
J’ai croisé Adrien poussant la brouette en direction d’une clairière.
— Bonjour, je suis Adrien.
— Bonjour.
(Poignée de mains)
J’oublie souvent de me présenter. D’ailleurs je ne sais pas si j’existe pour lui. J’ai lu son blog, aperçu sa photo — il est bien plus beau en vrai. Mais lui, que sait-il d’Iliane et de
moi ?
Et qu’est-ce que j’en sais, au fond ? Je ne suis pas pressé de connaître la réponse. Je n’irai pas vers sa tente pour la voir seule, par peur d’une triple confrontation : avec
Iliane-Patricia, le souvenir amer de notre rupture, et un homme dont elle m’a déclaré être « follement amoureuse ». Pour cela il m’a été impossible de me préparer à un jeu de
séduction ; je débarque avec mon allure de loup gris fatigué, la tête encore pleine d’urgences et le corps fracassé.
Le simple fait de croiser Adrien en premier, de créer un lien avec lui (il est chaleureux, intelligent, drôle, il me plaît) puis de continuer mon chemin sans chercher à voir Iliane, vient de
m’enlever un poids sur le cœur. En toute sincérité, je n’ai rien prévu pour cette rencontre.
Une heure plus tard, les amoureux bras dessus, bras dessous, ont rejoint notre groupe d’amis autour des tables du petit-déjeûner. Nous avons pour projet de passer trois jours dans un endroit
isolé, et les retrouvailles sont bavardes.
Patricia (c’est ainsi que tout le monde l’appelle ici) est toujours belle à mourir. Mais je ne meurs pas. Un ciel nuageux (sans espoir) vient de se dégager. Nos regards se croisent et le mien
plonge dans un paysage dont j’avais oublié les qualités : lunaire, sans mouvement, sans idée, rien à faire, rien à dire, ni mots ni émotions, silence. Elle le contemple en miroir, dans un
mouvement du cœur qui me fait penser à l’éternel retour.
Notre première étreinte fut donc sociale. Les couples étaient là, accrochés comme des mollusques en train de copuler baveusement… Et que je te bise sous le regard inquiet de l’autre. Je suis
toujours cruel avec les couples, mais c’est un peu trop pour moi, ce cérémonial. Il y avait aussi une jeune femme qui l’an dernier m’avait suggéré que… Blabla, je les abandonne sous leurs masques
souriants. Quelque chose vient de revivre en moi qui n’est ni du fantasme ni de leur monde.
Le soir j’ai marché avec Iliane vers sa tente. Bon prétexte pour qu’elle me prenne dans ses bras. Son cou et ses cheveux dégagent le même parfum extraordinairement sensuel. Dans une profonde
inspiration nous nous sommes envolés sous un brasier de lumière.
— Tu as fixé les dates de cette rencontre en fonction de la pleine lune !
Je me doutais qu’elle serait la seule à le deviner. Nous voici accouplés pour quelques secondes (et un siècle si affinités) tandis qu’un vent chargé de milliers d’êtres agite
impitoyablement les chênes.
— Je redescends. Mon dieu, comme je planais. Tu sens que je reprends de la densité ?
— Tu es devenue réelle.
J’ai l’impression de tenir une planète dans mes bras. La lune rit dans mon dos. Planète Iliane, mon oiseau blanc. Je retrouve un ravissement en l’état même où je l’avais quitté.
Lacérant leurs corps avec ardeur
Ils mettent fin à l’illusion
…
[Voir
« La voie de l’extase (7) »]
Rien ne nous retient. Nos lèvres se rencontrent mais elles sont sèches et le resteront durant tout le séjour. J’ai fait demi-tour vers ma tente vide. Bien que la solitude me parût propice à un
temps de méditation, le sommeil m’a vite pris en charge. Les rêves n’ont pas laissé de traces.
Les jours suivants je me suis surpris à observer, non sans amusement, Patricia et Adrien enlancés à se bécoter devant le monde. Ils rient en me lançant des clins d’œil, mais son regard à elle est
d’une toute autre intensité — mélange de bonheur, de complicité, d’incertitude.
Ils jouent parfaitement le jeu du dis-moi-que-je-n’existe-que-pour-toi. Iliane-Patricia me le confiera en aparté : ils sont à égalité dans la dépendance, chacun avec ses histoires d’abandon
et de peurs d’abandon qu’il faut diluer dans beaucoup de tendresse pour éviter l’éruption. J’ai déjà essayé ce jeu, j’y reconnais les gestes et les mots de Patricia. Mais aujourd’hui je me place
à l’extérieur, passif, libre, avec un sentiment de victoire car je me sens vaniteusement plus proche d’Iliane qu’Adrien ne l’est de Patricia. (À chacun sa chacune.) Mon réel est ailleurs, mon
désir est ailleurs.
