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Dimanche 21 août 2005 7 21 /08 /Août /2005 00:00
Dans mon journal, le 23 janvier 2003

Patricia vient me chercher à la gare. C’est un moment que je savoure, comme l’an dernier à la même date. Elle est belle, aimante, aimantée.

Depuis presque un an elle vit avec Daniel, un homme rencontré dans un stage de tantra. Elle me l’a présenté l’été dernier alors que nous campions avec des amis. Le courant a immédiatement passé entre nous trois — singulièrement entre lui et moi. Rien d’intellectuel mais une sensibilité commune à certaines choses, malgré mon rejet de tout geste de tendresse entre hommes. (Il faudra que j’écrive un jour le dégoût que m’a inspiré un coiffeur pédophile qui exerçait au pensionnat.)

Patricia et Daniel ont vécu une passion incontrôlée. Ils ont passé l’année entière à faire l’amour et rien d’autre sans se soucier du quotidien car il recevait une petite pension. Il est arrivé chez elle avec beaucoup de souffrances physiques et morales qu’elle a prises en charge comme thérapeute en lui faisant découvrir d’autres voies de guérison physique et psychique. Il a beaucoup changé. Elle m’a confié, l’été dernier, que dans leurs premiers rapports il jouissait très vite. Ils ont donc convenu de suivre la « voie de l’extase »… Après quelques mois de renoncement à l’orgasme leur sexualité est devenue magnifique. Elle a surtout découvert avec lui sa propre jouissance.

Aujourd’hui elle ressent beaucoup de tensions. Ils sont prisonniers de cette relation, au bord de l’étouffement à cause de la possessivité maladive dont elle est imprégnée. Une manière de briser le cercle, de défusionner pour de bon, était que je vienne la rencontrer. Lui, fou de jalousie, est parti avant mon arrivée pour assister à un stage « sur la colère ». Ça ne s’invente pas ! Mais j’aurais préféré qu’il reste.

La tension est si forte ce soir que Patricia ira dormir seule dans la chambre de sa fille. Le lendemain matin j’attends qu’elle revienne tout en lisant un ouvrage de Barry Long « Comment faire l’amour divinement » qu’elle m’a prêté avec une forte recommandation. Intéressant malgré le ton prédicateur et l’enrobage New age. Je me retrouve parfaitement dans ce qu’il écrit sur la pollution de l’émotionnel dans une relation amoureuse : cet émotionnel qui nous précipite dans le fantasme, détachés de nos sensations.

Toutefois, Patricia me paraît conditionnée par le livre de Long car je sens une pression dans tous ses gestes amoureux : elle ne veut plus que je laisse apparaître mon plaisir. Auparavant, je ne devais pas pénétrer en elle, c’est elle qui me prenait, me « pénétrait » en quelque sorte… (Elle utilise le même renversement des termes que Marie et d’autres femmes.) Mais a présent elle a une nouvelle exigence : je dois subir son immobilité, étant supposé « faire monter l’énergie » et attendre… Or il ne se passe rien, ou plutôt je la vois partir, loin dans ses pensées, pendant que son sexe devient inerte et froid. Le mien s’ennuie et finit par se recroqueviller. Ensuite elle bouge un peu, et en serrant elle m’expulse. Tout cela fait baisser mon excitation chaque fois un peu plus.

Je n’ai plus le droit de goûter la saveur de sa peau, encore moins de toucher son sexe avec mes lèvres ou mes mains. Elle dit que je dois attendre qu’elle m’y invite, mais l’invitation ne vient pas. J’ai envie de saveurs, d’odeurs. Elle se barbouille d’huiles essentielles, prétextant un rhume…

Ses mains ne sont pas sensibles. Elle décrète soudain que j’ai une « tension » ici ou là, ou qu’elle « sent » du chaud, du froid, de « l’énergie », tout cela sans lien avec le contact.

Je finis par avoir du désir sans être excité et ressentir la même frustration qu’elle. Elle en est à se défouler en paroles : « Baise moi ! »

De plus, Patricia est en période d’ovulation. Elle m’annonce que cette période prendra fin lundi matin, juste avant mon départ.

Je me sens comme un objet sur lequel elle se masturbe. À ma surprise, elle écrira que c’est moi qui l’ai prise comme un « bout de viande »…

À califourchon sur mon sexe, elle n’a de cesse de répéter les paroles de l’animateur des stages de tantra. Quand ce n’est pas lui c’est un autre thérapeute qui prend la parole. Dans ce qu’elle recherche sous l’étiquette « tantra » il me semble voir un décalage entre fantasme et réalité. J’en perçois l’effet à la manière dont elle essaie de me faire entrer dans son imaginaire. Mais mon sexe répond qu’il n’a pas envie de jouer.

Je dis à Patricia qu’elle me manipule. Elle ne comprend pas. J’ai du désir pour elle, elle aussi a du désir pour moi et ne cesse de le répéter, mais nous ne sommes pas sur le même chemin. En même temps, je continue à sentir quelque chose de profond vibrer entre nous. Nous parlons beaucoup et dans sa grande lucidité elle m’ouvre des pistes nouvelles pour comprendre ce que j’ai vécu avec Marie.

Le dernier matin, elle découvre qu’elle cherche à combler à travers moi un besoin relationnel suscité par la violence de son père. Quand nous touchons ces profondeurs, le désir revient, très fort. Elle attrape mon sexe et me glisse à l’oreille : « Tu ressembles à mon père. Baise moi, vieux con ! » Je réponds en crachant immédiatement mon sperme dans sa main… Petite salope. Je perçois un grand soulagement en elle.

A la gare, notre séparation est paisible comme elle l’a toujours été entre nous. Pourtant, dans les heures qui ont suivi elle dit avoir ressenti de la colère, une colère qui s’est chargée de nouvelles interprétations après qu’elle ait appelé son thérapeute. Elle m’envoie, quelques jours plus tard, un message auquel je réponds point par point sans faire de concessions. Plus tard, au téléphone, nous achevons de dénouer les malentendus.

Elle a compris pourquoi elle se refroidissait : elle sentait que Daniel était très en colère contre elle malgré le calme de leurs conversations téléphoniques (ils se sont appelés plusieurs fois pendant ma visite). Effectivement, il était en rage. Il est d’ailleurs encore en rage, si bien qu’elle a pris un peu de distance avec lui. Moi aussi j’étais gêné par rapport à Daniel et n’avais pas envie de le faire souffrir, même si cette rencontre avait pour objet principal de mettre à jour leur possessivité.

Nous découvrons combien il est important de se mettre d’abord en « fusion » de la manière que l’on sent juste, même si cela se limite à se regarder, se tenir enlacés, se prendre les mains… Commencer par autre chose que le sexe. Je lui ai dit à quel point j’étais surpris qu’elle m’emmène immédiatement au lit pour me sauter dessus, alors que je me sentais trop vulnérable et trop dominé par me désir pour lui résister.

Elle va mieux et voit plus clair dans sa relation avec Daniel et nos rencontres. Elle n’arrive toujours pas à entrer en contact avec moi parce qu’elle sent un désir construit sur des fantasmes ou des choses à résoudre en elle par rapport à son passé. Par exemple la projection qu’elle a eu besoin de faire, sur moi, du désir et de la violence de son père. De mon côté, je ressens ces présences étrangères comme un voile entre nous. Nous ne sommes pas encore parvenus à la nudité complète. Pour moi cela se traduit physiquement, comme si son corps était couvert d’une épaisseur qui le refroidit et le tient à distance. Nous parlons longtemps de ces sensations. C’est bon d’en parler, car nous pourrons certainement trouver un passage à travers ce voile.

La suite de ma relation avec Patricia est dans « La voie de l’extase (4) ».

[Suite]

Par Julien Lem - Publié dans : Lire de bas en haut
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Dimanche 21 août 2005 7 21 /08 /Août /2005 00:00
Dans mon journal, le 9 novembre 2003

13H41. J’arrive en gare de Lyon. Au bout du quai je m’attarde à dévisager les figures anonymes tournées vers le flot des voyageurs. Chaque fois que j’arrive dans cette gare je repense au jour où Marie est venue m’accueillir, seule, un peu perdue dans son grand manteau de laine. Elle m’avait serré dans ses bras, longuement, quel délice, nos corps déjà réunis malgré la rigidité des vêtements…

Imbécile que je suis. Elle ne viendra pas aujourd’hui, pas plus que les autres fois. Je plonge dans le métro, ligne 14. En route, mon portable sonne. Un message d’elle : « Je ne sais pas à quelle heure tu arrives… » Pauvre fou. Déjà, vendredi, elle m’avait appelé car elle avait oublié le jour de mon arrivée, inquiète que je puisse être là le samedi. Puis elle m’avait demandé pourquoi j’arrivais si tôt à Paris. « Mais… pour te voir ! » Elle avait ri d’un rire qui ne faisait pas mon bonheur. Je lui avais écrit pour rappeler mon heure d’arrivée, et aussi que je me proposais de l’aider lundi dans un travail de rédaction, etc. Elle a tout oublié. Pauvre fou !

J’ai envie de changer de route, fuir la désillusion. Paris est glauque, mon cœur se racornit comme une feuille morte. J’hésite un peu puis j’appelle ma nièce. On convient de se voir demain soir, je logerai chez elle, mais rien n’est sûr car ça dépend de ce qui se passera aujourd’hui, tu comprends ? Elle rit, je me sens plus léger.

Marie est gênée en ouvrant la porte : Patrick est là. C’était donc cela : elle aurait souhaité que j’arrive après son départ. Tant pis, je reste. Ils sont autour de Michel qui joue avec un puzzle. Patrick est chaleureux avec moi, ainsi que dans son rapport avec Marie. J’aurais dû les laisser seuls, mais d’une certaine manière j’ai besoin d’être présent. La boucle se referme, car le dernier moment que nous avons passé tous trois ensemble était le jour de ma première rencontre avec Marie.

Un peu partout, dans la chambre et la cuisine, des assiettes, des restes de repas, des verres. Marie m’explique qu’elle a fait la fête avec des amis hier soir. Je plaisante sur son âge, ce qui fait rire Patrick. Nous échangeons un regard complice, mêlé de tristesse, sur une belle femme qui brûle ses belles années.

Après son départ, Marie précise qu’elle a fait la fête toute la semaine, couchée à 3H du matin, et qu’elle est épuisée. J’ai de la peine à la regarder, avachie et pleine de tensions. Vision lugubre d’une femme vieillie trop vite, expulsée de son corps, juste un visage lumineux à la recherche de rêves anciens. Puis je l’imagine courtisée par des ivrognes, attirée vers les hommes aux larges épaules, se sentant exister à travers les regards posés sur elle, les idées, les mots, les mots… Finissant peut-être la soirée avec JM, un peu de sexe pour évacuer le trop-plein…

On parle de l’éclipse de lune. Les fêtards l’ont regardée, éméchés, dans la rue. La pleine lune — elle sourit en pensant à ma folie — s’est éclipsée, hier soir. J’ai une éclipse de cœur. Fin d’un cycle ?

Elle emmène Michel à un spectacle de marionnettes. Je renonce à les accompagner. Elle ne semble pas le regretter. Qu’est-ce que je fais ici, aujourd’hui ? Je fais la vaisselle et un peu de rangement.

Ils rentrent vers 18h30. Nous dînons. Ensuite je joue avec Michel, toujours aussi drôle. Nous jouons sur le grand lit qu’il partagera avec sa mère, tandis que je dormirai sur un petit matelas dans sa chambre. Je m’y installe avec deux bougies pour lire un ouvrage philosophique sur le temps. C’est le moment extatique de cette journée. J’aimerais être seul avec mon livre, une bonne semaine, dans un village de montagne. Marie me rejoint dans la chambre et commence par protester contre les bougies qui vont faire des saletés. Je continue à la lampe. Peu après, elle s’est endormie toute habillée sans se déplacer pour me souhaiter bonne nuit. Je vais dans sa chambre et pose la main sur son dos. Il est dur comme une carapace. Tout à l’heure nous avons parlé de la tortue de ma sœur, devenue violente depuis qu’elle est seule. Marie disait qu’il suffirait de l’anesthésier. « Euh non… Euthanasier ! » J’ai la main sur le dos d’une tortue anesthésiée. Je regarde son visage, limpide dans le sommeil, avec la courbure incroyable de ses lèvres. Il est froid comme celui d’une morte préservé par des soins funéraires. Cette image de mort, sans tristesse, est l’éclipse de mon cœur, comme si le grand oiseau blanc avait abandonné sa parure. Mon amour est plongé dans un profond sommeil. Plus tard je lirai dans Miller cette description qui fait parfaitement écho à la mienne :
Au petit jour, je contemple le cratère exsangue de son visage. Pas une ride, rien, pas un défaut ! L’air d’un ange reposant dans les bras du Créateur. Qui a mangé le Petit Chaperon Rouge ? Qui a massacré les Iroquois ? Ce n’est pas moi, pourrait dire cet ange adorable ; et qui, pardieu, qui, devant la pureté et l’innocence de ce visage, pourrait l’en accuser ? Qui pourrait déceler dans la candeur de ce sommeil que ce visage appartient pour moitié à Dieu, pour moitié à Satan ? Lisse comme la mort, ce masque, frais, adorable sous la main, de cire, pareil à un pétale ouvert à la plus douce brise. Si charmeur dans sa tranquillité et son ingénuité qu’on pourrait s’y noyer, s’y jeter corps et tout, comme un plongeur, pour ne jamais revenir. Jusqu’au moment où elle ouvrait les yeux sur le monde, elle gisait ainsi comme une planète morte et sans lumière propre, empruntant son éclat, telle la lune même.

