Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
30 novembre 2006 4 30 /11 /novembre /2006 21:59
J’ai revu l’accordéonniste qui jouait la 2e valse de Chopin (opus 64) à la station Concorde. Cette fois j’ai pris le temps de l’écouter, de le remercier et de lui glisser quelques pièces. Premier réconfort dans cette ville grise, un jour gris après un déjeûner solitaire avalé de travers dans un thaï minable de l’avenue Duquesne.

Le musicien a une bouille ronde souriante, un type « de l’Est » sans doute. Quelle brillance, pour moi qui déteste l’accordéon !

St Paul. J’y viens très rarement, mais il y a longtemps c’était mon point de chute. Dans quelle rue habitaient ce couple d’amis rencontrés au bord du Gange qui nous hébergeaient à chaque virée ? D’ordinaire mes pieds retrouvent spontanément les chemins battus, parfois de manière spectaculaire, comme les pattes d’un chien qu’on ne peut pas perdre, mais là, rue de Rivoli, aucun douvenir. J’ai trop tourné dans ce quartier. Rien à flairer, les pistes sont brouillées. Déçu, je m’engouffre rue du Pavé pour rejoindre la rue de Payenne où je dois visiter une galerie d’art. Au croisement… rue du Roi de Sicile, c’était là, il faudra revenir voir ! Quant à la galerie, elle n’est pas encore ouverte et ça m’apprendra à ne plus porter de montre. Je fais demi-tour et pénètre dans un café proche de la synagogue.

J’ai l’impression que — comment dire pour ne blesser personne ? — les « marqueurs communautaires » s’affichent avec plus de force : je n’ai pas le souvenir de kippas, de barbes ni de sacoches brodées de signes hébraïques. À l’intérieur, c’est Jérusalem (ou ce que j’en imagine). L’établissement est décoré comme une librairie, avec de faux livres, mais la bedaine du patron a tout l’air authentique. Ils sont gentils. Ils parlent des préparatifs d’une fête : « On mettra les hommes là-bas (au fond) et les femmes ici (près de la caisse)… » Ah, les valeurs traditionnelles.

Nos amis logaient donc dans un 2 pièces cuisine rue du Roi de Sicile. Comment ai-je pu oublier ? Lui de mon âge, elle quatre ans plus jeune, vingt ans à peine. Au coin de la rue, je revois Le Ravaillac, un restaurant aussi polonais que notre hôte, où l’on se gavait de bitok bien arrosé. À l’autre extrêmité du bloc, un salon de tatouage qui n’existait pas encore.

Je me souviens d’un dîner où lui et moi parlions fortement de nos passions pour les voyages lointains ; à la table voisine, un jeune mec renfrogné nous avait invectivés en fin de repas : « P’tain, ça fait une plombe que j’écoute vos conneries. Si vous saviez ce que ça me donne envie de me masturber ! » Lui : « Mais vas-y, mon vieux, branle-toi ! » Et de m’expliquer que ça fait ce genre d’effet, les amphétamines. Lui a tout essayé, méthodiquement, de la ganja à la coke par doses croissantes, en passant par le LSD. Mais il s’est rangé dans la tradition ancestrale : clope et alcool.

(Il y a quelques années je l’ai retrouvé dans l’annuaire, devenu commerçant. J’ai appelé, j’ai entendu sa voix comme étranglée par un nœud de cravate ; on a échangé quelques mots sans intérêt et j’ai raccroché. Pfff. Il a dû se demander ce que je voulais.)

Il buvait et elle prenait la pilule. Un couple bobo à l’époque où tout le monde était baba. Les babas, on en riait entre deux cuites de notre hôte : Castaneda l’imposteur, le plombier irlandais Lobsang Rampa, le maharishi Mahesh Yogi et son accent si drôle… Daniel Odier et les fêlés du tantra n’avaient pas encore exploité le filon.

