Dimanche 1 janvier 2006
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Yolande a vécu seule. Ni homme ni femme avec qui elle ait jamais eu envie de faire des projets. Elle nous dit en riant : « J’aurais bien aimé qu’on me dise un jour “Sois belle et tais-toi” ! » Elle a quand même comblé ses besoins d’affection et de socialisation en travaillant avec de jeunes enfants et en s’adonnant passionnément au théâtre. Elle nous reçoit dans le châlet que ses parents, modestes fonctionnaires, ont fait construire au prix d’une vie d’endettement. La vue est magnifique sur les méandres de la Loire encore couverts de glace. Cette maison est un paradis du bon goût, pleine de livres choisis et d’objets insolites. L’étage qui sert de chambre d’amis ressemble à un petit espace scénique, dessiné par un ami de la famille qui s’appelait Le Corbusier.
Aimée s’est endormie vite et je ne tarderai pas à la suivre. Le passage au Nouvel An est chaque année le déclencheur d’un sommeil prolongé agrémenté de rêves étranges. J’en ai eu un avant-goût, mercredi dernier, lorsque Catherine et moi avons passé quelques heures ensemble. J’aurais eu beaucoup à écrire sur la sensualité de nos jeux si nous n’avions pas sombré aussitôt après dans un profond sommeil régénérateur. Lorsque, vers 18 heures, nous avons quitté l’hôtel, chacun poussé par la nécessité de vaquer à ses occupations, nous étions presque ébahis de nous être réveillés côte à côte… J’aime ce sommeil qui me fait oublier les lieux et les circonstances. Je le sens revenir aujourd’hui.
Elle m’a demandé si j’aimerais la masser pour l’aider à s’endormir. Aucune femme n’est dupe sur cette demande car il est notoire que mes mains ne connaissent rien d’autre que le plaisir du toucher, et ne s’embarrassent d’aucune distinction entre massage et caresse. Si mes mains peuvent se poser immobiles sur n’importe quel être vivant sans qu’il y ait le moindre courant de sympathie, pour qu’il y ait du « frottement » j’ai besoin de ressentir du désir. Cette femme me plaît, avec ses yeux clairs et son petit nez retroussé, mes mains ont envie d’elle. Je dis oui.
Elle a gardé le minimum de vêtements (la nudité étant passée de mode) et me présente son dos. À cheval sur ses cuisses, à partir des pouces réunis sur le sacrum, mes doigts glissent avec fermeté le long de ses muscles endoloris. Sa peau est douce et belle. J’aime la blancheur d’un corps jamais exposé à la brûlure du soleil, et surtout sans ces hideuses « traces de maillot ».
Je n’utilise pas d’huile car ce serait forcer une fluidité du contact qui doit venir naturellement : si la peau résiste, la pression diminuera jusqu’à l’effleurement, ou encore mes mains s’arrêteront, en attente de désir.
Le désir est bien là, très doux. Je le sens dans la respiration de mon amie : sa poitrine se gonfle quand mes mains lui prennent doucement les hanches, elle a remonté un peu ses coudes et tourné la tête sur le côté pendant que je massais des points sur ses fesses. J’ai dégraphé son sous-vêtement pour que mes mains puissent glisser sans discontinuer le long de sa colonne, redescendant sur les côtés après s’être attardées sur les épaules. Je ressens un délicieux frémissement lorsqu’elles effleurent les flancs de ses seins. C’est pour moi, mystérieusement, la zone la plus érogène du corps féminin. J’aime me croire seul à goûter la charge érotique de cet effleurement.
J’ai toujours des mots d’amour sur les lèvres, jamais prononcés, quand je masse la nuque d’une tendre amie. (Je crois qu’il est inscrit dans la mémoire corporelle qu’il faut faire pleinement confiance à un être humain pour lui présenter sa nuque. Serait-ce le vestige d’une peur ancienne suscitée par le récit des condamnés qui offraient leurs nuques aux sabres des bourreaux ?) La nuque est un lieu chargé d’espoirs et de déceptions ; sa souplesse est à la mesure de notre capacité de réagir aux vicissitudes. Quand on la caresse tendrement, le désir du corps s’apaise, c’est le cœur qui parle, on pourrait se quitter maintenant, plein de gratitude, sans savoir pourquoi. Mais cette gratitude me fait poser les lèvres sur le haut de son dos, et tout ce bel édifice chavire quand je reçois la saveur de sa peau, l’odeur de son cou et de ses cheveux bouclés. Le désir me fouette le sang.
Elle s’est retournée en souriant et m’invite à continuer. J’ai résisté à l’envie d’embrasser ses lèvres car je ne veux pas d’un désir fou. C’est avec Marie que j’ai appris que le toucher humide, ne serait-ce qu’un baiser sur le dos d’une main, pouvait déclencher un torrent de frustrations.
De nouveau à califourchon sur ses cuisses, j’ai repris le massage des hanches en allant chercher loin dans le dos les points d’ancrage. Elle se cambre un peu, chaque fois, pour que mes mains passent sans peine, mais je ressens du plaisir dans ce mouvement. Son ventre, à présent, que je touche avec précaution mais en pleine confiance. Ce ventre a beaucoup à raconter et mes mains sont à l’écoute. Le geste de caresse est devenu plus ample, encore plus ferme sur le dos et plus doux sur le ventre, plongeant sans pudeur dans la toison du pubis qui libère lui aussi son cortège de revendications. Sans jamais lâcher le ventre, je remonte le long de ses côtes, contournant d’abord les seins par les flancs, délicieux passage tandis que mes yeux, qui n’ont pas fait le détour, contemplent victorieusement les pointes qui émergent à chaque passage… Le geste s’épanouit sur son cou, ses épaules, pour redescendre sur les bras, les mains, les doigts un par un, puis les épaules encore, et les seins que je prends dans mes mains immobiles pour mieux les sentir se gonfler. Je me suis penché dangereusement sur elle. Elle le sent bien car elle ne peut ignorer mon arbre durci que son os pubien écrase douloureusement. Je pourrais, j’aurais pu… Mais non, c’est à un massage qu’elle m’a convié. Je me redresse stoïquement et m’assieds sur son côté droit.