(Le Tropique du capricorne, p.287-288)
Son portable sonne. Marie se lève, irritée. Je retourne dans la chambre de Michel. Je l’entends dire de rappeler demain. Puis elle vient me dire que c’est sa mère, qui l’appelle « à n’importe quelle heure ». (Il n’est que 21h00.) Elle me dit bonsoir, debout dans l’encadrement de la porte. Peu après, elle m’appelle, mais c’est pour me demander de fermer le verrou de la porte d’entrée. Elle me tend une main fatiguée, me dit qu’elle est désolée, je lui dis moi aussi, elle me demande pourquoi, mais pour toute réponse je pose ma joue contre la sienne. Je sens qu’elle n’aime pas ce contact. Eclipse. Je retourne dormir.

J’ai encore la sensation d’une boucle en train de se refermer, où les choses reprennent leur place (l’image de Marie et Patrick ensemble), le sentiment d’avoir puisé du bonheur jusqu’à épuisement chez cette femme qui m’a montré la pleine lumière et qui se trouve aujourd’hui seule, pauvre et exténuée.

A mon réveil, j’en suis au paragraphe « Eternal return versus deliverance » et je repense aux cycles et quasi-cycles. Les choses ne se sont pas refermées. Marie n’est pas retournée vivre avec Patrick. Notre histoire a bien existé. Malgré l’oubli – elle oublie tout… Mais aujourd’hui c’est un point critique, un éclatement des possibles. Mon cœur s’est libéré du cycle des pleines lunes.

Nous retournons au jardin du Luxembourg. Les belles statues sont toujours là. Ensuite nous allons consommer une crêpe et un café.

L’après-midi, j’avais annoncé que je partais, mais Michel dort jusqu’à 18h00 et je reste car Marie se sent prête à parler. Elle me dit qu’elle est pleine d’angoisse pour son travail, l’école de Michel, le logement, ses engagements associatifs, les relations avec les hommes qui ne la satisfont pas. Elle me dit encore qu’elle n’a jamais connu une relation sexuelle comparable à celle que nous avons vécue ensemble, que j’ai révélé beaucoup de choses en elle, je l’ai aidée à « débroussailler », à s’émanciper, croire en elle. J’entends : j’ai accompli ce qu’il fallait accomplir, mais aujourd’hui je n’ai plus de place dans sa vie. Elle va vers des hommes de son âge, par attirance physique, tout en se laissant courtiser par des hommes plus âgés qui ont beaucoup plus d’attentions pour elle et l’aident vraiment pour Michel. Je réalise qu’on est dans un même cycle de vie avec ce décalage incompressible. Je ne peux que contempler cet amour impossible, cette femme de ma vie d’une autre vie.

Peu avant que je parte, elle m’annonce que ce soir sera encore la fête. Je pense « fête - fuite ». Elle accepte sans effusion mon accolade et me glisse à l’oreille : « Prends soin de toi ». Je pars après avoir glissé dans ma poche sa photo d’identité trouvée sur le frigo.

Il y a encore des vendredis dans mon imaginaire amoureux. Même si j’ai senti se refermer la boucle infernale du désir qui vient comme la marée haute effacer toute trace de raison dans mon esprit égaré, en pâture au temps qui passe. Je n’ai plus besoin de trouver un sens. Plus de direction, plus de croyance en un destin supérieur (à quoi et à qui ?)… Plus de « qui est-elle pour moi, que suis-je pour elle ? ».

J’ai perdu le fil qui me conduisait à la lumière. Le fil s’est retrouvé en boucles, en boule au fond de ma gorge, comme une pelote avalée par jeu. La boule s’est résorbée dans l’absurdité de l’attente, elle m’a rendu le souffle. Me voici dans la nuit, sous terre, à écouter le cœur du silence. Mais c’est une belle nuit dans les bras invisibles de Lilith.

Il y a encore des vendredis pour me tenir éveillé et me faire penser à tout cela.


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Dimanche 21 août 2005 7 21 /08 /Août /2005 00:00
Dans mon journal, le 16 août 2003

Le stage de musique s’est achevé hier soir. Vers midi nous descendons au marché. Marie rêve de beaux habits, d’un hamac, d’instruments de musique… Je propose de lui offrir une robe toute simple, bleue outremer avec une légère frange de dentelle blanche, qui lui plaît bien. Elle proteste. Je l’achète donc à son insu et la dépose sur le lit de sa chambre. Elle la découvre au moment du repas et nous rejoint avec fierté. C’est le ciel en personne qui est venu s’asseoir à table… Sa mère demande pourquoi les hommes aiment tant choisir la robe qu’ils offrent à une femme. Je réponds : « C’est pour savoir où se trouvent les fermetures éclair ! ». Marie proteste : « Mais celle-ci n’a même pas de fermeture éclair ! » Elle rougit — tout le monde me regarde avec un sourire entendu.

Le soir, je reste seul avec Marie à parler sur la terrasse. C’est difficile. Je sens un écran de fumée autour d’elle, autant à cause des cigarettes qu’elle consomme nerveusement que pour le ton sentencieux qu’elle affiche en parlant de sa vie personnelle. Elle revendique toujours sa liberté et l’authenticité de ses sentiments, mais son discours est tellement distancié…Elle fume des clopes en attendant le Prince charmant. Je ne sens plus de force ni de motivation pour ramener son attention vers l’instant présent.

Elle veut bien parler de notre relation au passé, mais dans le présent il y a le barrage des compromis quotidiens avec ses amants « ordinaires ».

Au moment où elle annonce qu’elle va dormir, je l’invite passer la nuit avec moi sous la tente. Elle sourit, puis elle comprend que mon invitation est sérieuse et revient au présent, caresse mon bras, nos mains se joignent… Elle me dit que mes mains sont douces. Je brûle de répondre que je suis un homme, pas un ange, j’ai aussi des lèvres et un sexe. Mais elle n’a « pas envie de plaisir » aujourd’hui. Je vais donc dormir seul.

Le lendemain, je quitte la tente très tôt à cause d’un orage. J’ai décidé de repartir, soit ce soir, soit demain très tôt. J’aimerais parler encore seul avec Marie. Mais sa mère et son ami ont envie de boire un coup avec nous avant mon départ. On échange quelques banalités. Je finis par plier bagages et leur dis au-revoir.

Marie m’accompagne jusqu’à la voiture. Elle me prend dans ses bras. Je lui parle du désir. Pour moi, il y a deux désirs : celui du « corps », que je peux toujours satisfaire, seul ou avec une autre femme. Et un autre que j’appelle le « désir de lumière ». Près d’elle, je suis dans cette sensation unique, quoi que je puisse ressentir dans mon corps et quelle que soit sa réponse. En son absence, le désir de lumière continue de me posséder. Personne ne peut le combler, sauf mon amour absente.

L’air est encore chargé des effluves de l’orage. Dans sa robe bleue, Marie est belle comme un papillon de nuit. Elle laisse mes mains glisser sur le tissu léger et inscrire dans leur mémoire le souvenir de ses courbes. Puis elle me serre fort dans ses bras. Très fort, pour la première fois depuis si longtemps. Nos yeux sont devenus des fontaines sous la pluie indifférente. Elle embrasse mes joues, protège ses lèvres. Je lui dis que je vais lui voler un baiser, elle dit « non, non ! » en souriant. Puis elle pose doucement ses lèvres sur les miennes. C’est notre dernier contact. Je prends la route dans un état d’ébriété sentimentale.

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Dimanche 21 août 2005 7 21 /08 /Août /2005 00:00
D’après mon journal, le 25 avril 2003

J’ai découvert ce qui me remuait si profondément en regardant la seule photo où Marie et moi apparaissons ensemble. Nous sommes en train de chanter en lisant une partition, ce qui me donne un air très sérieux car je fronce les sourcils. Le flash accentue le contraste entre la candeur de son visage et la noirceur du mien.

Mais il y a autre chose sur cette photo que je viens de découvrir. Il y a sept ans, sur la route de Leh à Manali, de retour du Ladakh où j’avais vécu plusieurs semaines en solitaire, j’ai fait escale dans la très belle vallée de Keylong. Dans le dortoir de l’auberge proche de la gare routière se trouvaient L. et M., un couple de jeunes Français. Lui était très mal en point, après une prise de dope aggravée par le mal de l’altitude. Elle était désemparée. Je les ai emmenés chez le médecin traditionnel (amchi) qui exerçait au village. Rien à faire de particulier. J’ai donc passé deux journées avec L. pendant que M. prenait du repos à l’auberge. Elle était dans une crise affective et sentait le besoin de se confier à quelqu’un.

Un matin nous avons traversé le torrent pour remonter sur l’autre versant, que je connais comme une magnifique réserve de plantes médicinales. S’y accrochent quelques hameaux épargnés par les avalanches fréquentes sur ce terrain.

J’ai accompagné L. avec des mots. Je sentais qu’elle avait besoin de marques d’affection, mais je n’aurais pas osé prendre sa main ni poser la mienne sur son dos. Âgée de vingt ans, elle était comme transparente, drapée dans une tunique blanche très fine. J’ai évité tout contact avec elle car je redoutais l’explosion du désir après des semaines de solitude.

Dans un hameau, nous avons été dirigés vers un temple, normalement fermé aux visiteurs, construit dans une maison qui n’avait aucun signe particulier. Le villageois qui nous en a ouvert les portes a été réprimandé par d’autres. Il y avait une grande salle avec des thang-ka (peintures sur soie) représentant les divinités du panthéon bouddhiste. Nous sommes tombés en arrêt devant l’une d’elles. Elle représente Heruka, une déité à la peau sombre, symbole de puissance. Cette déité est accouplée avec une shakti, créature féminine à la peau blanche et aux courbes voluptueuses.

Je réalise aujourd’hui que le regard et les lèvres de cette shakti ressemblent à ceux de Marie sur la photo.

Le villageois qui nous a ouvert la porte du temple nous a fait visiter une sorte de crypte taillée dans le rocher. Il m’a raconté, et j’ai traduit pour L., la légende fondatrice de ce temple. Il y avait une fois un homme et une femme vivant en ermites sur le flanc d’une montagne. Ils n’étaient bien sûr pas autorisés à se voir, mais le sort a voulu qu’un jour ils croisent leurs regards. Foudroyés par l’amour, ils ont supplié les dieux de les désenvoûter. Les dieux ont entendu leur plainte et les ont changés en un couple d’oiseaux blancs. Ils sont venus se réfugier ici… sur ce rocher, me dit notre guide, regardez, ils sont en train de faire l’amour !

Cette légende est intéressante parce qu’elle affirme, dans cette tradition bouddhiste « tantrique », la supériorité de la relation amoureuse sur la recherche spirituelle (la voie ascétique), encore plus clairement que les mystiques occidentaux qui écrivent, comme St Jean de la Croix (XXVIIIe couplet) :

Et l’Épouse a pénétré
Dans le jardin charmeur qu’elle désirait.
Elle repose ennivrée,
Tandis que son cou se penche,
Appuyé sur les doux bras du Bien-Aimé.


Je n’ai pas vu les oiseaux blancs sur la pierre, mais mon cœur battait fort à côté de cette jeune femme dont la beauté illuminait la crypte. J’étais comme suspendu entre ciel et terre. Surtout ne pas toucher terre, ne pas tomber dans l’envoûtement du désir… J’ai pu rester à distance d’elle, alors que nous étions « reliés par le cœur » les deux jours que nous avons passés ensemble.

Hélas, le matin où nous nous sommes quittés, elle m’a pris dans ses bras pour m’exprimer sa gratitude. Ce contact a été une déflagration. J’ai continué à sentir ses bras, sa taille sur mes mains, pendant deux mois. Pauvre L., je lui ai écrit une lettre, l’hiver suivant, où je lui racontais tout cela. Pas de réponse, elle a dû me prendre pour un vieil obsédé. Je réalise à présent qu’elle est du même âge que Marie, l’oiseau blanc capturé sur cette image.

J’ai aperçu d’autres images de couples divins dans des livres et sur des thanka de mauvaise qualité vendus aux touristes en Inde. La plus belle image est sans doute celle d’une statue ancienne (Vijnâna et Naîrâtmyâ) que j’ai pu photographier dans un coin sombre d’un pavillon dédié au bouddhisme tibétain, au Beihai Park de Beijing, deux semaines avant mon « dernier voyage » avec Marie.

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Samedi 20 août 2005 6 20 /08 /Août /2005 00:00
Dans mon journal, le 19 mars 2003
C’est la pleine lune, pleine lumière dans le ciel de mes secrets…
> Alors j’ai envie de te serrer dans mes bras !

Je vais couper des mèches, alors… Je ressens un cruel besoin de voir la nature. C’est vrai que je viendrais bien passer la deuxième semaine des vacances scolaires dans ta région, mais c’est peut être long, une semaine ? Je ne veux pas te faire de fausses joies, mais j’ai bien envie de te voir, de voir Aimée, aussi, et de liquider les restes de ma culpabilité quant à elle, de te voir, aussi, qu’on soit tous les deux. J’ai aussi envie de rencontrer du monde, de voir un peu les personnes que tu côtoies, si c’est possible. J’ai aussi envie d’être avec toi, et de parler pendant des heures, que Michel soit heureux de te voir, qu’on fasse des trucs un peu fous. J’ai envie de me « régénérer » ;-))) Même si je ne peux aucunement prévoir de mon envie d’intimité avec toi. Je suis un peu directe ;-)) mais j’ai appris qu’il fallait que je le sois.