Elle était plus petite que nous, brune aux yeux noisette, la poitrine ronde. Trop ronde à mon goût, vu que je préférais les nymphes aux côtes saillantes, mais on ne choisit pas les nichons des petites amies de ses amis. Ils s’étaient mariés pour épater la galerie. Elle couchait un peu, dans les moments d’ennui, parfois même avec des vieux de 30 ans ; lui, avec ses clientes, lorsque l’occasion se présentait.

Il était rare que nous leur rendions visite ensemble car il nous fallait alterner les séjours à Paris pour des raisons de garde de chien. Chacun de nous avait donc un rapport privilégié avec le couple. À cette époque, le mot « échangisme » ne faisait pas partie du vocabulaire, mais du désir flottait au détour des mots ou des regards. Nous étions beaux, insolents, tranquilles et sans aucune crainte.

Il nous expliquait, très prof d’ethno : « Le Marais est une méditerranée, une sorte de melting pot juif-arable. » Il nous racontait les blagues qu’on entendait dans les magasins, celles de communautés toujours prêtes à rire d’elles-mêmes et de leurs différences. Il était clair que l’humanité venait d’entrer dans une ère nouvelle d’apaisement, de justice, de progrès matériel, et que tous les religieux allaient se noyer dans l’eau bénite et les cons dans le ridicule, en dépit des niaiseries débitées par Malraux. Les filles auraient toujours envie de faire l’amour, pas la lessive, mais ce n’est pas si grave, tu reprendras du café ?

Pour le melting pot, je jette un coup d’œil dans la rue et j’ai subitement l’impression de vivre un mauvais rêve.

Le téléphone a sonné pendant qu’elle prenait sa douche dans la cuisine. Elle est entrée ruisselante dans le salon et s’est agenouillée au bout du canapé où je faisais semblant de dormir. Sa meilleure copine : « Ah, c’est toi ! » J’ai rampé vers ses cuisses, frotté mon nez contre la touffe couverte de rosée tiède et tendu mes lèvres comme un oisillon dans le nid. La conversation est devenue très animée. Elle riait, je ne sais si c’était à cause de moi ou de son interlocutrice — peut-être les deux mais je n’avais pas envie de savoir — quand elle a semblé chercher un peu de stabilité en écartant les genoux, cédant le passage à la voracité du jeune loup.

Sa bouche qui rit, les lèvres d’en bas qui se prêtent aux morsures et aux visites de ma langue, ses mamelons qui roulent entre mes doigts, dressés par les giclées impudiques de la douche… Elle parle fort, respire, soupire, feint de ne pas me remarquer tout en m’offrant un déluge au goût de savonnette et de désirs mélangés. Vivent les femmes qui prennent la pilule, prêtes à jouir, pendant que lui cuve sa vodka en rêvant à ses prochaines conquêtes.

Il me disait : « On est des chiens. Dès que je monte dans une rame de métro, je cherche la fille la plus baisable et je ne la quitte pas des yeux jusqu’à la descente. » On était des chiens. Je suis toujours un chien, avec juste un peu de poil gris sur l’encolure. En tout cas, j’ai continué à lécher sa chienne, jolie brune à la poitrine trop ronde qui s’abandonnait aux fantaisies de mes mains.

Après avoir raccroché elle est repartie à la cuisine finir sa douche.

Partager cet article

Repost 0
Published by Julien Lem - dans Sexe
commenter cet article

commentaires

Johanna 02/12/2006 11:13

les enfants sages, peut être, mais les autres???

Johanna 02/12/2006 05:48

"J’ai rampé vers ses cuisses, frotté mon nez contre la touffe couverte de rosée tiède et tendu mes lèvres comme un oisillon dans le nid."
il est 5h48, bientôt l'aube...c'est frais...c'est jouissif...c'est le matin et la rosée ne va tarder à pointer le bout de son nez...

Julien Lem 02/12/2006 08:40

Un samedi à 5h48, les enfants sages dorment ! :-b

Ce Blog

  • : Fils invisibles
  • Fils invisibles
  • : Un loup gris partage les émotions, intuitions et désirs au fil de ses « voyages » d'amitié amoureuse.
  • Contact

Fonds De Tiroirs