Dimanche 5 février 2006
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Allegro ma non troppoLes femmes sont arrivées à la même heure de deux directions opposées. À la fin d’une journée sans ADSL — le prix de l’isolement — j’étais peu enclin à la vie sociale. Elles non plus, trop épuisées pour de grands discours. J’ai improvisé un repas pendant qu’elles échangeaient des nouvelles d’un chantier de construction bioclimatique. Galettes de céréales, brocoli, algues et choucroute crue, drôle de mélange où il manquait certainement une teinte de rouge (du poivon mariné ?) et une pincée de tendresse (un filet de saumon ?), sans oublier quelques gouttes de citron. Difficile d’être au top pour plaire aux femmes. ;-)
Catherine est en tenue de soirée. Pas bourge, mais bon goût. C’est la première fois qu’elle nous accompagne à un concert, et elle a le sens de l’élégance. Son visage est de ceux, très rares, où j’aime apercevoir le trait d’un crayon ou une trace de rouge. Mais elle s’est aussi enveloppée d’huiles essentielles dont l’odeur ne tarde pas à occuper tout l’espace. Aimée est un peu tendue, préoccupée semble-t-il par un appel téléphonique. Elle décide de nous laisser partir seuls, malgré notre insistance ; elle m’avait déjà dit qu’elle ne viendrait pas si la fatigue était trop forte, qu’elle pensait que nous préfèrerions y aller seuls. Et puis, l’ADSL s’est remis à marcher, et elle n’est pas fanatique de Mozart. « Vous me raconterez ? »
AndanteL’inconvénient d’un concert privé est qu’il est difficile d’y accéder si l’on n’a pas noté le numéro de la maison. Nous avons fait presque toutes les portes cochères, mais c’est du tourisme puisque nous sommes en avance. Au fond d’un atelier de lutherie, un minuscule auditorium meublé d’un piano demi-queue. Dans mon souvenir, c’était une toute jeune pianiste qui venait jouer du Mozart, mais c’est une femme d’âge moyen, concertiste et professeur au conservatoire, qui nous présente des sonates en do majeur, fa majeur et la majeur, avec de courtes explications.
Je voulais comprendre pourquoi j’ai si longtemps été réfractaire à l’œuvre de Mozart, et je crois que c’est devenu clair. J’ai trop entendu jouer sa musique instrumentale de manière virtuose mais académique. (Il aurait été milliardaire s’il avait touché les droits d’auteur sur les sonneries de téléphones. Je hais les portables, leurs sonneries et encore plus leur dépeçage du patrimoine musical.)
Ce soir, bon public, bien entouré, je découvre qu’il y a du corps, de la sensualité derrière ce délire d’ornementation. C’est une musique libertine à écouter le sexe en berne, une main pressée sur la hanche de sa voisine. La pianiste a tout mis en œuvre, au-delà de sa maîtrise du répertoire, pour suggérer ce passage au sensible : elle est vêtue d’une robe noire qui dévoile entièrement une épaule — la gauche, que le public ne voit pas pendant son jeu. Cette exposition furtive du corps me paraît significative de son approche musicale.
Mes mains sont aux anges, elles rêvent de femmes et de claviers…
Dédé nous offre du bon cidre, ses commentaires pleins de finesse et un sourire orné d’un nez magnifique qui semble sorti tout droit de son atelier. Il nous parle de ses innovations sur la viole d’amour, un instrument bien nommé.
Presto agitato— Aujourd’hui je me suis un peu parfumée. Tu aimes ?
— Non.
— … :-(
—Ce n’est pas ce parfum en particulier que je n’aime pas, mais la distance qu’il installe entre nous.
— Je sais, mais ce soir il n’était pas prévu que nous restions ensemble…
En effet, un kilomètre avant l’arrivée j’ai éteint le moteur et les phares au bord d’une route de campagne ; oublié de serrer le frein à main, pour un peu nous finissions la soirée dans le canal ! C’est une courte pause pour laisser courir un peu le désir, comme un chien qui aurait envie de s’ébattre. Elle me dit :
— J’ai vraiment apprécié cette pianiste, tu a vu comme elle investissait son corps dans le jeu ?
— Oui. C’est certainement très difficile de ne pas tomber dans le maniérisme, mais je lui ai trouvé une grande justesse.
Nous aussi, nous sommes là, dans une brève performance amoureuse au bord de la route déserte, sous une nuit glaciale, protégés par des couches de laine. Baisers en arpèges, pression du désir en accords brisés, encore quelques mouvements et nous y allons. Catherine repart chez elle malgré le sommeil.
Aimée fait son courrier avec la télé en marche, ce qui m’arrive aussi parfois. Nous allons dormir très tard. Avant d’éteindre elle me dit :
— Si je vous ai laissés partir seuls, c’est parce que je ne supporte pas son parfum. Je lui ai déjà dit, pourtant…
— Moi aussi.
— Elle fait ça pour éloigner les hommes !
— Tu crois ?
Il y a de la dissonance dans l’air, mais pas sur le mode de la rivalité. Les femmes virtuoses savent bien détourner le désir, il leur suffit de cacher au public une épaule nue ou quelques sentiments.
Mon sommeil a été encombré de figures féminines, inconnues aux visages familiers, qui venaient échanger quelques caresses à travers leurs gros pulls de laine, puis disparaissaient comme une variation efface la précédente. « Ah vous dirai-je maman ! »
Le matin, elle m’a pris en elle et toutes les femmes entrevues se sont retrouvées dans une explosion de jouissance.
— C’est curieux, tu te mets à sentir le miel quand on fait l’amour.
[Suite]
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