J’ai vu Robert aujourd’hui, et j’ai eu tellement peur qu’il ait mal, mais tout a l’air d’aller le mieux possible. On ne s’était pas revu/parlé depuis l’autre nuit, et ça me pesait. Je suis toujours heureuse de partir avec lui à B-I. Je garde ma relation simple et bonne avec Jean-Marie. J’ai arrêté de me prendre la tête. Trois hommes dans ma vie, c’est beaucoup ! ;-) et dans mon cœur.

Marie
Hier soir, Aimée et moi sommes retournés au cinéma. Elle n’avait pas envie de rentrer tout de suite ; les rues sont si belles la nuit. On s’est assis à une terrasse. Elle adore sortir ainsi. On est bien, on échange beaucoup de regards, de sourires, sans parler ou presque. La lune pleine nous observe avec connivence. Je pense souvent à Marie, à mon désir de la revoir à la prochaine lune.

En regardant le visage épanoui d’Aimée, je me dis qu’elle ressemble à Orion. La forme même de ce visage exprime le rayonnement de la constellation. Orion est associé pour moi à une grande intelligence, mais aussi une froideur mathématique et une puissance de pensée que je n’avais pas encore soupçonnées en elle. Tout cela dans une grande force d’amour et de tendresse, même si cela peut paraître paradoxal. Dans ces moments je n’ai pas de désir d’elle, et c’est réciproque, mais ne sommes-nous pas déjà « unis dans le ciel » ?

Ensuite je me tourne vers la lune pour baigner dans cette lumière qui exprime pour moi le désir à l’état pur. Je sens les lèvres chaudes de Marie sur les miennes. C’est un plaisir incommensurable dans l’immobilité totale. Plus que la dualité « homme/femme », en moi, j’aperçois la dualité « Orion/Lune », comme deux mondes qui ne peuvent pas se rencontrer.
Je me réjouis, compulsant mes dictionnaires d’étymologie, d’apprendre que le désir procède des astres. Ainsi, nous ne sommes pas loin de la sphère et du ciel habité de planètes magnifiques et poétiques. Cesser de contempler l’étoile, enseignent les étymons : de et sidere, autant dire rompre avec le céleste, le divin, l’intelligible, l’univers des idées pures, celui où dansent Saturne et Vénus, Mars et Jupiter, la mélancolie et l’amour, la guerre et la puissance. Qui désire baisse le regard, renonce à la Voie Lactée, à l’azur sidérant et enracine son vouloir dans la terre, les choses de la vie, le détail du réel, la pure immanence. […] Désirer suppose moins quêter une unité perdue que se soucier de la Terre, se détourner du firmament. Loin des Pléiades, et autres constellations qui absorbent le corps et restituent une âme éperdue d’absolu, le désir oblige à renouer heureusement avec les divinités chtoniennes.

Michel Onfray in « Théorie du corps amoureux »
Aimée me regarde et accompagne mon bonheur. Parfois j’ai envie de parler, mais je sens que cela briserait cette entente silencieuse entre nous. Je lui en parlerai bientôt, car dans l’écriture tout commence à mûrir.

Le 14 avril 2003

L’orage est passé, l’air est encore frais, mais je sens un renouveau en moi, des énergies mêlées du printemps et de la pleine lune. Je pense à ce que dit Aimée, que le début d’avril a souvent été pour nous le moment des remises en question.

En début d’après-midi, je vais chercher Marie à la gare TGV. Elle met longtemps à descendre. Je sais qu’il lui faut beaucoup de temps. Mais aujourd’hui le temps me paraît encore plus long. Le quai commence à se vider. Soudain, je me dis qu’elle ne viendra peut-être pas. Après tout, je lui ai fait ce coup là, moi aussi, en janvier dernier !

J’aperçois un homme sur le quai. C’est moi dans dix ans, barbe et cheveux blanchis, plutôt sympa, l’air d’un ancien babacool… Je me sens ridicule. Comment ma belle musicienne pourrait-elle désirer un homme comme lui ? Comme moi ? À moins d’être perverse ? Mon cœur est lourd. Cette course contre le temps, vers le bonheur de vivre, n’a plus beaucoup de sens. Je me sens comme ces vieux qui vont voir des prostituées pour entendre des mots d’amour pendant qu’ils frottent leur bide sur leur peau douce. Quand je serai comme lui, peut-être, je devrai faire cela aussi ? Et cette Marie, existe-t-elle ailleurs que dans mes fantasmes ?

Elle existe. La voici à la descente du train. Michel lui tient la main. Elle marche un peu, m’aperçoit. Mon regard est encore triste de ces pensées qui m’ont rongé le cœur. C’est peut-être encore un mirage ?

Je la prends dans mes bras. Elle me serre avec modération, murmure quelques mots. J’embrasse ses joues, je sens de la raideur dans son cou au moment où mes lèvres passent en face des siennes.

Nous allons directement à la maison. Elle est très anxieuse, car le retour de B-I, samedi, a été très tendu avec Robert. Plus ils approchaient de Paris, plus ils se sentaient mal. Pourtant ils ont vécu pour la première fois des moments fusionnels intenses. Mais il y a eu aussi des phases de tension, une absence de désir de part et d’autre, en contraste avec leur bien-être dans la vie quotidienne. Dimanche, elle s’est donc retrouvée seule à travailler chez elle, car il n’a plus décroché son téléphone, bien qu’elle ait demandé à le revoir ou lui parler. Mais lui aussi n’est pas bien dans sa peau. Au retour il devait « mettre les choses en ordre » avec une femme qui vit avec lui depuis quelques mois. Marie l’a croisée dans la rue, dimanche soir, mais de Robert pas de trace. Elle souffre le martyre. Un sentiment mêlé d’abandon et de doute, je crois.

Elle me parle aussi de Jean-Marie. Elle lui a annoncé au dernier moment qu’elle partait deux semaines en vacances, mais sans lui dire où ni avec qui. Il en a fait un drame. Elle lui a rétorqué qu’il ne cesse de lui dire que si elle rencontre d’autres hommes il ne veut pas en entendre parler. Il faut donc qu’il assume sa liberté et son besoin de secret.

Marie et Michel dorment dans notre chambre, Aimée et moi sur des matelas dans le séjour. Sommeil profond, tendresse. Je sens Aimée en accord avec ce que nous vivons, malgré quelques problèmes parce que je vais monopoliser la voiture.

Nous partons le lendemain aux BP. J’ai réservé une chambre au sommet du village. Marie est confuse que je l’emmène dans un si bel endroit. Je me dis, avec tristesse, que c’est peut-être notre dernière rencontre, alors autant choisir un lieu magnifique…

Nous descendons dîner à MA. Elle est angoissée, absente, car elle pense à Robert qui ne la recontacte pas. Elle se sent malheureuse, triste de me décevoir encore une fois, de ne pas être présente, de ne jamais être présente au présent, de toujours penser à un autre homme. Ce soir, je comprends que nous resterons éloignés. D’ailleurs, elle essaie de convaincre Michel de dormir avec elle pendant que je prendrai le lit d’enfant. Elle le fait sur le ton de la plaisanterie, alors que Michel résiste et demande à dormir dans le petit lit… Elle réussit quand même à l’endormir dans le grand. Elle m’a répété plusieurs fois qu’elle ne voulait plus qu’on ait de geste de tendresse ni qu’on parle de choses intimes devant Michel, car il était déjà fortement perturbé par ce qu’elle vivait avec deux hommes qui ne sont pas son père. Je respecte son choix, mais je me sens blessé qu’elle insiste aussi fort sur ces points.

Avant de dormir, elle regarde des photos tirées à B-I. Sur une pellicule il y a principalement des portraits d’elle par Robert. Toujours la même pose, elle avec Michel sur le porte-bébé, se retournant, les lèvres cachées par la tête de Michel. Il n’aime pas ses lèvres ? Sur l’autre rouleau, deux ou trois photos de Robert qu’elle veut bien me montrer. Il est à une dizaine de mètres, lui aussi le dos tourné, on distingue mal les détails de son visage. Mais je remarque son regard. Il a une dureté qui me glace. Avec sa calvitie, il paraît plus vieux que je ne l’imaginais. Je regrette d’avoir vu ces photos.

Marie est couchée sur la gauche du lit, presque au bord. Je m’allonge près d’elle sur le peu de place qui reste. J’ai froid aux pieds car je n’ai pas osé me glisser sous les couvertures. Je ne suis pas sûr qu’elle souhaite ma présence. Je pose mes mains sur sa tête, puis sur son dos. Elle s’endort peu après. Je retrouve à la fois l’absence de désir et la communication profonde dans le contact. Mais son dos travaille douloureusement. Pourtant, après quelque temps elle se tourne, sans se réveiller, pour s’allonger sur le dos. Mes mains n’ont plus rien à faire sur elle. Je vais m’allonger dans le petit lit, à l’opposé du sien dans la grande chambre.

J’ai froid, terriblement froid aux pieds, moi qui ne suis pas frileux. La couverture est trop courte. Je finis par la dédoubler et sentir un peu de chaleur, mais c’est mon cœur qui est froid maintenant. Je viens de vivre un rejet, non pas de la Marie « sociale », celle dont les pensées sont ailleurs, dans un rêve de bonheur, dans les bras d’autres hommes. Non, cette fois c’est son corps, sa nature profonde. Il refuse ma présence à cause des douleurs qu’elle raviverait.

Je ne sais pas si j’ai vécu un tel moment de dépression auparavant. Je me revois en train de regarder le vieil homme, hier, sur le quai de la gare. J’étais dans le doute, alors, mais aujourd’hui je plonge dans la réalité. Ma place est dans l’ombre, dans le froid, ma douce lumière est partie, l’oiseau blanc s’est envolé.

Séverine m’avait fait découvrir la beauté d’une relation sans attache, l’absurdité de la situation aliénante dans laquelle m’a plongé la passion par deux fois… Elle a été le catalyseur de cette découverte, j’en ai souvent parlé à Marie, qui l’admet sans comprendre car elle n’a jamais renoncé à la passion.

Ce soir, je réalise qu’elle a été comblée par notre relation sur le mode passionnel mais qu’elle n’a jamais fait l’expérience d’une forme de relation libre. Elle a évolué dans sa sexualité sans changer sa vision de l’amour. Il y a eu nos belles rencontres au clair de lune, en août, les dernières journées à Paris en septembre. Mais ce n’étaient que des retrouvailles ponctuelles pour étancher notre soif de plaisir. Est-ce qu’elles nous ont encore permis d’évoluer ? Moi, peut-être oui, elle probablement non. Car la première chose qu’elle a faite, lorsqu’est apparue clairement l’incertitude de notre relation (une autre manière de voir la liberté telle que je l’ai vécue avec Séverine), lorsque j’ai cessé d’avoir des projets de voyage à Paris et de nourrir ainsi notre attente mutuelle, a été de s’enfermer dans une relation d’exclusivité affective et sexuelle avec un homme dont elle sait pertinemment qu’elle le quittera un jour. Tout en revendiquant le droit de vivre cette dépendance, au jour le jour, sans « se prendre la tête ». Pour moi, c’est renoncer à se remettre en question à travers la relation, aux antipodes de ce que nous avions vécu ensemble. Ensuite il y a eu Robert. Jean-Marie et Robert sont indissociables : elle ne peut être avec l’un sans regretter l’autre, puisqu’ils couvrent des besoins complémentaires.

Je ressens comme un immense échec mon incapacité de lui faire partager cette extraordinaire fraîcheur de liberté découverte lors de mes courtes rencontres avec Séverine. Je n’ose d’ailleurs plus lui reparler de Séverine à présent.

Je regrette de n’avoir pas vécu avec Marie la simple alchimie de la présence de l’être aimé, où un baiser peut se substituer à une nuit d’étreintes brûlantes sans qu’il y ait de frustration pour l’un ni pour l’autre. Nos baisers, autant que je me souvienne, ont toujours embrasé nos corps. Aussi, je comprends qu’elle évite mes lèvres quand elle ne se sent pas autorisée à répondre à mon désir (ou au sien).

Marie a peut-être raison de dire que, pour elle, une relation amoureuse ne peut pas évoluer vers le non-désir au moment de la séparation. Si j’ai vécu ce non-désir avec d’autres amantes, le vivrai-je un jour avec elle ? Il faudra que je vive cette séparation comme un deuil. Pour commencer, demain matin je lui proposerai qu’on tourne la page tout de suite. Elle prendra un train plus tôt que prévu — elle a hâte de repartir, de toute manière.

Je pense à l’« après Marie ». Je ne suis pas encore dans l’état du vieil homme sur le quai de la gare… Il y a d’autres tendres amies dans ma vie. Je retrouve un peu de chaleur. Puis je m’endors.

