Vendredi 11 novembre 2005
A peine entrée, elle a ouvert ses bras et nos lèvres ont commencé à jouer comme deux jeunes chiens. Et je te mords et je te frotte. Corps à corps. À travers les couches de laine, mes mains redécouvrent sa taille fine et sa poitrine de collégienne. Les siennes aussi ont besoin de chaleur et ne s’embarrassent pas de formalités. Elle m’a pris par la queue et plaisante sur les hommes si rapides à mettre le drapeau en berne.

Mes rencontres avec Catherine viennent souvent combler une longue période de disette amoureuse, un besoin d’espace où il est interdit de s’interdire le désir. Nous sommes ensemble pour faire la fête et retrouver le sens de nos sens. Nous jouons le jeu de l’érotisme à l’abri de tout sentiment, sinon la gratitude de se rendre disponibles l’un à l’autre. Faire l’amour d’abord, on verra bien ensuite. Je crois que cette absence d’enjeu tient en partie au fait qu’elle a passé l’âge des cycles de fécondité ; je me rends compte combien ces cycles peuvent susciter de frustrations, d’attentes, de peurs et d’impatience dans une relation passionnelle. La nôtre est tout sauf cela : nous attendons simplement que nos chemins se croisent, comme d’autres pourraient saisir l’occasion de s’inviter au cinéma ou au restaurant.

À présent nous sommes assis face à face. C’est le moment de se dire bonjour et d’échanger quelques civilités. « Tu prends du miel dans le romarin ? » Nous égrenons les péripéties d’une semaine chargée, pour conclure qu’il était indispensable, aujourd’hui, de se faire un break. Elle a envie d’être massée, caressée ; nous en parlons à distance sans nous rapprocher.

J’ai failli lui demander si elle avait lu mon message. Hier soir je lui ai écrit :
Puis-je te demander une faveur ?
De venir demain avec ton odeur naturelle, sans la couvrir de senteurs aromatiques... C'est important pour la quiétude de mon esprit !
Mais elle aborde le sujet d’elle-même. Oui, elle l’a lu ce matin, juste après avoir découvert une vieille bouteille de parfum et s’en être mis « trois gouttes pour essayer ». Elle est aussitôt retournée prendre une douche. Mais le parfum est resté. Elle a compris que je n’étais pas la seule personne incommodée par ses huiles essentielles et autres crêmes. Aimée le lui a dit plusieurs fois. Je n’ai pas envie qu’elle apprenne son passage en ouvrant la porte, ce soir, et qu’il faille dormir la fenêtre ouverte.

Le temps de parole est épuisé. Quelques mesures de Satie et nous revoici enlacés, chaudement couverts, elle qui enlève une laine après l’autre, comme une poupée gigogne. Sa peau, enfin. Si douce que je lui pardonne les crêmes. Des mamelons de pucelle, petites fleurs qui adorent être effleurées.

C’est peut-être parce que nous faisons l’amour dans une totale insouciance que le temps est sens dessus dessous : pour moi Catherine a dix-sept ans — je veux bien écrire 18 pour éviter des ennuis. Mais il y a aussi une fraîcheur qui vient de la rareté de nos rencontres. Elle me dit que pendant de longues périodes elle oublie complètement la sensualité de son corps. Elle redécouvre chaque fois combien il est agréable d’être caressée, désirée, et de s’abandonner à la sensualité d’un homme. (Son ami officiel ne la touche plus depuis des mois. Il dit qu’il n’a plus envie.)

Je n’ai pas vraiment besoin qu’on me demande d’être sensuel. Je me jette sur elle avec beaucoup de délicatesse. Elle mouille ses doigts.

Jouissances. On est là pour ça.

Puis, quelques minutes, quelques heures ? Nous restons silencieux, bottis l’un contre l’autre dans un état de demi-sommeil. C’est peut-être là que nos âmes se rencontrent. En tout cas, quelque chose de subtil, que je n’ai jamais connu, se passe entre nous. Une absence faite de présences, parfois anxieuse pour moi car j’ai peur d’une visite qui viendrait troubler cette quiétude. Catherine s’éveille et me dit que nous nous sommes accordés. Elle donne le « la », je chante le même « la » : oui, nous y sommes !

Je la quitte sous le prétexte de préparer le repas, mais j’ai surtout besoin d’être debout, dans l’entrée, à garder la tanière. Courgettes aux graines de coriandre, algues parfumées au tamari. Quelqu’un frappe doucement à la porte-fenêtre : c’est la voisine qui m’invite à rencontrer je ne sais qui. Je lui réponds que je suis en train de cuisiner. « À cette heure ? » De quoi je me mêle.

Catherine se lève et nous déjeûnons sur la terrasse. Elle apprécie le menu. Elle boit du romarin sans le sucrer, puis trempe sa cuillère dans le pot de miel. C’est bien mon genre, nous sommes à l’unisson.

Elle est venue me demander conseil sur des logiciels. On fait un peu de Photoshop. La vie reprend son cours après une éruption volcanique ordinaire.

[Suite]

Par Julien Lem - Publié dans : Lire de bas en haut
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