Vendredi 12 août 2005
Dans mon carnet de voyage, le 21 juillet 2000

Je me suis abreuvé du « Livre du ça » de Groddeck. Un ami m’en avait souvent parlé. Je me demande aujourd’hui quel aurait été mon parcours si je l’avais lu à cette époque (25 ans plus tôt). Depuis, je porte un peu plus attention à mes rêves. Et, comme il se doit, mes rêves deviennent plus fouillés et « chargés de sens »…

Jamais je n’ai vu ma mère en rêve — sauf la nuit où elle est morte, mais était-ce un rêve ? Voilà que depuis quelques nuits j’y rencontre des femmes « réelles ».

La nuit dernière, j’ai rêvée de Séraphine, une amie conseillère en allaitement. Tout a commencé par un catapultage d’images suite à la visite du temple de Belur au Karnathaka, qui date du 12e siècle. Ce temple est l’un de ceux où une partie importante du culte consistait en des danses rituelles exécutées par une soliste sur une plateforme centrale circulaire d’environ 2,5 mètres de diamètre. Les plateformes sont entourées de sculptures des grandes danseuses de l’époque, dont on peut même lire les noms. Leur corps est représenté de manière très réaliste, avec le drapé du vêtement, de sorte que si elles ont les seins nus sur les statues il est probable qu’elles dansaient ainsi. Ces femmes étaient des devadasi, des vestales consacrées aux dieux. La plupart étaient en réalité des prostituées rituelles pour le plaisir et le commerce des brahmanes gardiens du temple, mais il semble qu’un petit nombre d’entre elles aient eu un statut social plus élevé. On peut donc imaginer que les femmes ayant servi de modèles aux sculptures étaient des « vierges » consacrées comme le veut la légende. Les temples sont de petite taille, ce qui suggère que seule l’élite (les gens de caste) assistait à ces cérémonies.

Ma vision de cela est qu’on célébrait la religion par une forme raffinée d’érotisme qui consiste à montrer aux hommes des femmes dans des postures éveillant leur désir, tout en leur faisant comprendre qu’elles sont hors d’atteinte. La philosophie brahmanique est fondée sur la non-satisfaction (la mort) du désir. Mais après tout c’est le même culte qui se perpétue sur les images publicitaires d’aujourd’hui, notamment les magazines féminins qui montrent des femmes « vestales » supposées bien sages dans leur foyer ou au boulot, donc hors d’atteinte du lecteur-voyeur, mais pourvues de tout ce qui faut pour exciter son imagination. Je ne crois pas que le monde ait changé à ce point en 8 siècles…

Ces statues ne peuvent pas laisser un homme indifférent. Ce sont bien des images érotiques et non des représentations de femme-mère. En effet, leurs poitrines sont plantureuses mais leur taille est très fine. Notre guide a pris un malin plaisir à montrer que, selon les canons de l’époque, la largeur de la taille devait être égale à la hauteur du visage. Ce ne sont donc pas des ventres qui portent des enfants ; aucune évocation de fécondité dans tout cela, c’est du pur plaisir visuel pour le lecteur moyen du kamasutra.

(J’ai profité d’un moment où le guide avait le dos tourné pour effleurer la silhouette d’une certaine Shakuntala, ce qui a amené plus tard dans un rêve le souvenir d’une nuit passée avec une amie qui lui ressemblait et pratiquait ce même style de danse…)

Dans d’autres parties du temple il y a des statues de femmes-déesses. Elles ont la taille moins marquée, sont moins déhanchées, mais ce qui m’a frappé immédiatement dans ce temple particulier, c’est que leurs seins n’ont pas la même position. Ceux des danseuses sont parfaitement sphériques, ce qui de chaque côté donne ce contour irrésistible pour un homme. Or, les déesses, ici, ont les seins pressés l’un contre l’autre, comme s’ils étaient maintenus sur les côtés. L’image est plutôt celle d’une offrande vers l’avant, celle de l’allaitement. L’amant n’a pas envie de caresser les courbes magiques mais de mordiller le téton, ce qui est un tout autre jeu érotique.