Je me réveille en entendant Marie se lever. Elle vient vers mon lit, s’accroupit, me demande : « Ça va ? » Je lui réponds que j’ai froid. Elle s’allonge à mon côté. Je l’enlace. Elle est à peine couverte de son peignoir bleu nuit. Je frotte ses hanches et sens l’ondulation du plaisir. Elle enlève son peignoir, me présente son dos pour que je la masse. Elle veut aussi enlever son boléro noir, me demande si elle peut, si ce ne sera pas une torture ? Je lui réponds que ce serait une torture qu’elle le garde. Je commence à masser son dos. Je réalise qu’elle a envie de retrouver du bien-être, pas de vivre une crise profondément douloureuse. Son dos était pétrifié, mais ses muscles se relâchent un par un sous mes mains. Ses hanches demandent aussi beaucoup d’attention, car elles sont bloquées. Je masse ses fesses, a priori sans y mettre de la sensualité, mais je les sens s’affermir de plaisir. Elle s’ouvre un peu, et les mouvements de mes mains se font plus amples, jusqu’à son sexe, respectant son intimité. J’éprouve un vertigineux sentiment de liberté en sentant que mes mains ne sont pas étrangères ni intrusives. Mon sexe est au repos et (pour l’instant) je n’ai aucune envie de la pénétrer. Ma décision est ferme, je lui ai promis de ne plus suivre ni d’anticiper son désir tant qu’elle ne l’exprimerait pas avec des mots. Mon désir à moi est « reporté » — bientôt je serai transformé en brasier, mais pour le moment je suis parfaitement calme.

Je la masse, donc. Mon dos travaille aussi, craque dans tous les sens. Mes tensions se relâchent. Je ne sais pas si elle réalise l’apaisement que je vis dans ces instants. Elle me demande de masser avec soin son cou et sa tête.

Elle se retourne, je masse son visage et ses oreilles. Elle me rappelle qu’elle aime qu’on caresse ses oreilles. Comme si j’avais oublié ! Sa réaction à mes gestes est beaucoup plus sensuelle. J’en suis à caresser ses joues, son cou. Ses lèvres sont entrouvertes, j’ai un désir vertigineux de les mordre. Mais chaque fois que ma bouche se pose un court instant sur sa peau — que ce soit sur son dos, dans son cou, sur un bras — je sens un frémissement d’hésitation en elle. Je la sens aussi se raidir au moment où je caresse furtivement son nez avec le mien. Elle redoute la rencontre de nos lèvres. Ce n’est peut-être pas vraiment de la résistance, chez elle, mais quelque chose qui risque de basculer, d’aller « trop loin », sans savoir si ce trop loin serait désirable ou haïssable entre nous ce soir. Pour moi, aucun doute, il est infiniment dangereux. Je sais que si je pose mes lèvres sur les siennes ou si je m’allonge sur elle, je perdrai pour toujours sa confiance. Elle a peut-être envie de tout cela, mais elle ne dit rien et je ne demande aucune faveur. J’attends qu’elle m’enlace, qu’elle me serre contre elle, mais elle reste passive, ouverte, « offerte », avant tout confiante. Une confiance que je ne trahirais pour rien au monde.

Mes mains sur son cou, sur le haut de sa poitrine, je les sens aspirées par les courbures de ses seins — quel délice de les redécouvrir — qu’elles parcourent dans un mouvement rapide, alors que les pointes dressées glissent au creux de mes paumes, chatouille furtive, comme une allumette qu’on jouerait à frotter… C’est un terrible danger pour mon désir, mais j’aime cette sensation.

Je ne me suis pas attardé à contempler son corps, éblouissant de blancheur dans la lumière de la lune. Je n’ai pas anticipé le mouvement de mes mains, ni cherché à frayer un chemin pour approcher les foyers du plaisir. Je ne l’ai pas non plus prise à pleines mains. J’ai senti mes mains suivre naturellement les trajets de ses désirs à elle.

Je me surprends à aimer cette manière de faire l’amour, où son corps tout entier est devenu une seule caresse, invitant mes mains à jouer et jouir partout. C’est avec mes mains qu’elle se réconcilie. Mais pas des mains qui pénètrent. Des mains qui lui disent combien je l’aime.

Il me déplairait de « posséder » un corps aussi lumineux. Je pense à mon sperme comme à une salissure indigne d’une apparition aussi pure. Je suis fou, fou d’elle…

Mes mouvements se calment et nous restons un moment enlacés. Je m’endors, me réveille, mes mains reprennent quelques caresses. Mais je n’ai pas envie de provoquer volontairement son excitation. Elle s’est embrasée toute à l’heure, mais c’était au tournant d’un long chemin qui passait par son cou, sa tête, son visage, ses oreilles, la tentation vertigineuse de ses lèvres, un sentiment de tendresse et de pleine confiance, des mots doux prononcés entre nous… Il n’y a pas de technique amoureuse qui puisse faire l’économie de tout cela. De toute manière, ce n’est pas une femme qui est dans mon lit ce soir : c’est la beauté de la vie, une beauté incarnée, une lumière sortie de mon ventre après un étrange passage dans la mort.

J’entends Michel bouger dans le grand lit. Elle va le rejoindre et me propose de venir la retrouver plus tard. Je m’endors profondément. Dans la nuit, je me réveille plusieurs fois. Non, je ne peux pas retourner la voir. Ce que nous venons de vivre est si beau, si complet. Je suis comblé. Et, même si je ne l’étais pas quand le désir s’éveillera, il y a encore une nuit à passer ensemble, la vraie nuit de pleine lune…

16 avril 2003

Au lever du jour je vais vers Marie. Elle dort sur le bord droit du lit. Je m’accroupis et la regarde dormir. Ses paupières bougent très vite. Je me dis qu’elle va peut-être se réveiller. Si elle se réveille elle m’invitera peut-être près d’elle ? Mais elle continue à dormir. Après quelque temps j’ai un peu froid, je vais me recoucher.

Quand je me réveille, elle est tournée vers Michel, au centre du lit. Je m’approche, je fais mine de m’allonger, elle me dit « non, non ! » sur un ton dans lequel je sens un reproche. Je bredouille des excuses et réalise que j’ai eu raison de ne pas essayer de revenir près d’elle dans la nuit. J’aurais trop mal vécu ce « non non »… En fait, elle m’expliquera plus tard qu’elle ne veut pas de moi près d’elle quand Michel est réveillé.

Nous nous habillons. Une fraction de seconde, je l’aperçois nue à la lumière du jour, et je comprends que cette nuit n’était pas un rêve. Elle inonde la pièce de sa beauté.

Nous allons déjeûner sur la terrasse face à la magnifique vallée. Nous parlons de cette rencontre nocturne. Je lui raconte ce que j’ai ressenti, mes mains sur son dos, le rejet, la phase de dépression, les sensations des caresses et du massage. J’ai envie de mettre encore plus de perfection dans cette journée pour que notre désir aille grandissant.

Nous partons visiter la vallée. Nous commençons par une installation audiovisuelle, puis une cave à vin installée dans autre carrière. À la sortie, elle est là, à regarder son téléphone portable… Elle attend un appel de Robert. Elle a enregistré des messages pour lui demander de la rappeler. Je repense au regard dur du chauve sur les photos. J’en veux à cet imbécile de Robert de gâcher ainsi la journée. Je demande à Marie si elle a vraiment insisté pour qu’il réponde, mais elle me dit qu’elle ne veut pas exercer de pression, car il aurait horreur de ça, et elle aussi dans des circonstances analogues. Elle veut respecter son besoin de silence, si c’est la raison de cette absence d’appel.

Nous marchons longtemps au soleil. C’est un très bel endroit. Marie marche souvent seule. Je joue avec Michel. L’odeur de la forêt a un terrible effet sur moi. J’ai envie de faire l’amour. Avec n’importe quelle femme, d’ailleurs. Tant pis si celle qui marche devant moi est occupée par son téléphone. D’ailleurs, il sonne au milieu du chemin : c’est sa sœur qui l’appelle. Quel horrible instrument. J’espère qu’elle va le jeter du haut de la falaise !

De retour, elle propose d’aller boire un verre dans un village. Chaque fois que Marie m’emmène à une terrasse de bistrot, il y a un problème. En effet, la nouvelle ne tarde pas à tomber : elle veut rentrer ce soir. Je suis effondré. Elle m’explique qu’elle est de plus en plus stressée par cette absence de réponse. C’est peut-être un besoin de silence, de la part de Robert, peut-être n’écoute-t-il même pas les messages, peut-être aussi quelque chose ne va pas, il est malade ou malheureux, il a besoin d’elle… Après quelques tentatives de la ramener à quelque chose de raisonnable (et compatible avec mon désir) je lui dis que si elle veut partir il faut y aller tout de suite. Nous retournons donc à la chambre, nous chargeons la voiture et filons en direction de la gare. A midi, elle avait déjà pris des renseignements sur les horaires des trains. Elle savait qu’un train partait à 21h00 de sorte qu’on pouvait tranquillement finir les visites et qu’elle pouvait retarder l’annonce de sa décision. Je lui en suis reconnaissant, car j’ai bénéficé de quelques heures supplémentaires pour rêver de notre soirée au clair de lune…

Sur la route, nous parlons de son impatience à retrouver Robert. Elle sait qu’elle ne va peut-être pas pouvoir le voir aussitôt, mais elle me dit qu’elle a besoin de se retrouver seule, chez elle, c’est à dire pas loin de chez lui pour qu’il n’y ait pas d’attente quand il acceptera de la revoir.

Je lui parle de ma sensation après avoir vu les photos. Je ne suis pas sûr de la sincérité de Robert, ni qu’il ne tire pas un certain avantage de cette situation. Il connaît son point de faiblesse, son désarroi devant le refus de communication. Je perçois chez lui une certaine inclination à refuser d’être aimé, à abandonner une femme dans la dépendance, comme il l’a fait avec son ancienne compagne avant de rencontrer Marie. Une jouissance d’impuissant : se faire désirer et se mettre hors d’atteinte. Tout cela, ce sont mes propres impressions, aux antipodes de ce que Marie m’a décrit de son caractère, de sa douceur, de son abnégation, de sa générosité… « Il avait même loué une grande maison à B-I ! » C’est vrai, il n’y a rien de comparable, pour moi qui l’ai traînée à M. dans une chambre envahie de cafards… J’ai peine à parler de tout cela, car je ressens de la jalousie, ou plutôt de la colère contre cet homme qui m’arrache des bras de Marie en créant un vide, une absence, un silence insoutenable entre elle et lui. Je trouve son geste cruel et je repense à ce qu’elle me dit : qu’il a eu une enfance comparable à celle de Jean-Marie, avec des expériences d’abandon et de manque affectif. Je ne comprends pas pourquoi Marie le trouve si différent de Jean-Marie. Physiquement et socialement, oui, mais dans l’affectivité il me paraît susciter le même rapport de dépendance (qu’elle trouve à son goût). Sauf que la dépendance de Jean-Marie peut se résoudre dans la consommation sexuelle, alors que celle de Robert se vit plutôt dans l’attente d’un engagement, ou d’un simple appel téléphonique.

Elle me dit que lui annoncer son retour inconditionnel (et mon abandon sur le quai de la gare ?) est une preuve d’amour. J’ai envie de lui dire qu’un homme qui aime n’a pas besoin de preuve d’amour. Son amour lui sert de témoin pour mesurer celui de l’être aimé. Mais je n’ai pas envie de suggérer aussi directement que Robert ne l’aime pas. Car c’est bien plus compliqué, et qui suis-je pour émettre un tel jugement ? Ne suis-je pas jaloux de cet homme qui se fait donner des preuves d’amour d’une femme que j’aime, et qui n’en fait rien ?

Elle défend son point de vue avec vigueur. Je lui dis que son désir de solitude est très théorique, et qu’elle va sans doute se jeter dans les bras de Jean-Marie pour combler son manque. C’est toujours Jean-Marie qui récupère la mise, il aura « sa » pleine lune, je pense, un peu dépité… Elle me répond que tout est fini entre elle et Jean-Marie. Je suis sceptique — et ma prévision se révèlera juste.

Nous arrivons à la gare vers 19h30. Nous pouvons passer quelque temps sur le parking. Michel dort dans l’auto. Le soleil couchant : je l’ai regardé, il me fait penser à cette douce lumière en train de disparaître. Car, de nouveau, je sens que cette rencontre sera la dernière. La nuit précédente était notre dernière nuit d’amour. On en reparle. Je lui dis pourquoi je n’ai pas osé la rejoindre. Elle me dit que plusieurs fois elle s’est réveillée, souhaitant que je vienne vers elle car elle ressentait du désir. Je n’ose pas lui demander quelle sorte de désir elle ressentait, mais je me satisfais de son explication qui confirme mes sensations. Je prends ses lèvres, je les mords pendant quelques secondes. Elle ne résiste pas mais n’insiste pas non plus. Plusieurs fois je lui vole des baisers. Je n’ai pas envie de lui demander si elle les accepte, il faut qu’elle paye… Je prends mon plaisir pendant quelques fractions de secondes, comme elle a pris le sien lorsque je la caressais sans me rendre aucune caresse. Je ressens une frénésie du désespoir en moi, car cette situation est hallucinante. Mais je ne lui en veux pas. Je la sens seulement captive du pouvoir de séduction d’un homme.

Nous convenons qu’il est impossible de penser à une nouvelle rencontre tant qu’elle n’a pas éclairci sa situation. Je n’imagine rien dans les mois qui viennent, tant j’ai l’impression d’une situation qui se reproduit cycliquement, entre elle, Robert et Jean-Marie. Il n’y a aucune manière de l’aider à démonter ce mécanisme, sinon qu’elle revive des situations semblables et qu’elle y mette de l’ordre elle-même. Sauf que, je crois, avec Robert elle a trouvé un partenaire qui joue le même jeu inconscient qu’elle.

