, au Beihai Park de Beijing, deux semaines avant mon « dernier voyage » avec Marie.

[Suite]

Par Julien Lem - Publié dans : Lire de bas en haut
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