Les pieds, à présent. Chaque fois qu’une tension se dénoue je la sens aussi se libérer en moi. Talons douloureux, les doigts qui tardent à s’ouvrir. Puis le serrage des chevilles, enfin un point au-dessous du genou. Les mollets, juste pour le plaisir, et les cuisses de même. Des jambes de reine, elle prend soin d’elle !
Elle a ouvert ses genoux pour que je n’hésite pas à caresser l’intérieur de ses cuisses. Mais elle ouvre un peu plus, imperceptiblement, quand le geste est proche de son sexe. Mes doigts glissent de chaque côté, à la lisière du duvet, et elle ne peut cacher son plaisir. Mon majeur (seuls les majeurs sont autorisés !) va chercher la racine de vie (le muladhara des yogis) et le presse en tournant avec insistance, tandis que la paume de ma main gauche est posée très légèrement sur un autre point de son ventre. Je ne sais pas combien de temps ce geste a duré. Il s’est transformé progressivement, au fil de sa respiration, jusqu’à ce que la paume de ma main droite appuie avec force sur le sexe qu’elle recouvre en entier. Impression un peu ennivrante de marcher sur du sable mouvant. Je finis de la déshabiller. Mes doigts massent très doucement les plis autour de sa rose des sables. Je la contemple avec émerveillement, car je n’ai jamais vu deux roses identiques. Une goutte de rosée perle, je l’étale sur ses lèvres, elle frissonne voluptueusement. Je vais chercher sa main gauche qu’elle me laisse prendre sans préjuger de la suite. Je place ses doigts sur son sexe, car c’est avec ses doigts que je veux la caresser maintenant. Elle a bien compris l’intention et finit par m’inviter dans ce geste intime ; aucune main masculine (en tout cas pas les miennes) n’est assez sensible pour caresser le bourgeon capricieux que je vois maintenant grandir sous ses doigts. J’ai donc posé ma main gauche sur la sienne pour en saisir toutes les vibrations. La droite est retournée à la racine, mais je vois d’autres gouttes perler et je sens l’aspiration qui prend un doigt, puis deux, puis trois. Trois frères se retrouvent donc dans une caverne brûlante, baignant dans un nectar qui les invite à des cabrioles les uns sur les autres sans se soucier des parois qui les frappent avec insistance. Le quatrième attendra : il ne s’invite jamais la première fois. Si j’étais femme, sans doute je préfèrerais ce ballet virtuose à la pénétration monotone d’un imbécile de pénis.
Je me suis entièrement coulé dans son plaisir comme l’écume au sommet d’une vague qui n’en finit pas de grandir. Ma main gauche lache un moment la sienne pour caresser son ventre et son visage. Ses lèvres pincent mes doigts (je ne peux me retenir de penser chaque fois aux lèvres prodigieuses de Marie), elle aspire un doigt dans sa bouche et le mord avec autant de douceur que si elle avait pris mon sexe, puis elle libère ma main couverte de salive, qui revient faire rouler entre deux doigts la pointe dure d’un sein. Mais je n’insiste pas, car c’est ici, à la racine, que se joue le dernier acte. J’ai glissé ma main encore humide sous sa hanche pour pétrir ses fesses et appuyer les doigts sur son sacrum. Ma tête roule sur son ventre, à l’écoute de l’ondulation du plaisir, un ventre que je finis par mordre.
Elle a joui dans un long spasme en pressant ma tête très fort contre elle. Nous sommes restés immobiles, puis mes doigts ont quitté discrètement la caverne. J’ai senti quelque chose de définitif dans cette jouissance et ne l’ai pas invitée à recommencer. Alors je me suis allongé, elle m’a serré tout entier dans ses bras, posant ses lèvres sur les miennes, et elle a accueilli mon désir.
C’est drôle que mon rêve ait cru mettre en scène Yolande, cette vieille amie qui me tend pudiquement la joue pour faire la bise. En réalité, ce n’était qu’un prétexte, car la femme rêvée ne lui ressemblait en rien, même en gommant la différence d’âge. Le rêve était un moyen comme un autre d’évacuer le mystère d’une femme dont on ne connaît aucune histoire sentimentale, mais qui a des mains « magiques » car elle s’est découvert tardivement un talent de rebouteux. Hier je l’ai vue masser les mains d’Aimée. Mains de femmes, massages et caresses, le rêve était prêt à consommer !
Un peu plus loin, dans cette longue nuit, j’ai rêvé à un repas de famille où quelqu’un (un autre moi ?) faisait des plaisanteries salaces à propos de tire-bouchons. Je me réveille furieux d’avoir toléré une telle bêtise, mais quand je me rendors le même rêve revient avec des entonnoirs, et une troisième fois avec des allume-gaz. Tous ces objets me sont apparus dans leurs emballages, tels que je les avais vus dans une quincaillerie où nous avons fait des emplettes le 31 décembre. Le vin et le champagne étaient trop bons hier soir…
Par Julien Lem
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Publié dans : Sexe
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