Le lendemain je lui écris en lui envoyant le texte de ce journal :
Je ne regrette pas les baisers volés. J’avais soif de tes lèvres et me suis servi sans ménagement… Je ne t’ai pas demandé ce que tu ressentais, car je ne voulais pas renoncer à te voler le dernier sur le point du départ. Celui-ci, je l’ai senti sur mes lèvres, comme une caresse, pendant de longues minutes. Ravivé par le vent lorsque je marchais vers la voiture… Mes lèvres sont restées collées aux tiennes, après que le soleil se soit caché, face à la pleine lune, notre étrange pleine lune encore une fois. J’avais sur les lèvres l’aveu du désir qui était venu des tiennes, la tête un peu penchée à droite comme chaque fois que tu parles de tendresse sur le ton de l’aveu. (Comme sur une photo de toi à M.)

Aimée a été surprise et très heureuse de me revoir le soir. Nous sommes allés au lit, tendrement enlacés. J’ai dormi quelques heures, sonné par ce que nous avons vécu. Puis j’ai commencé à parler, à lui faire partager ce que j’ai vécu avec toi, ce qui s’est passé la nuit, l’accompagnement, la tendresse, le plaisir avec mes mains.

C’était une pleine lune magnifique, un baiser interminable dans mon cœur, même si tes lèvres (et tes pensées sans doute) étaient déjà sur le chemin du retour.
Marie :
Je n’ai jamais considéré qu’il y aurait un jour une fin définissable entre nous. Je peux laisser vivre entièrement le désir, la liberté avec toi, c’est ça qui m’a permis de passer une nuit sous tes mains. Je n’aurais jamais pu si il y avait eu une contrainte, d’aller plus loin par exemple. C’était bon, tu sais, ce moment…

[…]

Je n’ai plus envie d’appartenir à un homme, sauf dans la fusion sexuelle, et je n’ai plus envie de posséder un homme. Je veux juste du respect entre chacune des personnes que je rencontre. Le désir pour toi, je l’ai vécu la nuit qu’on a passé au PN, même si j’étais incapable de le vivre jusqu’au bout.

[…]

> Elle s’ouvre un peu, et les
> mouvements de mes mains se font plus amples, jusqu’à son sexe, en
> respectant son intimité.

J’avoue que j’aurais aimé, là… pour tes mains…

[…]

Merci de ta confiance.
Je repense à cette nuit où tu m’as caressé, c’était bon.
C’est vrai que je n’ai pas envie de t’embrasser, c’est paradoxal, alors que j’étais tellement bien contre toi, et dans tes bras…
Le 23 avril je lui écris :
Je ne serai jamais ton amant. J’entre dans ton cœur par effraction, comme les voleurs à la pleine lune, pendant que dorment les braves gens, les hommes qui ont besoin de ton amour. Moi j’ai besoin de ta magie, de la folie d’une rencontre amoureuse, de lumières étranges, de ces odeurs qui se cachent dans tes cheveux, autour de tes seins, sur tes lèvres, en haut, en bas. Je ne suis pas ton amant, mais je t’aime, j’ai envie de toi, j’ai envie de sentir ton plaisir, de dénouer avec toi la chaîne du temps, d’inventer notre espace, le temps d’une nuit. Et de te sentir heureuse.
Séverine me suggère de sceller dans un écrin de beauté les moments voluptueux que j’ai passés avec Marie, comme elle l’a fait avec le jeune homme qu’elle a rencontré brièvement à l’automne. Oui, je vois bien cet écrin de beauté, et beaucoup d’espace autour…

[Suite]

Par Julien Lem - Publié dans : Lire de bas en haut
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Samedi 20 août 2005 6 20 /08 /Août /2005 00:00
Une semaine après notre rendez-vous manqué de janvier 2003, Marie a repris contact avec moi. Nous avons essayé de comprendre.
Chère Marie,

J’ai attendu si longtemps que tu m’écrives. J’espérais que le contact se rétablisse, même si l’on n’avance pas vite vers un apaisement. J’avais mal de ne pas être proche dans les jours difficiles que tu as vécus. Pourtant je n’avais pas d’autre choix que celui de garder le silence, rester à distance et attendre une réponse à mes anciens messages.

>Je relis ce que tu dis sur le non désir de la “fin” d’une relation
>amoureuse, qui arrive naturellement, selon toi.
>Je n’arrive pas à être d’accord.
>Je pense que c’est le premier problème. Et d’autre part, je n’ai jamais vu
>une relation avec moi où l’homme ne me désirait plus.
>Quand la séparation avait lieu, c’étaient les problèmes du couple qui faisaient
>qu’il n’y avait plus de désir.

Je n’ai vécu que des relations qui allaient vers le non-désir, et je n’ai aucun doute que ce sera possible avec toi, le plus simplement possible puisque nous n’avons jamais formé un couple. Tu n’y crois pas, c’est là que ta confiance me manque. Tant qu’elle me manque, je n’ai pas envie de jouer avec le feu.

Pendant ces jours de silence, j’ai l’impression d’avoir déversé quelques pelletées de sable sur mes souvenirs et sentiments, tout ce qui me rappelait, de près ou de loin, notre relation. Je suis arrivé à ne plus penser à toi, jusqu’à ce coup de téléphone qui m’a rappelé ton existence, les difficultés que tu rencontres, et ma tristesse en repensant à tout cela.

>Le désir dont tu me faisais part, j’avais l’impression d’être pratiquement
>violée dans mon intimité, d’être bousculée, moi aussi.

J’ai le sentiment de t’avoir volé du bonheur, pour ma satisfaction personnelle, et que je suis en train de fuir ou d’être chassé comme un voleur. C’est pour cette raison que je ne suis pas revenu à Paris.

>Je sentais qu’au moindre acquiescement de ma part, ce serait difficile pour
>toi, et que ça irait trop vite.
>Je n’arrive pas à te retrouver dans cette souffrance dont tu me fais part,
>je n’arrive pas à comprendre.
>Je pense que j’ai peur de tout ce que tu me dis et que c’est pour ça que je
>me suis carapatée.
>J’ai l’impression que si je commence à réfléchir à tout ça, à t’accueillir,
>mon énergie ne pourra pas suffire.

Il me semble que tu amplifies outre mesure le besoin que j’ai exprimé. Je n’ai pas envie de te « reprendre » comme amante. Quand mon désir était au plus haut, je ne me suis pas jeté sur toi, et pourtant tu étais proche et vulnérable, avec un désir à fleur de peau. Je n’ai pas eu le sentiment de te forcer, physiquement — comment pourrais-je user de force ? — mais tu as quand même senti une grande pression affective, puisque tu t’es sentie bousculée. C’est pour cela que je préfère renoncer à te voir.

Mon besoin est de réparer un vécu douloureux, pas de recréer une situation de dépendance ni une relation amoureuse. Si tu avais envie d’être mon amante, je serais présent et le plus heureux des hommes. Mais c’est bien au-delà du besoin que j’ai exprimé.

>Je sais que je peux te faire mal en te disant tout ça, mais je ne peux pas
>rester sur ce silence.
>Je ne sais pas s’il faut que je te parle de ce que je vis aujourd’hui… Ce
>n’est pas très important.

Ce doit bien être important pour toi ? Alors ça l’est pour moi aussi, bien que tu n’aies peut-être pas envie de le partager.

>Je reviens à ce que je disais… C’est pour ça que plus tu avançais, plus je
>fuyais.

C’est pour ça que je vais maintenant dans le sens inverse, et je me sens mieux dans ce sens de la marche.

>J’avais envie d’une relation plus simple, sans réfléchir constamment à
>chaque geste, parole, acte, et sans ce poids de ton statut d’homme
>marié… quoi que tu en dises, même si je n’ai plus que peu de culpabilité,
>même si c’est « mieux comme ça », même si…

Même si toi aussi tu as maintenant un statut de femme « mariée » ? Je crois que ton statut est bien plus contraignant que le mien.

>J’avais eu mal pour Séverine, même si c’est bête et idiot.
>Alors que je rabâche constamment qu’il ne faut pas être fidèle, que ce n’est
>pas bon pour la santé. ;-)

Ça, tu en as la preuve :-b

>J’ai envie de te voir, mais d’abord en ami, et non pas en amant éventuel.
>J’ai envie qu’on se voie, mais qu’on ne fasse pas l’amour.
>Même si l’envie se présente.

Je ne peux pas répondre à une telle contrainte. J’ai besoin de sentir encore souffler le vent de liberté entre nous. Si ce vent t’est insupportable, la seule solution est de garder la porte fermée…

>J’ai besoin de ta stabilité.
>Je ne sais pas comment dire… J’ai envie de parler avec toi, de t’avoir au
>téléphone, de te voir, mais sans que le désir pèse.
>On le revivra certainement un jour, lorsque ça redeviendra possible, mais
>pourquoi se priver de contact ?

Pour le moment, le contact est douloureux pour moi, car il me renvoie au souvenir d’un arrachement. Je pense t’avoir dit que c’était une sensation purement physique. Je me souviens de te l’avoir décrite de manière très concrète et impudique dans un précédent message.

Dans notre dernière rencontre, chez toi, il y avait des contacts interdits, par peur du désir, et je ne t’en veux pas d’en avoir décidé ainsi, en accord avec tes engagements, mais dans mon corps ça n’a fait qu’égratigner un peu plus la blessure de l’arrachement.

Je ne suis pas certain que pour guérir cette blessure il faudrait remonter en arrière, faire l’amour, que tu vives un désir sans contrainte, que je jouisse en toi… Je crois qu’il y a d’autres voies. Le baiser qu’on a partagé le dernier jour de l’année était certainement une voie. Mais il aurait sans doute fallu qu’il dure une heure… Je veux dire, qu’il épuise lui-même le désir qui l’avait suscité.

>Je ne peux pas tout te donner, je n’ai pas l’énergie aujourd’hui.
>J’ai besoin d’être réapprivoisée, même si c’est moi qui t’ai rendu sauvage.

Oui. La séparation nous permet d’oublier tout geste qui serait devenu une habitude.

>Le sentiment de jalousie dont tu parlais m’a fait peur, j’ai eu comme seule
>solution la fuite, pour que tu me détestes encore plus, et que tu puisses
>passer ta rage sur moi.

Je n’ai aucune rage contre toi, aucun sentiment négatif en fait. Comme je te l’ai dit, mon malaise est physique. Il n’a rien à voir avec un sentiment. Mais je t’ai sentie fuir…

>C’était plus ou moins conscient.
>Je dois être égocentrique, mais ce n’est pas la première fois qu’un homme
>ressent des sentiments terribles pour moi, et je sais qu’il y a des hommes
>qui m’aiment, ceux que j’ai rencontrés et aimés.
>Je sais aussi que les revoir peut être douloureux, je me sens toujours
>responsable de leurs souffrances, causées nécessairement par moi, dans mon
>esprit fantasmagorique et inconscient.

Je n’y crois pas. En tout cas je ne fais aucun lien entre les souffrances dont tu parles et celle que je ressens. Si ton esprit était vraiment fantasmagorique elle n’aurait probablement pas eu lieu. C’est plutôt la raison et la modération qui t’ont brusquement éloignée.

>J’ai vu les yeux de S. lorsque je lui ai annoncé que j’étais enceinte,
>j’ai vu ses yeux lorsqu’il m’a accompagnée au train.
>J’ai vu le regard de C., le regard de Patrick, et je vois souvent
>celui de Robert, qui est le premier à ne m’avoir jamais pesé…
>Je vois aussi celui de JM, qui pourrait se transformer, aussi.

Mais tous ces hommes ont vécu « en couple » avec toi, même brièvement. Je veux dire que pendant un certain temps ils ont cru que tu étais la femme de leur vie. Donc la fin de la relation est quelque part un sentiment d’échec plus ou moins bien surmonté. Moi je ne suis qu’un vieux loup que tu as rencontré de temps en temps sous la lune, et qui viendrait de se prendre une cartouche de gros sel :-((( Je suis reparti la queue entre les jambes. ;-)

>J’ai vu le tien, regard tellement beau et dramatique, j’ai peur, de faire
>souffrir, parce que je ne peux pas tout donner de moi, j’ai peur de
>décevoir, aussi.
>J’ai même peur de t’appeler, de t’écrire, de peur de remuer un couteau dans
>la plaie, de te faire du mal.
>Tu dis que tu ne peux pas guérir si je me sens coupable, mais je n’arrive
>pas à faire autrement. Il me faudra encore du temps pour l’apprendre.

On a tout le temps. Si tu ne renonces pas… Si tu ne jettes pas toi aussi un tas de sable sur le passé et tes sentiments profonds. Je sens ton amour qui palpite, au dessous de ces peurs, du sentiment d’impuissance, des regrets, de l’incompréhension. Il y a quelque part (loin de nous) une Marie pleine de lumière qui rencontre un Julien qui n’a jamais souffert dans ses bras. Je ne sais pas si c’est une rencontre amoureuse, peu importe… Pour moi ce n’est pas du passé, c’est quelque chose qui se passe en profondeur, mais à quoi nous n’avons plus accès parce que la vie quotidienne a inséré toutes sortes de couches d’incompréhension entre nos consciences et cette pureté que nous avons touchée.

>Je sens que c’est dur pour moi, d’assumer cette énergie, cette magie qu’il y
>a en moi, cette capacité de happer le désir d’un homme, de le rendre fou de
>désir…

Non, je ne crois pas à cette capacité. Je peux être fou de désir avec n’importe quelle femme. Pas avec toi plus qu’avec une autre. Beaucoup de femmes sont désirées par beaucoup d’hommes. Elles apprennent petit à petit à ne pas être submergées par ce désir et à mettre les hommes en confiance de manière qu’ils puissent le canaliser de manière attentive.

