Samedi 10 février 2007 6 10 /02 /2007 23:57
Sur une tonalité mineure

Elle avait 25 ans et moi 15.
— J’ai son adresse. Je suis allé vérifier dimanche dernier, son nom est bien sur la sonnette de l’immeuble.
— Tu es sûr qu’elle vit seule ?
— Bah, qu’est-ce qu’on risque ? On a bien le droit d’aller rendre visite à sa prof de math, un dimanche après-midi !
— Euh…
— Tu crois qu’elle vit seule ?
— Bah, qu’est-ce qu’on risque ? On a bien le droit d’aller rendre visite à sa prof de math, un dimanche après-midi !
— Euh…
— J’achèterai des fleurs.
— Et moi une bouteille. Voyons… De la Chartreuse verte ?
— La jaune est moins forte.
— Va pour la jaune. Moi je vais chercher un cadeau. Un livre ?
— Une boîte de chocolats. Sans liqueur, des fois qu’elle ne boirait pas d’alcool…
— Une Polonaise qui ne boit pas d’alcool ? Tu rigoles, sans charre !
— C’est sûr qu’elle nous saoûle avec la géométrie analytique. Pfff… Toi qui as de bonnes notes en math, tu parleras dans l’interphone après qu’on ait sonné.
— Ah, et on va faire la liste des sujets de discussion. Surtout pas de politique avec une immigrée. Le tourisme dans la région, les films qu’on a vus au club…
— Les fleurs. Moi j’aimerais lui parler des fleurs.
— T’es pédé ou quoi ?
Je n’étais pas premier en math mais le premier de la classe n’était pas dans le coup. Nous étions trois à comploter une visite impromptue chez la jeune prof qui hantait nos existences grises de pensionnaires libidineux. Elle était apparue un matin de septembre, comme une pépite d’or au milieu des galets, vêtue d’une blouse blanche (« et rien dessous » affirmait Bruno), sa longue chevelure blonde sagement maintenue par une barrette rouge… Elle nous avait mitraillés de son regard bleu puis avait écrit un nom imprononçable sur le tableau noir : Irène A.

Pour moi elle était die schönste Lorelei qu’on chantait en classe d’allemand. Assise sur son rocher, elle attendait que nous fassions naufrage. Mais j’étais assez bon navigateur en algèbre et même en théorie des ensembles. Assis au premier rang, comme le premier de la classe dont je briguais le titre, je ne la quittais pas des yeux pendant toute l’heure. Elle non plus ne nous lâchait jamais. Les bavards étaient impitoyablement pris en flagrant délit car au moindre bruit elle se retournait vers nous comme une patineuse dans une pirouette de haut niveau.

Les objets mathématiques devenaient autant de formules d’envoûtements en passant par sa bouche. Sa bouche, j’aurais aimé… Ses petits seins se gonflaient de colère, à chaque mot, pointant sous la blouse, offerts malgré elle à notre convoitise et à nos délires nocturnes.

Ceux qui avaient une mauvaise moyenne l’appelaient entre eux « La pucelle ». Pour nous trois, le club des adorateurs, « Irène » tout simplement. Notre amour est resté platonique car nous avons chaque fois reporté l’expédition, n’ayant pas réussi à régler tous les détails vestimentaires et protocolaires.

Un qui se prenait pour un intellectuel parce que son père était au Parti Communiste nous disait en ricanant : « Le con d’Irène ». Je ne savais pas de quoi il parlait : c’est qui le con ? Un jour il nous a lu un extrait :
Charmantes lèvres, votre bouche est pareille à celle d’un visage qui se penche sur un dormeur, non pas transverse et parallèle à toutes les bouches du monde, mais fine et longue, et cruciale aux lèvres parleuses qui la tentent dans leur silence, prête à un long baiser ponctuel, lèvres adorables qui avez su donner aux baisers un sens nouveau et terrible, un sens à jamais perverti.
Eh oui, c’étaient bien les lèvres de ma Polonaise surdouée. Celui qui voulait lui offrir des fleurs s’est consolé en écrivant un poème à sa gloire, qui commençait par quelque chose du style : « Venue des steppes du Nord de l’Europe… » C’était beau, bien mieux qu’Aragon.

Un peu avant Pâques le drame est arrivé. Elle venait de rendre nos devoirs du samedi avec un barême particulièrement sévère qui flinguait nos moyennes et menaçait de redoublement les plus démunis. La classe grondait de colère quand elle est sortie, plus raide que jamais. Elle marchait vivement sous les arcades quand quelqu’un a crié : « Pucelle ! » Elle a fait demi-tour, comme une particule soumise à un choc élastique, et s’est écriée :
— Qui a dit ça ?
— …
— QUI a dit ÇA ?
Cent-vingt puceaux avaient perdu l’usage de la parole. Irène est repartie furieuse. Dix minutes plus tard, le Proviseur s’est pointé et nous a alignés pour un sermon qui ressemblait à une exécution capitale. Il avait décidé de coller toute la promotion pendant les trois premiers jours des congès de Pâques. Nous avions honte car il avait raison. Nous avons fait les trois jours, occupés par des exercices de math — j’adorais — mais le soir je rêvais d’elle, son corps nu frottant à travers la blouse sur ma bedaine. J’aurais aimé lui écrire :
Le guide agite son bâton, et le simoun se lève de terre, Irène se souvient soudain de l’ouragan. Le mirage apparaît, et ses belles fontaines… Le mirage est assis tout nu dans le vent pur. Beau mirage membré comme un marteau-pilon. Beau mirage de l’homme entrant dans la moniche. Beau mirage de source et de fruits lourds fondant. Voici les voyageurs fous à frotter leurs lèvres.

