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1 juin 2006 4 01 /06 /juin /2006 23:29

Elle a garé son auto presqu’en double file, tous clignotants allumés, devant la librairie. C’est là que nous nous sommes vraiment retrouvés : j’ai du mal avec les rencontres bisou les mains sur le volant vite démarrer avant que l’autre nous corne au cul. La librairie G., donc. C’est vrai qu’elle vaut le déplacement, elle sent bon le papier, l’amour des belles lettres et l’amour tout court. De l’amour à tous les rayons, petits et grands tirages… Il y a même un blaireau qui publie une histoire naturelle de la monogamie, mais le 4e de couverture nous rassure en parlant de monogamie plurielle, non je déconne pas !

— Je veux t’offrir un livre.
— … ?

Elle me tend « Une vie divine », le dernier roman de Philippe Sollers.

— Je l’aurais choisi, moi aussi. Mais je n’aurais pas osé l’acheter seul, je ne sais pourquoi.

Ou plutôt je sais, j’ai mes sales habitudes, voilà. Elle m’emmène au rayon des livres d’art pour acquérir les dernières publications de calligraphes contemporains. Nous repartons avec un joli butin.

L’hôtel n’est plus en travaux. Décoration sobre et chaleureuse, le personnel fait dans la précarité et la gentillesse.

Assise au bord du lit, elle me demande de lui faire la lecture. Un chapitre, puis deux, j’y prends goût car Sollers ne demande qu’à être mis en bouche. Mais je m’arrête avant l’ivresse. Elle observe le livre.

— C’est une belle typo, très agréable à lire.

Puis elle ouvre « Fragments de Mémoires », de Jacques Casanova de Seingalt, une merveille de composition graphique du créateur Brody Neuenschwander. Je suis ébloui par la beauté plastique de cet ouvrage. Nous promenons de page en page nos regards, celui de l’experte et du novice, sans vraiment prendre le temps de capter des fragments d’un texte qui annonce d’autres plaisirs en un autre temps.

— Si on mangeait ?

Le restau nous accueille avec un délicieux buffet de hors d’œuvres. Je craque pour un gratin de chèvre et de tomates et nous évitons les desserts. Saveurs, couleurs, légèreté, nous prenons plaisir à rompre avec un quotidien trop fébrile. Il est tard et nous sommes encore dans la salle à manger vidée de sa clientèle. J’aime cette absence de hâte. Pourtant, quelques instants plus tard, après une douche brûlante, peau contre peau, nous dévorons des semaines d’absence.

Elle m’a fait crier de plaisir, les bras en croix, en s’excusant de je ne sais quoi, puis elle elle est montée au ciel quatre fois sans excuse. Alors nous nous sommes lovés pour dormir, aussi proches que des jumeaux. Elle sent quelque chose d’électrique lorsque nos peaux se touchent. J’ai pensé à des instruments de musique mais c’est l’image des jumeaux qui s’est imposée à mes sens. Il paraît que 80% des grossesses seraient gémellaires au départ. Un des fœtus cesse de se développer au bout de quelques mois. Il semblerait que ceux qui survivent, vous et moi pour la plupart, passent le plus clair de leur temps à la recherche du jumeau disparu. Pour moi c’est une jumelle, je n’en doute pas, d’ailleurs j’achète souvent des choses en double — on ne sait jamais —, j’aime les personnalités doubles et l’histoire dans l’histoire. Là, envahi de petits tremblements comme si je retournais à la vie fœtale, à l’unité avec mon double du soir, ma sœur mon amour.

Le sommeil, on ne le sait pas assez, est un puissant remède contre la mort et la servilité de la mort. M.N. est un virtuose du sommeil, un expert de son délire contrôlé, de ses bacchanales absurdes. Il sait dormir, il sait être éveillé, il se couche parfois avec l’air amusé de celui qui est curieux de savoir ce que ses cauchemars lui réservent. Rien de nouveau, toujours la même mécanique humaine, trop humaine. Il note d’ailleurs qu’il s’approche de plus en plus d’une métamorphose ininterrompue :

« Tu dois te glisser, en un court intervalle de temps, dans la peau d’un grand nombre d’individus. Le moyen en est la lutte perpétuelle. » (Sollers)

J’ai fait toutes sortes de rêves étranges. Dans celui qui m’a le plus marqué je suis un personnage de bande dessinée dans un décor dont les couleurs et les textures sont semblables à celles de Frédéric Boilet, tout en me rappelant l’univers plus fouillé de Neuenschwander. Je passe d’image en image dans une sorte de course-poursuite à travers des villages abandonnés (ce soir on a parlé d’un village détruit à la fin de la guerre) accompagné d’une jeune héroïne qui n’a pas froid aux yeux. Je me souviens qu’elle participait aux sorties de ski du lycée, mais qu’elle faisait toutes ses descentes dans un grand seau en plastique jaune, plein schuss sur les pistes noires. Petite sœur qui bravait la mort.

[Suite]

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Published by Julien Lem - dans Lire de bas en haut
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commentaires

Nymphe 25/03/2007 23:36

C'est marrant que je lise ça ce soir... Partage de livres, de textes, de mots...
L'homme sur le porte bagage vient de me demander "qu'est-ce qui te fait rire ?
- rien
- rien ?
-rien qui te regarde".
Il me regarde en souriant, et continue à discuter avec notre hote.

Ca m'énerve, je n'arrive pas à reconnaitre l'amante de ce texte !

Julien Lem 26/03/2007 00:01

On ne va pas tout  dire, quand même ! :-b

Johanna 05/06/2006 15:12

cette théorie expliquerait bien des choses dans mon cas...je ne me cherche pas d'excuse, juste une place tendre et caressante dans un lit de verdure.
séquence émotion intense...comme toujours, ces moments particuliers me renvoient à des vibrations pour lesquelles le ciel n'a rien à voir...sans doute la rencontre tactile avec ces livres caressés...
 

Julien Lem 06/06/2006 09:10

Tu n'as aucune excuse ! :-bC'est vrai qu'un beau livre s'ouvre comme les bras d'un(e) amant(e). Mais les deux sont nécessaires, pour ne pas se réduire à une tête flottant au-dessus des nuages - cf de nombreux blogs littéraires, pleins de belles phrases monologuées mais mortellement ennuyeux...

Ligérienne 03/06/2006 05:14

J'aime bien cette idée de jumeaux.Mais monter au ciel sans excuse, quand même ...

Julien Lem 03/06/2006 23:09

Si les femmes se mettent à jouir sans notre autorisation, tout fout le camp, pas vrai? :-b

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