>Au niveau de la sexualité, tu as été le seul homme à m’apporter autant de
>choses, à savoir laisser monter le désir, à savoir attendre, jouir tout en
>étant là, à passer une nuit entière à me caresser, à ne jamais me faire mal.

Je dirais la même chose de toi. J’ai le vertige en y repensant.

>Tu es extraordinaire, je voudrais pouvoir venir passer un weekend avec toi, mais
>lorsque j’ai rencontré JM, je n’ai pas pu. Je sentais que c’était impossible
>pour moi de partager.

Mais si on avait laissé la relation venir d’elle-même à sa conclusion, si on avait attendu le non-désir, tu n’aurais jamais eu à « partager »…

>Il faudrait un Robert pour pouvoir revivre cette folie.
>Je voudrais tellement rencontrer un homme avec qui j’ai envie de m’investir,
>de travailler pour le couple, pour la découverte du monde..
>faire des enfants. Pouvoir le dire, pouvoir vivre, pouvoir être
>soutenue..

C’est ton désir de couple, et tu sais que je ne peux rien en faire…

>Je suis incapable de te dire de venir dormir avec moi
>aujourd’hui. J’espère que tu recevras tout ça pas trop mal, parce que je
>suis fatiguée et que j’écris n’importe comment à cette heure.

Je ne le reçois pas mal : je suis incapable aussi de te demander de m’inviter. Et je n’ai pas envie de dormir seul chez toi…

>Je ne sais pas dans quel état d’esprit tu es, et ça me fait mal de ne pas
>avoir de tes nouvelles. Mais c’était certainement nécessaire.
>Je te serre dans mes bras.

Moi aussi je te sens dans mes bras depuis que je t’écris, ce soir…

Encore un peu de bonheur volé ;-)

Je te rends tes bras pour l’amour, le travail, le sommeil…

Je ne t’embrasse pas car j’ai envie de m’endormir dans ce sentiment de paix, pas dans l’ambiguité du verbe « embrasser ».

Julien
Elle m’écrit le 15 mars :
Je reçois chaque message avec un peu plus d’émotion chaque fois, comme si je me réveillais d’un long sommeil. C’est vrai que tu m’as ouverte au monde, ouverte à la vie, au bonheur, au droit du bonheur, et notre désir, nos nuits d’amour m’ont comblée plus que jamais dans toute ma vie. Jamais aucun homme n’a été tant à l’écoute, tout en gardant une masculinité aussi forte. Tes mains ont su me faire rencontrer la détente, l’ivresse dans l’amour. Le désir fou.

J’ai parfois l’impression que c’est tellement fort, que ça a été si grand pour moi, que je ne pourrais pas vivre ça quotidiennement.

Je m’aperçois que j’aime énormément JM, que j’ai envie d’être dans ses bras, souvent, mais qu’il me manquera toujours quelque chose, comme je te l’ai maintes et maintes fois dit. Mais pour le moment, j’ai peut être besoin de ça ?

Robert a passé une nuit chez moi cette semaine. C’est certainement très douloureux pour lui, aujourd’hui. J’ai vécu cette nuit comme un don, comme une caresse tendre, comme si il fallait que notre désir de passer cette nuit ensemble s’éloigne, mais j’ai peut être fait qu’attiser le feu chez lui. Je n’ai pas de désir sexuel pour lui, malgré toutes tes croyances, c’est impossible. J’ai essayé, encore, mais c’est impossible.

J’ai dit à JM que j’étais amoureuse de deux hommes. Il n’a rien répondu, posé aucune question. Finalement, c’est lui qui profite le plus de ma présence, sans trop se questionner. Il est très fort à sa manière, parce qu’il assume et connaît ses faiblesses, ses manques, et qu’il fait tout pour faire des progrès.

Je suis lucide sur ce que doit être l’homme de ma vie. Mais ce n’est pas le moment de le rencontrer. J’ai envie de vivre avant, de profiter des hommes, de savoir faire l’amour sans la peur du lendemain, de pouvoir être libre. Je suis de plus en plus libre parce que je m’aperçois que JM, même s’il en souffrirait s’il l’apprenait, l’accepterait. Je lui dirai, c’est sûr, mais peut être pas tout de suite.

J’en suis là de mon chemin amoureux.

Je fonds complètement sur le physique de JM, et je me suis aperçue qu’il ressemblait un peu à S., l’autre jour.

L’île des gauchers n’est pas pour moi au jour d’aujourd’hui.

J’ai envie d’un enfant, le désir monte de mois en mois. Quand il aura atteint son paroxysme, je rencontrerai un homme qui sera mon égal à qui je donnerai un enfant.

Je t’embrasse

Marie

[Suite]

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Vendredi 19 août 2005 5 19 /08 /Août /2005 00:00
Dans mon journal, le 17 janvier 2003

Je devais aller à Paris, mais arrivé en gare de M. j’ai changé de direction, sans prévenir Marie, pour me rendre chez Patricia. Elle est heureuse de m’accueillir.

Nous passons ensemble trois belles journées et deux nuits… Deux seulement car le soir de mon arrivée elle avait rendez-vous avec un autre homme « praticien du tantra » ! (À vrai dire, selon mon interprétation rivale, c’était plutôt un éjaculateur rapide.) Alors que nous échangeons les premières caresses, le téléphone sonne, elle va le rejoindre à son hôtel. Tôt le matin je l’entends rentrer sa bicyclette et me rejoindre au lit. Nous reprenons les caresses au point où nous les avions laissées. J’aime la sentir brûlante et humide des heures passées avec un inconnu.

Le lendemain matin je jouis en elle. Elle rit comme chaque fois que cela arrive. Je sens qu’elle n’accueille pas cette forme de jouissance. J’aimerais qu’elle m’y rejoigne mais nous revenons à cet échange extatique sans orgasme que nous avons connu il y a deux ans.

Le dimanche après-midi, sa fille Noémie est de retour. Nous passons quelque temps au parc. Puis Patricia danse devant moi tandis que Noémie vient me présenter ses plus belles robes, l’une après l’autre. Rivalité souriante, jeux de séduction… Depuis mon arrivée je n’ai pas repensé à Marie. N’est-ce pas ce que je souhaitais ?

Nous nous quittons sans même un fond de tristesse le lundi midi. Pourquoi les choses ne sont-elles pas toujours aussi simples en amour ?

Chez Patricia j’ai lu un roman de Daniel Odier : « Tantra, l’initiation d’un occidental à l’amour absolu » assez bien écrit en dépit de l’invraisemblance du contexte et des personnages. Bien que le récit de son initiation par une yogini tantrique soit à peu près aussi crédible que « Tintin au Tibet », j’apprendrai plus tard qu’il a fini par y croire lui-même et en faire son fonds de commerce… Il reste que les références au Vijnânabhairava tantra ne manquent pas d’intérêt. Je lirai plus tard, du même auteur, « Tantra, spontanéité de l’extase » (Actes Sud), un beau texte, puis l’ouvrage universitaire « Le tantrisme : mythes, rites, métaphysique », de Jean Varenne (Albin Michel 1997). Tout cela me paraît quad même assez éloigné des pratiques de « tantra » dans les stages dont Patricia me parle.

La suite de ma relation avec Patricia est dans « La voie de l’extase (3) ».

[Suite]

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Vendredi 19 août 2005 5 19 /08 /Août /2005 00:00
6 août 2002

Nous venons de passer quelques jours en montagne avec un grand groupe d’amis. Entre elle et moi se joue un exercice périlleux car rien ne doit transparaître de notre relation. Nous sommes malades de désir mais nous évitons soigneusement d’être seuls ensemble.

Le dernier jour, je l’emmène à la gare, deux bonnes heures de route. Le désir est très fort entre nous mais Michel ne nous laissera pas l’occasion de nous arrêter en chemin pour l’apaiser… Nous échangeons des accolades, des baisers, des caresses, à l’écart sur un parking. Nous parlons de choses et d’autres.

La conversation vient sur Séverine. Marie me dit en riant : « Elle a eu tort de ne pas en profiter ! » Je lui réponds sur le même ton : « Mais elle en a profité ! » C’est le drame. Marie est choquée que je lui parle de cela maintenant. Elle ressent de la jalousie, un peu, mais surtout un mélange de terreur et de dégoût. Quelques mois plus tard, nous réaliserons que ce qui dominait en elle était une peur irrationnelle des maladies. Pourtant, je lui ai dit que j’avais vu le test VIH de Séverine. Je suis d’autant plus supris par cette obsession qu’elle n’a pas encore fait de test pour ce qui la concerne… Elle est dans une grande souffrance. Elle sent que je ne lui ai pas fait confiance en ne lui disant rien, alors que je lui avais raconté dans le détail mes premières rencontres avec Séverine et qu’elle approuvait ce que nous vivions.

Peu à peu, l’orage se calme. Nous retrouvons la douceur, le désir… Elle a failli râter son train.

Je rentre après avoir fait quelques commissions. Aimée se sent mal car elle me voit en état de choc. La nuit est difficile. Je réalise la folie destructrice, pour moi, de cette relation passionnelle. Il me faut du silence et de la solitude. J’ai décidé que la passion était « finie » et je sens une grande paix m’envahir, mais je ne sais pas encore comment cette décision se traduira dans ma relation avec Marie. Il faudra pourtant bien que je le sache avant de la revoir…

Le lendemain, journée de silence, qu’Aimée respecte car elle sait que je vis un bouleversement intérieur.

8 août

Un message de Marie :
Bonjour Julien,

Je suis bien rentrée, comme tu peux le constater ;-)

J’ai déjà répondu à plusieurs messages, j’avais besoin d’un peu de temps pour commencer un message pour toi. J’ai eu un message de Séverine, très rapide, qui me remerciait pour les livres que je lui ai offerts. Je lui ai répondu.

J’ai vu que j’avais tout jeté, les messages nous concernant, et j’ai regretté, parce que j’aurais bien voulu relire celui où tu dis que tu me raconteras plus tard. Je me dis que j’aurais du garder tous nos messages, parce qu’il y en a tellement de beaux, qu’ils retracent toute notre histoire. Je sais que tu es contre ;-)

Tu t’es blessé en attrapant ma valise, j’espère que ce n’est pas grave ? Il y avait du sang sur la poignée, c’était étrange.

Le voyage s’est bien passé, Michel a beaucoup dormi. Patrick était content de nous revoir. Je lui ai avoué (!!) tout à l’heure que tu venais au stage, et j’ai rougi comme une tomate, vraiment ;-) Alors il me l’a fait remarquer, et j’ai bafouillé que c’est parce que je ne lui avais pas encore dit.

Ça fait deux fois que je rougis à ton propos devant lui, comme une gamine prise en faute, et je me demande s’il se questionne. Je me dis que je raconterai un gros pipeau s’il me questionne.

J’ai beaucoup pensé dans le train. J’était heureuse de t’avoir vu, d’avoir pu être dans tes bras, d’avoir pu t’enlacer, sentir tes mains, ton désir, et le mien !

(Je me suis déchaînée tout à l’heure, j’ai joui, encore joui, encore et encore…)

Je pense que la colère est tombée complètement. J’ai trouvé le mot que je cherchais : je trouvais que tu n’étais pas tellement contri !

Je sais qu’il y a quelque chose, encore qui est là, à propos du dégoût, et je ne sais pas du tout comment je peux gérer ça, le moment venu. En tout cas, ne t’avise pas de m’avouer des choses au beau milieu d’un ébat ! Ça m’a fait rire quand tu m’as confié que tu avais envie de faire ça. Tu n’as pas pensé à ton pauvre arbre, comme il aurait pu avoir des problèmes ?

Je crois qu’on s’est bien compris. Moi, j’ai compris tout ce que tu avais voulu faire, et je ne crois pas que je t’en veuille. Je pense que tu as bien compris que je ne voulais pas être protégée, et que je suis avant tout ton amie… Ça n’empêche pas que j’aime beaucoup ta délicatesse, tes attentions, tes marques d’amitié et d’amour. Et que j’ai aussi envie de te faire plaisir, par pur amour. Pas par envie d’aliénation…

Je pensais dans le train à toutes ces fois où l’on a pas fait confiance à mes capacités d’endurance, d’amour ou de confiance. Je me rappelle lorsque mon grand-père est tombé malade, on ne me l’a pas dit tout de suite, (j’avais quand même 14 ans !) et je ne l’ai vu que très peu. On m’a caché l’émotion, ça c’est sûr.

J’ai tenu à voir ma tante, morte, parce que je voulais voir un mort en face. Non pas parce que je l’aimais particulièrement. Elle était trop loin des gens, et je l’ai trop peu vue. Je tiens à voir tous mes parents en « vrai » quand ils mourront. Je suis capable d’assumer ma souffrance. Même si je craque, je m’en fous.

Je sais que je suis capable de m’écrouler, et que c’est nécessaire, sinon, on devient un bloc de métal, dur et tranchant. Mais je sais aussi que j’ai une grande envie de vivre, et que j’ai un optimisme à toute épreuve, malgré tout. ;-))

Je crois que j’aurais à la limite réagi moins mal si tu avais voulu te protéger toi. J’aurais été furieuse contre toi, mais pas de la même manière. J’aurais été déçue. Après tout ce que tu as dit ! ;-)

C’est bon d’être en colère, aussi… Des fois, j’aimerais bien que quelqu’un m’agresse pour pouvoir sortir ma colère ;-)) Mais ce n’était pas le cas hier.

Hier, j’étais dans l’ivresse de pouvoir te toucher, et dans l’émerveillement de la renaissance du désir.