Elle me glisse à l’oreille : « J’ai du mal avec la fidélité » puis : « C’est si beau, il ne faut pas le casser ». Sous-entendu : elle sait que la rivalité
pourrait me pousser à semer le doute, jusqu’à révéler à Adrien le passé de notre relation. Le risque était réel, mais notre brève étreinte, le premier soir, a mis tellement de
« fluidité » dans mon émotion qu’elle a perdu son venin.
Hier nous nous sommes assis quelques minutes à l’écart du groupe, elle sur une chaise longue — j’aime la voir ainsi. Nous avons commencé en parlant de sa vie sociale. Je lui ai suggéré de se
positionner en écrivant sur sa pratique professionnelle. Au début, elle pourrait faire lire son texte à un petit cercle d’amis, le perfectionner face aux critiques bienveillantes, puis l’élargir
jusqu’à ce qu’il devienne public. En fait, je lui fais part de ma foi en elle et de la confiance qu’elle inspire à d’autres qui comptent pour elle.
Elle pleure en évoquant notre rupture.
— Je suis, j’ai été très intransigeante avec moi-même, dure avec toi.
— Je me suis vengé avec la même dureté. [Voir « L’amante dans le puits »]
— J’ai beaucoup souffert. Et toi, comment l’as-tu vécu ?
— Tu m’as laissé seul dans un pays inconnu, comme pressée de t’en retourner après une trop longue traversée. Alors je suis parti en promenade.
Le mot m’est venu en regardant la forêt. En descendant le côteau nous pourrions atteindre, près du rocher, la maison de Catherine. Plaisir au jour le jour, absence de tout enjeu,
elle est ma partenaire de promenades voluptueuses. Mais les sentiers faciles recèlent aussi des choses essentielles. Je raconte à Iliane ma découverte insolite de la quête du jumeau absent [voir
« Ma sœur mon amour »]. Elle aussi est passée par ce stade ; elle m’en parle avec d’autres
mots.
Nous nous sommes rapprochés. Nos mains se tiennent et refont le chemin. Elle me confie l’absurdité de son exigence : dans un couple il faudrait que l’autre soit tout pour elle et qu’il
puisse la combler affectivement + sexuellement + intellectuellement + spirituellement. Or elle voit bien ce qui se passe, en ce moment même, aux côtés de deux hommes qui ne sont
pas interchangeables, chacun avec ses zones d’ombre et de lumière. Je ne pourrais pas lui donner ce qu’elle vit avec Adrien, et dans le même temps sa relation avec lui n’a pas touché le plan sur
lequel nous communiquons. Alors elle s’épuise à demander plus, en tirant vers le haut ou vers le bas.

Le dernier soir nous n’étions plus que cinq à table. La discussion était passionnante mais
s’étirait en longueur. Iliane-Patricia s’est éloignée pour chanter en s’accompagnant à la guitare. Les autres partis, Adrien et moi l’avons rejointe. Il a sorti sa guitare et nous avons chanté,
parfois avec une telle force (
Le plat pays) que nos voix se perdaient dans la garrigue, parfois avec passion (
Suzanne), pour finir avec tendresse (
Verte campagne… J’ai
oublié la plupart des titres). Ma voix se faufilait entre les leurs à la recherche d’une harmonie insolite.
Puis nous avons traversé le grand champ, après qu’elle ait crié : « Gare au loup ! » Une fois seuls, ils ont échangé quelques mots qu’elle m’a rapportés ce matin :
— Je me sens bizarre.
— Oui, nous planons. Du désir s’est glissé entre nous [trois]. Tu l’as senti toi aussi ?
Cette énergie qui nous maintenait en état de chanter, quand le vent glacial et la lune nous exhortaient au silence… Du désir à l’état sauvage.
Elle m’a demandé si j’avais eu envie de faire l’amour cette nuit. Pour toute réponse mes mains glissé sur la peau nue de sa taille.
Une heure plus tôt j’avais aperçu son agenda sur la table. Je me suis mis à le feuilleter en cherchant le prochain week-end où elle ne serait pas en voyage, en stage, au spectacle, avec Adrien,
etc. J’y ai inscrit mon nom.
[Suite]
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