Sur une tonalité majeure

Elle avait 15 ans et moi 25.

C’était la petite sœur de l’ami polonais dont je convoitais la tendre épouse (voir « Douche brûlante dans le Marais »). Ils l’hébergeaient pour qu’elle finisse son année scolaire « dans de bonnes conditions ». Insoumise, insolente, elle ajoutait une louche d’insouciance à ce studio ouvert à tous les vents de l’amitié et des amours bizarres. Son truc à elle, c’était d’être vierge et de le proclamer bien haut. Nous étions tous fous dingues d’elle et pleins d’attention pour ce petit animal qui jouait avec nos désirs. Un jour j’ai trouvé en rentrant les deux femmes nues allongées sur le lit.
— Tu vois, Julien, c’est bien plus amusant entre femmes !
J’étais tellement surpris par leur absence de surprise que je n’ai même pas essayé de jouer à l’homme providentiel.

Un autre soir la petite Polonaise devait partager notre chambre, ou plutôt un tapis déroulé au sol avec quelques couvertures. Aimée et moi étions déjà couchés quand elle s’est relevée pour nous montrer « quelque chose d’extraordinaire » : elle allumait des bâtonnets d’encens et traçait des figures dans l’obscurité en les faisant tournoyer. Chaque fois qu’elle craquait une allumette je voyais son corps nu sous la flamme rougeoyante. Je disais : « Encore ! »

J’étais déjà près du ciel quand elle est venue s’allonger sur mon côté gauche. Je me souviens d’un fourmillement extraordinaire qui partait de mon coccys, agitait mes hanches et mon sexe pour remonter comme un brasier le long de mon dos. « Agréable et effrayant », comme l’écrirait mon amie lointaine. La petite Polonaise s’était enroulée dans sa couverture. Je me suis tourné lentement vers elle, je lui ai pris fermement la taille, j’ai pétri ses fesses et ses cuisses, frotté son dos, ébouriffé ses cheveux, mais elle est restée solidement empaquetée en poussant de petits gloussements de bien-être.

Un dimanche soir elle s’est plainte de devoir se réveiller brusquement le matin pour partir à l’école.
— J’aimerais être réveillée doucement… (Ses yeux bleus fixés sur moi)
— Je peux te réveiller demain, je ferai de mon mieux.
— Merci !
Belles endormiesTôt le matin je suis allé vers on lit et je l’y ai trouvée allongée, nue autant que moi. Je l’ai longtemps contemplée, mon visage à quelques centimètres de sa peau pour en saisir les odeurs et le moindre détail. (Aujourd’hui, je ne manquerais pas de penser aux Belles endormies de Kawabata.)

Son sexe, surtout. Le pubis d’une jeune blonde est plus nu que nature. Ses lèvres dessinaient de voluptueuses courbes, semblables aux sillons tracés par un petit bâteau sur un lac tranquille. Je suis remonté lentement, admirant un très fin duvet sur son ventre qui se gonflait doucement dans le sommeil. Des seins de petite sirène : j’ai soufflé sur chaque mamelon pour le voir se dresser. Ce n’était pas suffisant pour la réveiller.

J’ai passé un doigt près de ses lèvres mais sans les toucher. Elle souriait et je n’aurais jamais voulu la déranger. Mais l’heure tournait et je ne voulais pas faillir à ma promesse. Alors j’ai glissé une main dans ses cheveux. Elle s’est éveillée brusquement. « Ah, c’est toi ? Merci ! »

La dernière fois je me souviens qu’on était seuls et qu’elle me parlait de la bêtise de ses copains de classe.
— Ils me traitent de pimbèche parce que je ne couche pas ! Mais je ferai l’amour quand j’en aurai envie, et avec un homme, un vrai, pas ces idiots.
— Hum. Tu sais, si tu en as envie maintenant, je pourrais…
Elle a fait non avec la tête et m’a regardé contrariée. Ce jour là j’ai perdu mon job de réveille-en-douceur.

Coda

Les Polonaises aiment les poètes un peu déjantés, pas les bons élèves…
Par Julien Lem - Publié dans : Sexe
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Commentaires

:-)
C'est très beau. Je vois que la trève te réussit, à toi aussi.
Je ne suis plus effrayée, au fait.
Commentaire n°1 posté par Ton amie lointaine le 12/02/2007 à 12h07

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