Je te laisse, parce que Michel se réveille, mais j’ai hâte de te lire,

Je t’embrasse

Marie
Je ne réponds pas car je ne sais pas que répondre… J’ai envie d’être seul.

9 août
Cher amour,

Je pars pour D. cet après-midi. J’arrive là bas vers 18h. Bien sûr, tu peux m’appeler, le soir, si tu peux, sinon, tout le we.

Je regrette de n’avoir pu te lire ! Je sais que tu dois camper et qu’à part les naseaux d’une vache, il ne doit pas y avoir de prise de téléphone dans les champs ;-)

J’ai envie d’entendre ta voix, mais je me demande si tu appeleras ; bon, on verra.

J’ai envie de bien plus, en fait, que d’entendre ta voix…

Patrick a finalement décidé de ne pas venir à D., moi, je finis par trouver ça anormal, et je le soupçonne de ne pas toujours dormir là. Ça expliquerait aisément le fait qu’il n’ait pas envie de creuser mes gênes quand je parle de toi, ou qu’il ne pose pas de questions quant à mes vacances, déplacements, etc. Mais j’affabule peut-être ? J’ai bien regardé la place des choses, on verra si j’ai raison ;-b

Ça m’amuse beaucoup, en fait, j’aimerais qu’il ait une maîtresse (enfin on ne peut plus parler de maîtresse, maintenant) une fille dans sa vie, quoi !

Pffff… J’avais tellement envie de te lire.

Je te remercie pour ta lettre, elle m’a fait plaisir bien au delà que tout ce que tu peux penser ! ;-))

Je t’embrasse, fort, tendrement, fougueusement.

Marie

PS : je relis et je trouve qu’il y a beaucoup de “Je”!

Baisers.
Je réponds évasivement que j’ai besoin de silence, et qu’on verra plus tard. Elle répond avec beaucoup d’angoisse. Je lui écris que rien n’est brisé entre nous, seulement les chaînes de la passion.

Elle m’envoie un message, désemparée, disant qu’elle a l’impression de se faire jeter comme une vieille chaussette… J’ai beaucoup de mal à essayer de la rassurer, tant j’ai besoin de ce temps de silence et de réflexion. Je sais que c’est mon attitude qui est en cause, mais elle a l’impression que je rejette son amour.

18 août

Ce matin, au réveil, Aimée est très tendre. Je lui ai raconté le studio d’enregistrement et la leçon de David sur le bonheur conjugal pendant que Séverine le trompait… Nous avons bien ri. Nous faisons l’amour avec une rare intensité. En fin de matinée, je pars à V. pour un stage de musique. Marie et Michel viennent me rejoindre au camping en fin d’après-midi. Elle est triste car elle ne sait pas trop comment je vois cette rencontre, ni la poursuite de notre relation. Elle a envie de comprendre mais je ne suis pas très prolixe en explications. Elle reprend un peu d’assurance quand elle réalise que je suis heureux, infiniment heureux d’être ici avec elle…

Sa mère m’accueille chaleureusement. Pas besoin d’expliquer, elle a compris que Marie et moi vivions quelque chose et qu’il fallait rester discrets. Le soir, nous allons dîner ensemble dans un restaurant très éloigné de V., toujours parce qu’il ne faut que personne nous voie ensemble. Manque de chance, nous tombons sur son oncle et sa grand-mère !

Marie comprend qu’il y a toujours « quelque chose entre nous ». Mais je perçois maintenant notre désir sur le même plan que ce que j’ai vécu avec Séverine. Nous dépassons V., remontons un petit chemin et, sous la lune, nous faisons l’amour, debout, adossés à la voiture… Que c’est bon de retrouver la chaleur de son corps, depuis plus d’un mois !

Je la raccompagne et vais dormir au camping.

Chaque soir, après que Michel se soit endormi, nous partons vivre des instants voluptueux dans la montagne. Puis je vais passer sous la tente le peu de nuit qui me reste.

Pleine lune, l’apothéose… Justement, pour le lendemain nous devons écrire des paroles sur une œuvre musicale. Je me réveille tôt le matin et vais m’asseoir à la terrasse du camping. Je regarde la partition, pensant à la nuit dernière, et je griffonne des paroles que les stagiaires apprécieront pour leur originalité.

J’ai raconté à Marie le studio d’enregistrement avec Séverine, elle a souri. Non, elle n’est pas jalouse. Je savoure cette entente retrouvée.

Après le stage nous partons visiter la région, dormant dans de petits hôtels car le temps est à la pluie. Pas de tension entre nous, sauf le dernier soir. J’ai senti monter en moi de l’impatience, comme si cette promenade se prolongeait trop. Une fois de plus, je ne supporte pas l’intrusion du quotidien dans notre relation. Je refuse le couple : il n’y a qu’une femme de ma vie, Marie n’est pas « avec moi » et je ne serai jamais son homme.

La tension monte donc sans que nous ne sachions pourquoi. Je lui reproche son indécision, son manque d’intérêt chaque fois que j’aborde un sujet en dehors de sa vie à elle… Le soir, ça va très mal. Marie se met en colère. Plus elle crie plus je me tais. Elle décide d’appeler sa mère pour venir la chercher, en pleine nuit… Tout cela me semble absurde, je pourrais en rire si je ne la voyais pas dans une telle souffrance. Je finis par lui dire : « Tu veuux t’en aller parce qu’on a encore des choses à se dire. » Elle arrête net. Quelque chose a basculé en elle. Elle sent qu’on a besoin d’affronter ce problème de communication. Alors nous commençons à parler, longuement, et à nous rapprocher. L’apaisement se produit, la tendresse et le désir reviennent. Au petit matin, nous faisons l’amour.

Le lendemain je reçois un appel d’Aimée qui se débat avec des fuites d’eau dans notre logement. Je rentre dans l’après-midi. C’est bon de se retrouver… Cette fois elle n’a pas trop souffert de mon absence, car elle me sentait heureux.

Marie retourne à Paris. Après des mois de recherche, Patrick et elle ont fini par dénicher deux petits studios à louer, proches l’un de l’autre, qui rendront possible leur séparation sans poser de difficulté pour le partage de la garde de leur enfant. Les conditions sont donc meilleures, mais à vivre seule elle déprime. C’est très dur d’élever un enfant, dans une grande ville, de travailler et de vivre.

13 septembre 2002

Je suis monté à Paris pour une expo et pour rencontrer des collègues. Marie m’héberge dans son petit studio. Elle n’est pas encore installée complètement, mais elle est fière du travail accompli. Cette séparation qui a mis si longtemps à se matérialiser… Plus de rencontres en cachette. Nous reprenons les jeux du plaisir.

Dimanche nous allons voir « L’Auberge espagnole ». Elle m’offre le ciné et je l’invite au MacDo… Michel est allé dormir chez son père. On parle de fantasmes, notre sujet favori. Elle craque pour l’actrice qui joue l’étudiante lesbienne dans le film. Elle fantasme sur une liaison féminine — comme toutes mes amantes !

Lundi matin nous nous levons très tard. Nous allons au restaurant avec mes collègues. Je la présente comme « ma prof de musqiue ».

Il reste peu de temps avant mon train. Je plie bagage. Puis je fais une plaisanterie légère à propos de ma liaison avec Séverine. Elle explose d’indignation. Je prendrai le train suivant. Je lui demande pardon, elle retrouve son calme, puis elle veut faire l’amour. Nous retrouvons le plaisir pendant une bonne heure, en attendant le prochain train… Je n’allais pas repartir sans rien !

Elle est triste parce que nous n’avons pas de projet de se revoir dans l’immédiat. Je n’ai plus d’occasion de venir à Paris. Elle va être très occupée. On se reverra en principe à V., mais pas avant fin octobre. Avant mon départ elle joue devant moi le nocturne opus 62 No 2 de Chopin. Cette œuvre m’évoquera longtemps l’automne de notre amour.

18 septembre 2002

Nous avons échangé des courriers. J’ai dit à Marie qu’elle devait se sentir libre et que rencontrer d’autres hommes lui ferait le plus grand bien. Elle s’est rapprochée de Jean-Marie, un ami de longue date qui vient d’être plaqué par sa copine. Elle lui a promis de le consoler…

Physiquement il lui plaît beaucoup, mais il est accro de la bouteille, du tabac, du shit… Il n’aime pas parler, il se sent souvent rejeté, il a vécu des choses terribles dans sa famille. Il cherche une femme qui le maternerait. Marie n’a pas du tout envie de cela. Elle me fait un portrait terrible de lui puis me demande ce que j’en pense. Je lui réponds que j’ai une sensation de danger : cet homme ne supportera pas d’être de nouveau abandonné lorsqu’elle le quittera. Or elle le quittera, elle le dit déjà avec certitude, car ce n’est pas avec lui qu’elle a envie de vivre ni de concevoir d’autres enfants.

Et pourtant, le désir… Elle m’appelle aujourd’hui. Elle a besoin de ma caution, bien qu’elle s’y refuse. Elle me reproche de chercher à la contrôler, de parler « raisonnablement », comme son père. D’être jaloux. Sa mère, qui est en visite, est furieuse contre moi : elle dit à Marie que c’est à elle de décider ce qui est bon pour elle, et qu’il faut « profiter de la vie »…

25 septembre 2002
Tendre Marie,

C’était bon d’entendre ta voix, même s’il était parfois difficile de te parler… J’aurais donné cher pour pouvoir te serrer dans mes bras !

Je suis désolé de ne pas pouvoir communiquer dans un espace qui est en train de devenir un nouveau jardin secret pour toi… Je crois que c’est ça qui a un peu brouillé notre échange : j’aurais dû rester silencieux sur ce que tu vis et ne pas te répondre sur ce sujet. Mais j’ai eu l’impression que tu cherchais une approbation, ou même ma complicité, dans une histoire qui ne sera jamais la mienne. Et que tu prenais mon absence de complicité comme un jugement moral.

Dans ce que j’ai vu ou vécu, je n’ai aucun exemple de relation passionnelle (exclusive/fusionnelle) qui n’aboutisse pas à une crise, un déchirement, et dans le moindre des cas, à l’indifférence ou une profonde lassitude… Je n’ai pas envie de revivre de tels moments, ni de souhaiter à quelqu’un de les vivre. Mais ton expérience est différente, et je la respecte.

Je respecterai aussi ton besoin de silence et d’intimité dans ce que tu vis maintenant. La porte de mon cœur restera toujours ouverte, et je viendrai très vite si tu m’appelles.

Je t’aime
Elle a répondu :
Merci Julien, de m’écrire…

Merci de tes mots.

Marie
23 octobre 2002

Marie m’appelle à midi. Elle a passé la nuit à parler avec un autre ami, Robert, pour qui elle sent une immense attirance, à la fois affective, intellectuelle et physique. Mais ils ne sont pas allés plus loin car ils n’avaient pas prévu de protection. Je suis heureux. J’ai l’impression qu’elle a rencontré l’homme qu’elle cherche depuis longtemps.

26 octobre

Je suis arrivé ce soir à V. La mère de Marie accepte de garder Michel toute la nuit. Nous allons donc dormir à l’hôtel. Une belle nuit de plaisir, mais elle est un peu absente, parfois, car elle pense à Robert.

Le lendemain elle me parle de lui toute la journée. Ils doivent se revoir dès son retour… Pourtant elle me propose de retourner à l’hôtel ce soir. Elle me demande de la masser. Je la caresse, elle s’ouvre avec un soupir, car j’ai réveillé le désir en elle, alors qu’en pensée elle est déjà dans les bras d’un autre.

Mon désir monte très haut. J’ai envie de jouir en elle… Elle est féconde. Je me sépare d’elle pour préparer un ovule contraceptif. Elle m’arrête : « Non ! »

C’est simple. Elle ne peut pas « mélanger le sperme » de deux hommes. Pour moi c’est un terrible choc. Peut-être une forte envie de la féconder et de me l’attacher ainsi ? J’ai senti un étranglement dans mon sexe. Entre nous il y a ce « non » qui me ligote.

28 octobre 2002

J’ai déposé Marie et Michel à la gare de M. En chemin on s’est parlé. Elle est survoltée : ce soir elle a retrouver Robert, ils passeront la nuit ensemble… Mais elle a beaucoup d’attentions pour moi car elle regrette la douleur que j’ai subie hier. Je crains qu’elle n’en saisisse pas toute l’amplitude. Elle me parle tendrement, ses lèvres toujours si douces. Je pense à Robert qui l’attend à l’arrivée. J’aime cet homme qui a suscité l’amour d’une femme que j’aime.

Elle me racontera plusieurs jours plus tard : Robert était impatient, il n’a pris aucune précaution… Pas même un test VIH. Elle a peur d’être enceinte. De moi, de JM ou de Robert ?

Elle a longtemps hésité pour accepter une invitation de JM à passer quelques jours de vacances à C. Elle décide de partir avec lui, car Robert l’encourage à ne pas y renoncer. Je trouve ce choix un peu démesuré, mais je ne fais pas de commentaire. Elle part donc, de mercredi à dimanche, mais elle me dira plus tard qu’elle n’a pas bien vécu ces jours avec lui.

12 novembre 2002

Marie est revenue déçue de son séjour avec Robert. Tout est parfait, divinement harmonieux entre eux, sauf le côté physique : elle n’a pas de désir pour lui, elle n’aime pas son contact intime, son apparence, son odeur… Elle aime les hommes aux larges épaules, comme Patrick, comme JM ou comme moi. Robert n’a aucun charme pour elle. Jamais elle ne voudrait un enfant de lui.

Elle est perturbée. Il en souffre car elle n’ose pas lui dire. Elle lui a seulement dit qu’elle avait un autre homme dans sa vie. Il a décidé de ne plus la revoir avant longtemps, pour ne pas souffrir.

Elle a décidé de ne pas refaire l’amour avec JM. Ils se voient ce soir. Elle lui parlera. Elle me dira le lendemain qu’ils ont passé la nuit ensemble sans se toucher. Je ne crois pas beaucoup que cette situation puisse durer entre eux. Effectivement, elle dit un autre jour qu’elle a de nouveau « craqué » pour lui… Je ne peux cacher ma déception.



Plus d’une année va passer pendant laquelle Marie oscillera entre Jean-Marie et Robert, jamais pleinement heureuse. Je la rencontrerai de temps à autre sans que notre « voyage » ne trouve un achèvement. Il y a toujours le même désir fou entre nous, elle ne se lasse pas de mes massages, de mes caresses les plus sensuelles, mais elle est allergique à tout « mélange des fluides ». Je finis pas comprendre (elle dira plus tard que c’est une explication plausible) qu’elle éprouve à mon encontre une sorte de répulsion incestueuse, m’ayant mis à la place de son père. Ce rejet est pour moi d’une extrême violence, ajouté au sentiment d’inachèvement qui me ronge le cœur. Je lui fais serment de ne plus jamais l’approcher dans l’intimité, à moins qu’elle me l’ait demandé explicitement, avec des mots.

La fin de ce voyage sera pour bien plus tard.

[Suite]

Par Julien Lem - Publié dans : Lire de bas en haut
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Jeudi 18 août 2005 4 18 /08 /Août /2005 00:00
1er juillet 2002

Depuis quelques semaines j’écris beaucoup à Séverine. Je lui parle de ce que je vis avec Marie, tandis qu’elle me raconte sa douleur, sa séparation d’avec David, ses frustrations à elle. Elle reste pudique mais devient de plus en plus hardie : elle aimerait partager des moments de tendresse avec moi, mais sans que cela n’aille « plus loin » : elle ne souhaite pas engager une relation avec un autre homme malgré la rancœur qu’elle cultive à l’encontre de David.

Ils sont en visite en France. Nous les voyons souvent. David est dans un état épouvantable à cause de difficultés qu’il traverse, et d’une humeur exécrable chaque fois qu’il s’adresse à Séverine. Elle encaisse, joue à l’idiote et se rend invisible, sans jamais perdre son humour décapant…

10 juillet

Je suis assis à l’ordinateur, Séverine près de moi. Nous réglons sa messagerie électronique pour pouvoir continuer à communiquer en secret. Un moment, je la prends dans mes bras et j’embrasse son cou. Puis nos lèvres se croisent et se frôlent presque. J’ai senti un instant d’hésitation en elle. Je lui écris, le soir même, combien j’ai aimé ce frôlement. Que c’est à elle de prendre ce dont elle a envie. Je retiens mon désir.

12 juillet

Nous sommes chez David et Séverine pour un dîner. Séverine va dans la chambre pour coucher sa fille. Je la suis. Elle se tourne vers moi, me serre dans ses bras et me donne un baiser torride. Je ne sais pas combien de temps nos lèvres ont joué ensemble. Le temps ? C’est une sensation merveilleuse pour nous deux. Comme si, dans ce bref abandon, nous avions passé une nuit dans l’intimité !

14 juillet

David, Séverine et leur fille sont en visite à la maison pour la journée. L’après-midi, Aimée parle avec David et me fait comprendre que je peux en profiter pour emmener Séverine dans la forêt… Elle pense que nous avons surtout besoin de parler, mais nous ne tardons pas à nous taire. C’est encore un très long baiser, une extase d’une heure, en silence, avec des caresses sages, tous deux allongés sur des brindilles.

22 juillet 2002

Séverine s’est absentée quelques jours. Nous continuons à correspondre par email. Cette fois, nous osons parler ouvertement du désir et de choses vécues dans l’intimité. Je ne cesse de m’émerveiller que notre relation soit aussi pleine, sans aucune frustration, alors que nos rencontres se limitent à un unique baiser… J’en parle avec Aimée.

Un jour, nous parlons du plaisir solitaire. Je lui dis que j’aime me donner du plaisir et j’essaie de lui faire dire comment elle le vit. Elle me donne quelques pistes. Alors je lui propose d’écrire moi-même ce qu’elle vit en réalité. Elle accepte ma provocation. [Censuré !]

J’envoie aussi ce message à Marie, qui répond qu’elle le trouve assez bien — après tout, c’est elle qui m’a enseigné tout cela ! — avec quelques détails à corriger… Marie, comme Aimée, se sent complice de mon étrange relation avec Séverine.

27 juillet

Séverine vient me voir au bureau. Alibi : transférer des photos depuis son compte Yahoo. Il n’y a personne aujourd’hui, mes collègues sont en vacances, seuls quelques ouvriers passent dans le couloir.

Elle m’a appelé de la cabine téléphonique, en bas, pour que j’aille la chercher au portail. Nous montons main dans la main le chemin sous les arbres. Il fait une chaleur torride. Nous échangeons un baiser dans l’ascenseur — j’ai souvent rêvé d’embrasser une ingénue dans cet ascenseur !

Nous parlons musique. Je suis assis sur une chaise bleue, en face d’elle, avec une chemise bleu sombre qu’elle affectionne beaucoup. Elle vient vers moi, s’assied à califourchon. Nos lèvres se rencontrent pour un long baiser.

Elle me dira plus tard qu’elle croyait que la porte fermait de l’intérieur. Moi, j’ai un peu peur que quelqu’un entre, mais c’est si bon qu’elle soit là, contre moi, mes mains partout sur elle à travers la robe légère. Elle se serre encore. Sa main glisse vers ma ceinture qu’elle décroche. Puis elle ouvre mon pantalon et attrape mon sexe dressé. Quel culot, j’en ai le souffle coupé. Avant que j’aie repris mes esprits, elle l’a glissé en elle sans enlever de vêtement. Je sens la brûlure délicieuse de son sexe. Elle bouge beaucoup et prend du plaisir à m’en donner. Je la supplie d’aller doucement car je vais monter trop vite. Pour toute réponse, elle m’intime l’ordre de jouir en elle, vite… Elle me dira ensuite qu’elle tenait à me « remercier » en m’offrant du plaisir. Elle voulait aussi plonger dans mon regard au moment où je partais dans la jouissance…

Nous continuons à faire l’amour. Elle aime les caresses de mes mains et se gratifie encore de deux ou trois orgasmes. Ensuite nous allons pour de bon télécharger les photos et elle repart en vitesse, car David l’attend pour le repas de midi.

Le soir, je raconte cette aventure à Aimée. Elle rit et me dit : « Maintenant, Séverine, est vraiment ma sœur ! » Je ne comprends pas encore pourquoi elle perçoit cette relation à l’opposé de celle que j’ai avec Marie. Elle m’explique que nous la vivons sans attachement, ce qui est suffisant pour qu’elle ne souffre pas de mon aliénation. Pourtant, avec Marie, je n’ai aucun projet, nous vivons la même liberté ? Enfin, il me semble…

Je n’ai pas envie de raconter cet épisode immédiatement à Marie. J’en parlerai quand nous serons ensemble. Séverine n’a pas détourné mon désir bien que j’aie vécu avec elle une relation sexuelle aussi intense qu’avec Marie.

J’ai connu une deuxième belle rencontre avec Séverine, le 17 août. Elle m’avait proposé qu’on « se dise au-revoir »… J’ai bien failli râter ce rendez-vous car le câble d’embrayage a cassé au moment où je sortais de l’autoroute, mais mon fils est venu dépanner. Nous sommes allés dans un studio d’enregistrement providentiellement disponible, avons bouclé la porte, brûlé du papier d’Arménie et éteint les lumières. Le silence est total, pendant deux heures nous n’entendrons que nos respirations et les battements de nos cœurs.

Elle crie : « Oui, oui, oui… » puis : « Non ! ». Elle m’expliquera plus tard que c’est un sursaut de jugement moral, au sommet du plaisir, mais qu’il faut bien bien entendre que, dans les présentes circonstances, ce « non » veut dire « oui »…

Elle tient à prendre une réserve de plaisir pour l’année de frustration et de difficultés qu’elle s’apprête à vivre, de retour dans son pays. Nous y passons deux ou trois heures… Elle s’est enfuie du domicile alors que David était en train de tenir un grand discours sur la relation conjugale à un ami qui ne s’entend plus avec sa femme ! Séverine est gauchère. Toute ma famille est justement en train de lire L’Île des gauchers d’Alexandre Jardin.

[Suite]

Par Julien Lem - Publié dans : Lire de bas en haut
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Jeudi 18 août 2005 4 18 /08 /Août /2005 00:00
— Dans les moments que nous avons vécus récemment j’ai eu l’impression que ton plaisir montait si fort que si tu t’étais caressée ç’aurait été « en trop », presque douloureux.
— Pas douloureux, mais pas vraiment envie. Il y a une grande différence entre le moment avant de jouir, et après. Le moment avant est délicieux, il est plein de désir, grand désir qui frissonne. Alors qu’après, c’est la jouissance qui prend le dessus, qui prend ses droits, si tu veux. Et le plaisir, paradoxalement, en est affaibli entre chaque jouissance. Ce qu’il y a de bon avec toi, aussi, c’est que ce plaisir revenait, même après.
La beau récit de Marie a marqué le point culminant de notre relation. C’est une histoire en forme de voyage qui a commencé par l’escalade d’un sommet en quête de lumière. Il me faut maintenant parler de la descente, qui s’est écrite en plusieurs étapes.

En juin nous avons campé cinq jours avec un groupe d’amis qui devaient tout ignorer de notre relation. Nous étions assez rusés car rien n’a transpiré. Toutefois, Marie s’inquiétait que Michel ne devienne plus bavard et finisse par vendre la mèche devant son père.

Il y avait de l’amertume entre nous au moment du départ. Une fois de plus, la vie de couple, plus de trois jours, des paroles ou des gestes imprudents. Le 12 juin je lui écris :
Douce Marie,

Je commence à me rendre compte que la gêne, la douleur que je t’ai causée dans mes gestes maladroits étaient bien plus fortes que ce que je sentais sur le moment. Je perçois mon désir comme quelque chose de rugueux, de brûlant, très loin de la brise douce qui nous ennivre ! Tu m’en as parlé avec tendresse et je reste ébloui par l’intensité de ton amour, mais cet éblouissement peut me conforter dans l’égarement — au point de ne pas comprendre que ta gêne est assez forte pour que tu n’aies pas envie de te projeter en pensée dans une autre rencontre. Je crois qu’en ce moment tu as vraiment besoin de silence et de solitude par rapport à ce que nous avons vécu ensemble. Je voudrais me faire tout petit (et tendre comme du miel) dans ton cœur.

Je t’aime
Elle répond :
Je n’ose pas te répondre… Ton message est si beau.

Je n’aurais jamais cru pouvoir rencontrer quelqu’un qui puisse comprendre cela.

C’est depuis toujours, j’oscille entre l’envie d’être désirée, en fait, je lutte contre les hommes qui disent : les femmes ne vont pas assez vite, elles ont moins de désir… contre tous ces préjugés, ce qui me pousse à accepter des avances qui me font mal, en fait… Mais c’est si profond, et si enfoui, et toi, là, tu viens de comprendre. J’en ai parfois parlé à des hommes, mais ils prenaient cela pour un rejet, au lieu de le prendre comme de la confiance. Alors je continuais mon numéro, jusqu’à ce que je sente que ca n’allait plus. C’est ce qui s’est passé avec Patrick, en fait, même si je lui reproche de ne pas avoir assez exprimé son désir.

Et pourtant, qu’ils sont grands mon désir, mon envie de toi.

J’aime ton désir…

J’avais l’impression aussi que tu me voyais vraiment trop belle, trop désirable… Je ne veux pas être idéalisée, même si je sais que tu ne le fais pas.

Je sentais aussi que le désir ne pouvait pas faire partie de cette rencontre.

Je n’avais pas pensé que c’était cela qui faisait que je ne me projette pas en pensée dans une autre rencontre… C’est possible.

Je suis heureuse que tu me dises tout ça !

J’ai tellement l’impression de découvrir des milliers de choses, avec toi. Que tu me fais toucher des trésors, des lumières, des ombres aussi.

Hier, j’aimais que tu sois derrière moi, et que tu me touches, j’aurais voulu que ces instants durent, et perdurent encore, de laisser le désir monter tout doucement, comme il monte en ce moment en moi, maintenant que tu es parti !

Je ne pouvais pas me permettre de laisser ce désir fou de venir. Je voudrais pouvoir te dire, main dans la main, que j’aime tellement le miel que tu m’offres…

Je t’embrasse tendrement… Je regrette d’avoir refusé tes baisers, je ne pouvais pas les recevoir, mais ça ne change rien… Je pense à toi.

Marie
Après cela, nous n’avons plus eu aucun alibi pour nous revoir avant l’été. Je n’ai pas envie d’imposer à Aimée une nouvelle séparation, surtout que de son côté elle vit une situation douloureuse pour d’autres raisons. Notre amour est plus fort que l’aliénation qui est la mienne en l’absence de Marie. C’est une période de souffrance pour nous trois.

[Suite]

Par Julien Lem - Publié dans : Lire de bas en haut
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