Hier soir, donc, ces images se sont rencontrées dans mon rêve. Séraphine était présente, incarnant une déesse-mère — ma propre mère sans doute — et elle m’offrait le sein d’une manière que je percevais comme érotique tout en me sentant terriblement mal à l’aise. Cette attitude a déclenché une cascade d’associations d’idées. Je ne sais plus lesquelles se sont amalgamées pendant mon sommeil et lesquelles j’ai reconstruites au réveil. Séraphine m’apprenait quelque chose au sujet de mon rapport avec ma mère.

Ma mère m’a allaité pendant quelques mois, mais je n’ai aucune idée de la manière dont s’est passé le sevrage. C’est une question que je n’aurais jamais osé poser. J’ignore comment elle s’y est pris, mais le contact physique avec ma mère a toujours été très fortement réprimé en moi. Je l’ai parfois aperçue déshabillée et cette vision m’était insoutenable. Son apparence physique, surtout la poitrine abondante, a longtemps modelé en moi une répulsion envers les femmes.

Quand j’avais six ou sept ans, une pharmacie avait mis en vitrine un produit qui s’appelait « Galboleum ». On y voyait une belle poitrine de femme, en noir et blanc, sans visage bien sûr. C’était la première fois que je voyais l’image d’une femme nue. Elle avait de petits seins admirablement modelés — résultat, je n’en doutais pas, d’un usage intensif de la potion magique « Galboleum ». J’étais obsédé par cette image. J’en ai tous les détails en mémoire. Je faisais un détour en revenant de l’école pour voir cette photo. J’attendais dans une petite rue près de la pharmacie, en m’efforçant de me remémorer l’image, puis lorsque la rue était vide je passais devant la vitrine assez vite pour que personne ne remarque que je tournais la tête. J’en reprenais un flash pendant une fraction de seconde. C’était de l’érotisme pur. Cette image a été pour moi la seule réalité féminine d’un âge où je ne ressentais pas de pulsion physique.

Quand j’avais 20 ans, une fille qui ressemblait à Séraphine (et d’ailleurs portait le même prénom) m’a « violé » pour me faire mesurer l’hypocrisie de mes manières d’ascète. Elle est revenue hier dans mon rêve. Cette première expérience sexuelle m’avait profondément marqué. Pas tant pour l’acte lui-même, car j’ai gardé un souvenir attendri et plutôt agréable des premières caresses malhabiles, mais par une sensation presque adultérine face à cette partenaire trop « féminine » à mon goût.

Je m’étais fait à l’idée que mon type de femme était la longiligne plate comme une limande… Cette image idéale m’intriguait car je voyais les hommes autour de moi frétiller autour de femmes à la poitrine « généreuse », sans compter les photos des magazines érotiques qui pour la plupart me révulsaient. J’en parlais à des amis car je me demandais si j’étais vraiment normal. C’est ainsi qu’il m’est venu aux oreilles, un jour, que Marie Ange, une amie danseuse, aurait dit à l’une de ses amies n’avoir « aucun espoir avec moi » à cause de son tour de poitrine. C’est elle qui avait le physique de la statue de danseuse aperçue dans le temple. Nous avions eu une relation très affective mais platonique. La nuit avant son départ pour un pays étranger, son homme l’ayant quittée, j’avais découvert son corps de vestale. C’était fantastique. Elle n’était pas conforme au modèle que j’avais en tête, et pourtant nous avons vécu une magnifique rencontre.

Il y a eu d’autres personnages et d’autres souvenirs du même type, dont le fil s’est déroulé pendant que je contemplais les images de mon rêve et que Séraphine était là, debout, à me dire droit dans les yeux que j’avais toujours fui l’image de ma mère. Surtout l’image de l’allaitement, puisque de tous les jeux érotiques que j’ai pratiqués, même en pensées, le seul qui a manqué était de goûter du lait maternel. Si j’aspirais le sein d’une amante je redoutais qu’il y vienne du lait.

Aujourd’hui, j’ai décidé de rencontrer Séraphine…

[Suite]

Par Julien Lem - Publié dans : Lire de bas en haut
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