Mardi 4 juillet 2006 2 04 /07 /Juil /2006 17:57
— C’est de la soie ?
— Non, du coton.
— Allez, regarde comme c’est doux à toucher…
— Le coton est toujours comme ça avant le premier lavage. Ils le vendent empesé.
— Quand même, je crois que c’est de la soie.
Soit. Les lungi du Bengale sont tissés de coton, j’en suis sûr, mais à quoi bon insister ? La main qui parle ne restera longtemps à expertiser le textile.

Ma tête est détachée du corps.

Le stress. Quelque chose de très rare chez moi et qui mérite le détour. Je me sens en survie, tout en surexcitation sous une couche épaisse qui me protège de mes fonctions vitales. Semblable à de nombreux vingtenaires ou trentenaires que je vois exorciser leurs fatigues et ne pas s’autoriser un regard désabusé sur le monde — Nicole Garcia disait à la radio, dimanche après-midi : échapper à la confusion de la vie. J’en fais l’expérience ce soir : des pensées qui tournent à vide, ou à trop plein, et envie de rien. Ce rendez-vous est une invitation deux fois ajournée pour cause de surmenage.

Me voilà parti dans le souvenir d’une discussion récente avec mon ami D.A., chercheur au National Institute of Health et spécialiste des maladies infectieuses. Son équipe travaille sur les relations entre stress et système immunitaire. À force d’être stressés les gens développent une forme d’immunodéficience. Mais il y a pire : tout antidépresseur (Prozac, Ritaline, cannabis, oui oui…) qui élimine les symptomes du stress (la couche protectrice) met l’organisme en danger. D. et ses collègues anticipent une véritable épidémie de syndromes de type Altzheimer ou Parkinson, dans les décennies à venir, conséquence de cette consommation frénétique dont l’accoutumance s’installe au plus jeune âge. (Le Prozac vient de bénéficier en France d’une autorisation de mise sur le marché pour être prescrit — par un médecin généraliste ! — à des enfants de huit ans. La médecine pédiatrique inféodée à l’industrie pharmaceutique est un crime contre l’humanité.)

Je pense à tout cela et ça ne m’aide pas beaucoup à oublier les idées noires. Ma cervelle empesée dégouline entre plusieurs couches de choses faites et à faire. Aujourd’hui j’ai bossé avec un collègue qui se ronge les ongles à l’état naturel. Ma peau est raide et douce comme de la soie. L’amante a trouvé les bons gestes, les bonnes paroles auxquelles je réponds avec moins d’effort, bien qu’un peu absent, introuvable au milieu des couches.

Elle s’abandonne à la douceur. Je redoutais qu’elle découvrît mon sexe inerte et hostile à toute négociation. J’aime l’offrir ainsi sous la seule condition qu’il soit posé sur un volcan — pas comme un rat mort sur la banquise. J’ai senti venir C. très lentement, comme si elle soufflait sur des braises. Quand la rencontre a eu lieu l’énergie du désir était présente.

« Je ne connais rien de plus doux », m’a-t-elle dit en écrivant son mantra au sommet de l’arbre. Doux comme de la soie. Le soi dressé tout d’une pièce. J’ai senti vibrer mes artères tout le long du corps et jusque dans ma tête. Une dernière fois j’ai pensé à des lectures savantes : le stress est associé à la vasopressine qui contracte les vaisseaux en faisant monter la tension. Or, cette vibration que j’ai entendue, c’est l’ocytocine, l’hormone du bonheur qui l’a produite en dilatant les vaisseaux. J’ai l’image d’une eau nourricière qui se faufile dans les sillons d’une parcelle, au Ladakh, lorsqu’un enfant déplace savamment une pierre sur le trajet de l’irrigation. Catherine a trouvé la bonne pierre. Je sors d’une longue léthargie et la fraîcheur m’envahit soudain.

Le cannabis et les antidépresseurs déclenchent aussi des sécrétions d’ocytocine. Alors, où est la différence ? Je vais vous le dire : la main amoureuse n’est pas venue seule, elle est la messagère d’une autre rencontre. Car le plaisir se doit de franchir la porte d’entrée pour se répandre sur les pierres brûlantes qui pousseront des « ah », des « oui », des « encore » — les plus naïfs iraient jusqu’à crier « je t’aime ». La voici, voici l’amante posée nue sur mon éblouissement, comme un grand oiseau, triomphale jusqu’à la jouissance.

Le « mystère féminin », quelle sottise. Elle est ici en pleine lumière, elle me veut tout en profondeur car elle ne s’est jamais sentie si ouverte, elle me prend et je redeviens moi, le temps de m’oublier, rendu comme un spasme de mousse à la crête de la vague.

[Suite]

Par Julien Lem - Publié dans : Lire de bas en haut
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires
Retour à l'accueil

Commentaires

Prise entre la beauté de tes mots et les reflexions que m'inspirent tes pensées noires, je ne sais comment réagir...

alors je te fais juste des bisous
Commentaire n°1 posté par Madison le 08/07/2006 à 14h06
Ne t'en fais pas pour mes pensées, elles ont blanchi depuis cette étrange soirée. La lumière est de retour ! Je t'embrasse.
Réponse de Julien Lem le 08/07/2006 à 18h46

encore et toujours sous le charme...


tes mots puissants et arômatiques, le parfum du plaisir qui s'abandonne entre les lignes de vies...


merci de tous ces voyages...


 

Commentaire n°2 posté par Johanna le 10/07/2006 à 07h27
Texte superbe, comme les autres d'ailleurs
Commentaire n°3 posté par la grande Loulou le 21/07/2006 à 01h30

Ce blog

  • Retour à la page d'accueil
  • : Fils invisibles
  • : Un loup gris partage les émotions, intuitions et désirs au fil de ses « voyages » d'amitié amoureuse.

Syndication

  • Flux RSS des articles
 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés