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Mardi 23 août 2005 2 23 /08 /Août /2005 00:00
Mi-janvier 2005, quelques échanges de courriers avec Iliane…

Elle :
Ça fait du bien quand même ces petits gestes involontaires intuitifs qui nous relient tout d’un coup à quelque chose de plus grand que nous, que l’espace temps ! Ça nourrit toujours la confiance dans la vie, la sensation d’être accompagnée et aimée par… le mystère… […]

Il m’arrive des choses agréables en ce moment. Je stimule l’énergie de la création en moi, ça me semble plus facile que les autres années. Au début de cette année 2005 j’étais étonnée de ne pas sentir d’élan. Ça m’inquiétait parce-que j’imaginais qu’une année devait forcément commencer par un changement d’énergie, une explosion :-) en tout cas c’était mon gros désir. J’avais senti le changement d’énergie, mais pas l’explosion. Plutôt une sensation de ralenti. Après avoir discuté avec une amie, j’ai eu l’impression que c’était peut-être les événements du raz de marée du 26 décembre qui avaient déclenché une sorte d’apathie. J’ai eu la sensation que nous (le monde entier) étions en train de digérer quelque chose de difficile. Le monde a été forcément touché par cet événement, même si c’est inconsciemment. […]

Consciente que cette peur peut bloquer le mouvement ascendant qui me pousse en ce moment, je me maintiens finalement assez facilement dans cette « poussée » de travail, de besoin de croissance… et c’est bon. Je sens des racines qui poussent qui se fortifient. Je sens que VB se fait très discret, se « retire », me laisse la place pour que j’explore. Je me sens comme une ado à qui on laisse de l’espace pour explorer de nouvelles responsabilités, ça y est c’est le départ dans la vie active :-) Je sens comme un regard bienveillant de ce père-mère qui sait me laisser la liberté et l’espace de m’expérimenter toute seule. J’apprécie même de ne pas vous avoir près de moi, toi et lui, parce que je me sens disponible pour persévérer dans ma lancée du travail. Sinon je serais happée par vous.

J’ai vécu un moment de bonheur avec Damien [le père de Noémie]. Nous avions organisé chez lui une rencontre de personnes pour échanger nos compétences créatrices (chant, musique, danse, clown, texte, jeu…). 13 adultes et 3 enfants. Le soir, j’ai eu envie de rester dormir avec lui. Daniel était dans la maison, j’étais tiraillée au départ, je me demandais si c’était bien de rester alors que Daniel est très jaloux. Mais mon désir était plus fort. J’ai eu envie de me faire du bien en premier. Damien avait envie aussi que je reste, mais je pouvais très bien partir aussi cela lui était égal. Il me demandait cependant « pas de sexe ». Sur le moment je n’avais aucun désir spécial autre que d’être dans ses bras et m’endormir. Il a senti cela et s’est senti à l’aise. Pas de pression. Il vit une pression avec son amante et est assez oppressé. Donc il respire et nous nous laissons emmener dans son lit en douceur.

Cet espace sans tension nous met naturellement en désir l’un de l’autre. J’étais étonnée de la légèreté, et j’ai senti naturellement qu’un moment spécial nous était donné de vivre. J’ai senti qu’il était différent parce que son séjour en Grèce lui avait fait beaucoup de bien, le soleil, la mer, les vacances… Son corps était plein de chaleur, de soleil, de détente, tel que je ne l’ai jamais connu. J’étais sur lui, et à un moment, j’ai hésité, ça ne tenait qu’à un fil. Et puis je me suis dit que pour faire l’amour, il fallait d’abord que je le rejoigne dans sa densité, parce que lui ne pouvait pas aller vers mes hauteurs. Alors je me suis dit : « Plonge dans sa densité, puisque tu aimes aussi la densité ». J’ai mis ma tête dans son cou et j’ai imaginé que je plongeais dans son corps dense comme dans la mer. Ça a été magique. J’ai découvert un océan dense, de douceur et de force masculine, qu’il me laissait pénétrer en respectant ma lenteur.

J’ai ressenti beaucoup de plaisir, et beaucoup de réparations entre nous. Ensuite je l’ai invité à se détendre, à s’abandonner au plaisir de la femme, tout en restant présent (la réaction habituelle au début c’est quand je dis ça, l’homme se retire de son sexe, débande, s’absente). Il a pu le faire. Cependant « quelque chose » n’était pas évident. J’ai eu la réponse plus tard.

Quand je lui ai demandé s’il avait aimé il m’a répondu qu’il avait aimé que j’aie du plaisir (c’était la première fois que j’exprimais un plaisir authentique) mais que lui n’avait pas ressenti grand chose. J’ai réalisé à ce moment que pour que l’homme ressente quelque chose là où je l’emmène, faut-il qu’il en éprouve le désir, qu’il s’y intéresse.

Notre rencontre a été possible parce qu’il m’avait exprimé, il y a quelques semaines, qu’avec son amante ils commençaient à se lasser de leur façon de faire l’amour (très sauvage, forte, passionnelle). Et qu’il commençait à se demander s’il n’y avait pas de petits sentiers à découvrir. Je pense que c’est le début du possible, lorsque la saturation de faire l’amour animalement se fait entendre. Ensuite faut-il que le désir s’affine, qu’il pousse la personne à oser explorer d’autres sensations, d’un monde si nouveau et si fin. Je crois qu’il n’y a que cette quête d’amour qui peut nous pousser à oser lâcher la sensation très physique orgasmique, pour oser découvrir toute la finesse et la subtilité des sens himalayens. Faut-il que l’homme, ou la femme, le désire vraiment. Je me souviens des réflexions au tantra de ces hommes et femmes : « Oh c’était ça ? Mais c’est si fin, si petit comme sensation, qu’il est facile de passer à côté, de ne pas s’en apercevoir ! ».

Et ensuite cette sensation grandit, mais toute seule, comme tu me l’as montré :-)

Depuis cette rencontre avec Damien, je me sens réunifiée quelque part. Une grande souffrance est partie. J’ai l’impression d’avoir bouclé quelque chose en moi. Je me sens fière d’avoir pu atteindre une densité en moi que j’imaginais pas atteindre, en tout cas si vite, et avec quelqu’un comme lui, qui me renvoyait à un sentiment d’infériorité (statut social). Je me suis dépassée et suis heureuse de cela. Je me sens libre aussi. Il est dans sa vie, moi dans la mienne, et nous avons besoin tous les deux de nos espaces.

Comment réagis-tu à ce partage que j’ai risqué à te confier ? Es-tu content avec moi, ou cela te blesse t-il quelque part ? J’attends patiemment ta réponse, et notre rencontre. M’occuper de moi, de ma créativité, me fait beaucoup de bien. J’ai besoin de ce temps, de solitude entre les rencontres, pour intégrer et exprimer concrètement tout ce que je vis dans ma vie amoureuse.

Je t’embrasse en espérant que tu restes mon ami amant, même si je fais l’amour avec un autre homme que j’aime aussi.

Quelques jours plus tard :
Daniel m’a téléphoné hier soir. Il est sorti de son mur de silence idiot, pour enfin me confier qu’il souhaitait me voir, faire l’amour avec moi.

J’étais dans une énergie nouvelle avec lui. Je me sentais dégagée, et j’ai pu lui répondre clairement (c’est la première fois), que je ne souhaitais pas le revoir. J’aurais plaisir à revoir le Daniel du passé, ou du futur, mais pas le Daniel d’aujourd’hui, parce que je ressentais un besoin de solitude, d’espace, pour me planter, me développer socialement, et que si je le revoyais, je savais que cela me rendrait lourde, m’enliserait, parce que lui aussi avait besoin de bouger sa vie.

J’ai même rectifié après en lui disant que je ne souhaitais finalement pas revoir l’ancien Daniel, même si cela avait été du bonheur, parce que c’était du passé et que je n’étais plus concernée par le passé. Je lui ai donc donné rendez-vous dans un an ou deux, en tout cas quand chacun de nous aura accompli ce qu’il a besoin d’accomplir pour sa vie.

Je lui ai demandé si ça avait bougé pour lui. Il m’a répondu que le gars qui lui avait promis de l’héberger c’était plus possible pour telle raison et qu’il n’avait eu la réponse que maintenant.

Je l’ai houspillé en lui disant que s’il attend d’une seule personne, c’est pas génial, en plus si cette personne se désiste. Toute cette attente pour rien. Je lui ai reparlé de toi, il m’a dit qu’il ne savait pas s’il allait faire appel à toi, qu’il y avait quelque chose de pas clair, et gna gna gna.

Là je n’ai pas mâché mes mots. Je lui ai dit que quelle que soit sa raison de ne pas te contacter, ou d’autres personnes, moi je sentais qu’il freinait et qu’au fond de lui il ne voulait pas se bouger. Que ce qu’il prétextait avec toi n’était que de la surface. J’en ai rajouté une louche en lui disant que Damien ne supportait pas sa présence dans sa maison, qu’il avait besoin d’être seul. Damien ne lui en avait pas encore parlé. J’ai dit à Daniel que Damien n’osait pas lui en parler mais que ça allait venir.

Et le dernier coup de grâce du soir : j’ai vraiment senti qu’il fallait se positionner pour l’aider à contacter une énergie de mouvement.

Je lui ai annoncé que cela faisait un moment qu’on avait décidé de changer Noémie de chambre et l’installer dans celle où il dort actuellement. Et que nous déciderions d’une date pour le faire, même s’il n’est pas encore parti. Sans le mettre dehors, c’est un acte posé qui ne lui permet plus de s’enliser.

Au fur et à mesure je sentais que quelque chose s’allégeait, bougeait un peu, mais c’est à Damien de faire le reste, ce n’est pas ma maison. Le côté positif, c’est que ça montre à Damien ce que c’est que de mettre les gens en dépendance, en ne posant pas ses limites, en les laissant te parasiter. Le mot est fort, mais en ce moment, pour Daniel, ça convient bien. Il a perdu son énergie d’action et se laisse porter comme un bébé. C’est le moment de le secouer en se positionnant, ça devrait le faire bouger suffisamment.

Sur une liste, elle écrit :
Quand je fais l’amour avec un homme (ou même si je suis juste en contact physique avec lui) je sens s’il est dans ses gonades (ses couilles donc), ou s’il a du désir, s’il est juste dans son pénis. S’il est dans son pénis seulement, la rencontre est partielle entre nous. S’il est également dans ses gonades, il est présent pleinement à son énergie sexuelle, et je me sens avec un homme et non avec un enfant. L’enfant a un pénis, mais pas de maturité sexuelle apportée par la maturité des gonades.

Idem pour moi. Quand je suis présente dans mes ovaires, je me sens femme. Je suis d’ailleurs bien dans mon corps et sens comme deux faisceaux, deux phares qui rayonnent, et me relient à la terre. C’est extra. Sinon, je me sens petite fille.

Un peu plus loin :
>> Iliane : Y a tellement de personnes par
>> exemple qui nient le désir que peuvent susciter d’autres hommes que
>> leur mari (si je prend l’exemple d’une épouse), soit parce que c’est
>> mal vu par leur mère, la société, ou pour préserver le pouvoir
>> qu’elle peut exercer sur lui (souvent inconsciemment) en lui restant « fidèle ».

> G. : tu peux expliquer ta denière phrase ? je comprends pas
> ce que tu veux dire.

Iliane : Dans cet exemple, en restant « fidèle » (c’est-à-dire ne pas faire l’amour avec d’autres hommes ou d’autres femmes), la personne tente de s’attacher son compagnon ou sa compagne. En ne s’autorisant pas à butiner ailleurs, elle « n’autorise pas » à son conjoint de butiner. Si elle s’y risquait elle ouvrirait une porte de liberté pour le conjoint aussi. Des personnes utilisent la fidélité comme moyen de pression pour garder leur partenaire, en les culpabilisant éventuellement si ce partenaire ressent du désir pour d’autres personnes.

Donc il y a des personnes qui ont du désir pour d’autres personnes que leur conjoint, mais qui ne veulent pas y répondre, mais peuvent culpabiliser, être frustrées. Ça c’est une chose. Et j’en ai même vu (je l’ai vécu moi aussi), qui refoulent tellement leur désir qu’ils ne s’aperçoivent même pas qu’ils en éprouvent pour d’autres personnes. Et là, ces personnes peuvent même évoquer des prétextes de « C’est plus l’âge, c’est la ménopause, ça ne m’intéresse pas en dehors de mon mari (ma femme) je n’ai aucun désir pour d’autres, je suis fatiguée »…

Pour moi, tout ça ça n’existe pas. […] En prenant conscience de ses désirs, de ses refoulements, des manipulations invisibles, parce que ça nous ouvre à plus de liberté, on se réappropie son corps, on s’aime quoi. Je trouve que ça vaut le coup de d’y intéresser.
Je réponds sur la même liste à l´un de ses messages :
>Le terme « illumination » est bien chargé de préjugés… J’aime bien « extase »,
>depuis peu. Moi, c’est le mot « extase » que j’avais chargé de trucs
>bêtes.

Ces deux termes sont chargés de conotations religieuses qui n’ont malheureusement rien à voir avec les expériences concrètes qu’ils recouvrent. Pour moi un mot isolé n’a pas de sens, il n’en acquiert momentanément que par oppositions/ressemblances avec d’autres mots. Quand nous oublions de mentionner les deux (ou plusieurs) termes de l’opposition, nous imposons une vision « essentialiste », comme si le mot était la chose désignée ou pouvait la remplacer. Il y a des passages de tes écrits où je perçois cette approche essentialiste (par exemple dans l´utilisation de termes comme « énergie », « positif/négatif ») mais je n’ai pas trop le temps, ce soir, de couper les cheveux en quatre… On aura d´autres occasions de le faire. ;-)

Quand j’ai utilisé le mot « extase », j’ai donc pensé à l´opposition avec « transe ». La sexualité en quête de jouissance orgasmique s´apparente pour moi à de la transe. Alors que ce que je comprends de la pratique « tantrique », au plus près de ta description, serait plutôt une forme de contemplation dans l´action. Le mot « extase » me plaît bien car il n’implique pas un état permanent, alors que « illumination » nous fait penser à un accomplissement.

Attention, je n´ai pas dit que je plaçais l´extase au-dessus de la transe. Mais je dirais que notre culture a toujours privilégié la transe, dans la sexualité, sans doute parce qu´il fallait assurer la propagation de l´espèce.

Elle répond :
« Tantrique » : j’ai toujours souffert de la façon dont je laissais les hommes utiliser mon corps pour jouir. Et un jour j’ai lu « Le traité des caresses » de Leleu. Puis le « Tao de l’art d’aimer ». J’ai adoré quand il est écrit que l’homme sans conscience se masturbe dans le fourreau de la femme. J’ai commencé à sentir de l’espoir dans ces livres là. Auparavant je n’avais jamais entendu parler de rien de satisfaisant sur la sexualité, mais je pressentais que je pouvais vivre autre chose. Puis, le livre « Tantra, le culte de la féminité » de Van Lysbeth.

A cet endroit, j’essayais de décoincer ma relation désespérante dans le couple, avec les techniques décrites dans les bouquins. Rien de rien n’a marché.

Un jour, un ami me dit que les techniques étaient valables mais seulement après avoir contacté suffisamment d’amour. Donc j’ai tout arrêté, et je me suis plutôt consacrée à « comment aimer ? »

J’ai rencontré un homme, « un voyant très sensible » que j’adorais, on a fait l’amour une fois, c’était très nul pour moi. Je lui en ai parlé, c’est le premier qui m’a dit : « C’est toi qui as raison, moi je ne me sens pas capable de faire l’amour comme tu me le demandes. Continue ta quête, c’est toi qui es dans le vrai ». J’étais très triste de ne pouvoir incarner dans le corps cet amour fou que je ressentais pour lui, et en même temps ça m’a permis de continuer ma route, en étant très touchée et nourrie par son authenticité et sa confiance.

Puis j’ai vécu une expérience tantrique inattendue et extraordinaire avec mon ex-mari, une seule fois. (On était séparé depuis quelques mois et on n’avait jamais pu faire l’amour avec plaisir). Puis quelques années après, (entretemps j’ai eu ma fille avec un homme que j’adore mais avec qui je ne ressentais rien, et qui me reprochait d’être frigide), j’ai rencontré un homme qui se questionnait depuis de longues années sur le bonheur, le plaisir, la jouissance, la profondeur, faire l’amour, l’extase. Nous avions une communion spirituelle très belle et forte. Ça m’a permis d’aller plus loin, mais pas au point de me débloquer sexuellement.

Ce n’est qu’en participant à des stages de tantra que j’ai pu incarner mon énergie tantrique. J’ai rencontré des hommes et des femmes, je les ai écoutés, j’ai partagé avec eux des expériences, j’ai entendu parler de la femme comme jamais je n’en avais entendu parler… ou si peu. La femme blessée, humiliée s’est soignée, consolée, reconstruite. J’ai rencontré des hommes et femmes tantriques, ça m’a permis de voir que je n’étais pas une folle ni une extraterrestre. Et j’ai appris à force d’introspection, d’exercices, de rires, de pleurs, de rencontres, à gérer dans mon quotidien les difficultés que je rencontrais dans mes moments amoureux. J’ai dû cesser d’attendre le Prince Charmant (un peu au moins ;-) et engager mon énergie vers ma propre création de ma vie amoureuse. Et maintenant, je choisis vraiment de privilégier la qualité de rencontre. Je peux dire que depuis 2 ans, et plus particulièrement depuis 6 mois je suis heureuse. Je me sens reliée même quand je suis seule, mais pas encombrée. J’ai beaucoup d’espace, et je ressens le besoin de leur laisser de l’espace (j’ai deux amants).

Je sens la guérison de 20 à 27 ans de cystites, de vaginites, de pertes malodorantes, de sorte de boutons très douloureux sur la vulve, de douleurs à la pénétration, après la pénétration, de démangeaisons insupportables, de frigidité, que sais-je encore…

Mercredi 26 janvier 2005

Iliane m’écrit :
Ça bouge encore, ça ne retombe pas, et c’est grâce à moi. Je m’aperçois que si je laisse le mouvement s’arrêter à l’intérieur de moi, tout s’arrête. J’ai eu un peu d’effroi en réalisant cela, parce que je me disais « mais si je n’ai plus la force de continuer, si je suis malade ou autre, je ne travaille plus, plus d’argent… et et… ». Je me suis fait peur toute seule. Ensuite j’ai commencé à ressentir autre chose, plus positif. C’est une « attitude » intérieure qui fait que le monde bouge autour. Donc, même vieux, je peux attirer sûrement du mouvement, de l’abondance encore. J’ai donc besoin de m’habituer à « rester vivante et vibrante » dedans.
Samedi 29 janvier 2005

J’ai l’impression de vivre en ermite au cœur du monde. A savoir que j’aime le regard, l’interaction avec les êtres qui m’entourent, mais je n’attends rien de particulier sur le plan affectif. Leur confiance, leur amitié, leur amour me suffisent. J’en arrive à percevoir l’attachement à la famille, que certains expriment avec une grande conviction mêlée d’angoisse (peur de perdre), comme le besoin d’un être qui n’a pas achevé sa complétude. Dans le couple aussi, j’aimerais qu’il n’y ait aucune attente dans la présence que nous avons l’un à l’autre.

Il y a quelques nuits j’ai rêvé d’Iliane. Nous étions tous les trois avec Aimée, l’atmosphère était gaie entre nous, nous marchions dans la campagne, traversant des villages, pénétrant dans des maisons anciennes vides de locataires. L’image que j’ai gardée est que je mettais mon bras droit autour du cou d’Iliane. Nous marchions ainsi, en totale insouciance. Elle riait. C’est aussi un sentiment de liberté et de respect de la liberté de l’autre qui se dégage de ce rêve : elle est proche, je peux la toucher, la prendre, ensemble nous nous promenons dans le temps — les maisons anciennes, mais aussi notre « éternelle » jeunesse. Pas d’attache, pas de dépendance entre nous. Je réalise que Séraphine, Iliane, Séverine, sont pour moi des êtres autonomes avec qui la relation se crée dans l’instant. J’aimerais rencontrer cette autonomie dans la vie de couple au quotidien, mais je ne sais pas encore si comment m’y prendre. Je voudrais que les choses soient aussi simples que dans ce rêve.

Iliane m’écrit :
J’ai vécu des choses très fortes en approfondissant mon rapport à la rivalité. J’ai fait une séance impressionnante avec une personne par téléphone (une urgence) où j’ai contacté d’abord ma force féminine, puis ma force masculine comme jamais. J’étais moi-même impressionnée. J’ai appris énormément, j’ai pas encore tout clarifié mais c’était magnifique. Je me sentais complètement guidée, j’ai dû avancer dans le vide comme Indiana Jones, avec la « responsabilité » d’une force qui se déclenchait et que je devais gérer dans mon corps. J’ai senti que mon corps servait de catalyseur pour cette personne qui a frôlé le danger physique, et mon corps lui a servi de support de recentrage et de revitaliseur (?!). C’est la première fois que je me sers de mon corps consciemment pour faire ce travail. Evidemment, c’est parce que c’était une urgence et qu’il y avait une forte confiance entre nous que je m’y suis investie et la personne aussi, et que ça a marché.

Puis il y a eu Noémie. Pour résumer, au moment du coucher, dans son lit, je lui ai offert mes bras, elle s’est lovée dedans. Comme à l’accoutumée, j’étouffais et ça commençait à devenir insupportable. Elle a toujours mal au ventre, et je vois qu’elle souffre. C’est toujours insupportable. Ce soir, j’ai appliqué avec elle ce que je pratique depuis quelques jours. Je me suis servie d’elle, de ce qu’elle déclenche en moi, pour me renvoyer en miroir à moi-même lorsque j’étais enfant, et plus particulièrement à son âge. Je l’avais contre ma poitrine, je percevais sa souffrance effrayante. Au lieu de me focaliser sur elle, ce qui m’aurait amenée inévitablement à l’abandonner, je me suis centrée de toutes mes forces sur la petite fille de 7 ans que j’étais. J’étais à la fois avec Noémie, mais surtout centrée dans la sensation avec la petite fille à l’intérieur de moi.

Je contacte une souffrance énorme, à la limite du supportable, mais ô combien soulageante. J’adore cet état. Quand ça touche, le temps semble s’arrêter, l’athmosphère devient très dense, le silence presque palpable avec les mains. Une gravité presque écrasante. Quand je reste là, au bout d’un moment, inexorablement, la souffrance s’écoule quelque part, se dilue, s’estompe, disparaît, pour laisser un nouvel espace plein de vitalité. Le miracle s’opère. Noémie s’apaise et s’endort immédiatement. Alors que d’habitude, je suis obligée de partir tellement on s’énerve, et combien de fois elle finissait par s’endormir épuisée à plus de 22h00 quand c’est pas minuit.

Je t’aime et t’embrasse comme une folle.
Vendredi 5 février 2005

A midi je parle longuement avec Iliane du texte de Christopher Calder, « Osho, Bhagwan Rajneesh, and the Lost Truth » dont je lui ai fait un résumé. La naïveté de Calder consiste à chercher « l’illumination » dans la présence d’êtres qu’il prend pour des illuminés du seul fait de leur charisme. C’est même de la bêtise car il n’a pas réalisé que J. Krishnamurti, qu’il dit avoir rencontré à 21 ans en même temps que Rajneesh, faisait appel à l’intelligence de ses auditeurs, en rupture totale avec la tradition guru-shishya (maître-disciple) que Rajneesh feignait de réfuter pour mieux manipuler son auditoire. Cette réserve mise à part, le regard critique de Calder sur le cas Rajneesh me paraît très pertinent.

Iliane et moi convenons que le désir de s’abandonner, de s’annihiler (sans aucun regard critique) dans la présence d’un être aimé procède de la même forme d’aliénation, qu’il s’agisse d’une relation de subordination au maître ou d’une passion amoureuse. L’espace que nous ménageons entre nous est celui de l’intelligence, celui-là même qui permet à d’autres formes d’existence de cohabiter, notamment la vie sociale. Elle se rend compte qu’elle est en train de découvrir tout cela dans sa vie personnelle, et qu’il est important à ce stade d’être vigilante dans la relation avec tous ceux qui lui enseignent quelque chose. Cela fait sens dans sa relation ambivalente avec son thérapeute qui lui expose à la fois sa force mentale et les faiblesses d’un être humain ordinaire. (Rajneesh ne pouvait pas conduire au même détachement car il mentait en permanence au sujet de lui-même.)

Nelda

A mon retour du bureau, je rencontre Nelda sac au dos sur la route de la maison. Je pensais justement à elle… Aimée arrive un peu plus tard. Nous dînons avec une autre invitée. Puis je parle avec Nelda jusqu’à 2h30 du matin.

Sa beauté m’envoûte mais je ne me laisse pas trop aller. Elle a coupé ses cheveux courts, « comme un moine » lui dit Aimée, mais je trouve que cela souligne sa féminité. Nous parlons de son enfance, des rapports avec son père et ses frères, les désirs qui hantent parfois ses rêves. Quelque chose passe entre nous, c’est indicible pour le moment mais très agréable en substance.

Nous parlons de bien d’autres choses et surtout d’une vision assez partagée de l’amour et de la sexualité. Nos « livres » sont grand ouverts — car elle écrit elle aussi. Je sens naître une complicité mêlée à une attirance encore confuse.

Je mets longtemps à m’endormir. Nelda semble être présente à mon côté avec du désir entre nous : à la fois il nous rapproche nous sépare. Je suis en fusion avec elle, il y a une totale contradiction entre cette évidence intérieure de l’amour « tantrique » qui se moque des apparences, de l’aspect physique — le « désir de lumière » — et le désir du corps qui m’enchaîne à la vue de cette femme séduisante. Pëndant des heures nous avons parlé de relations extatiques, de ce que je découvre en ce moment avec Iliane, et me voilà seul avec un tourment aux antipodes de l’image que j’ai voulu donner de moi-même.

Je repense à ma conversation avec Iliane ce midi. Elle m’a parlé d’un très fort désir qu’elle avait ressenti en massant un homme dont la sensualité se réveillait doucement après le deuil de sa mère. Elle s’est retrouvée seule avec ce désir et la certitude qu’elle ne devait pas l’assouvir avec cet homme « trop chargé ».

Je fais donc ce qu’Iliane me dit avoir fait : je laisse d’abord le désir emplir toute ma conscience, chasser la honte et abolir toute autre pensée. Puis je m’y plonge avec la même force de pénétration qui emprisonnait mon sexe. Il est devenu immense. (Elle aussi a ressenti un lingam monumental prolonger son clitoris.) Ce sexe s’est retourné pour plonger en moi-même, car je suis devenu le désir, je suis la femme, la matrice de l’univers… Tout mon être s’est mis à vibrer. Quelques gouttes de sève ont coulé de mon arbre, mais ce n’était pas le lieu de ma jouissance. Je m’endors pacifié. J’ai défusionné d’avec Nelda. Cette sensation persiste car je n’ai aucun retour de son image dans mes rêves.

Nelda écrit tantôt de la main droite et tantôt de la gauche, deux écritures fort différentes autant par le graphisme que le contenu : la main droite très ordonnée, la gauche plutôt imaginative. Elle me lit même un dialogue entre ses deux mains qui met en scène son dilemne au sujet de l’intégration dans la société.

Elle posé une main puis l’autre sur les miennes ; nous sommes restés immobiles pendant quelques minutes dans cet empilement voluptueux.

[Suite]

Par Julien Lem - Publié dans : Lire de bas en haut
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Mardi 23 août 2005 2 23 /08 /Août /2005 00:00
Dans mon journal, lundi 8 novembre 2004

Echange de messages avec Iliane :
J’ai moins honte qu’autrefois de mon désir, car tu m’as mis en confiance ; jamais je n’ai senti aussi intensément « l’enveloppe » de ton corps dans le contact de nos sexes ; la jouissance n’est plus un sujet tabou entre nous.
Mais j’ai encore du chemin à faire pour ne pas me laisser submerger. Et toi pour ne pas être polluée par cette peur d’abandon… Pouvons-nous encore chercher ensemble ?

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Je crois que nous sommes sur de bonnes pistes ! Alors c’est d’accord, même si c’est dur ! Et puis c’est d’accord parce que je suis rassurée quand je vois toute la clarté et la sincérité que tu mets de plus en plus dans cette obscurité relationnelle :-) Je ne me sens plus seule du tout et plutôt stimulée, encouragée à chercher ensemble.
Elle m’appelle pour me dire que son amant Jérémie a décidé de rompre car il se rapproche de nouveau avec sa femme qui l’avait quitté. La route tourne… Elle est un peu triste — ce sentiment d’abandon qui revient malgré elle — mais elle pense que c’était inévitable et elle le sentait venir. Nous allons nous revoir mercredi, sur le chemin de son stage de tantra.

Le lendemain je parle au téléphone avec Daniel comme me l’a suggéré Iliane. Il est en souffrance car il perd tout à la fois — « l’argent, le logement et le sexe » selon ses propres mots — mais il me dit aussi qu’il est décidé à « grandir » et prendre à bras le corps les problèmes qui se posent, sans dépendre de la relation affective « maternante » avec celle qui a été son amante. J’ai la sensation désagréable que la deuxième partie du discours n’est pas de lui.

Un jour passe. Je reçois Iliane-Patricia à la gare de M. à 15h12. Ensuite nous allons dans un Etap jusqu’à l’heure où un homme qui vient de N. la prendra en voiture pour l’accompagner au stage.

Je sens que nous sommes au même diapason. Elle est assez remuée par les séparations avec Jérémie et Daniel mais elle gère cette situation. Dimanche elle a dormi avec Daniel, ils ont même essayé de faire l’amour mais ça s’est mal passé : dans la nuit, il l’a réveillée, l’a pénétrée, et soudain est sorti en jouissant, lui avouant qu’il était certainement un peu venu en elle. Elle a été très choquée, l’ayant averti qu’elle était en période d’ovulation, mais en même temps elle reconnaît ce comportement de l’homme qui cherche à retenir la femme en la fécondant.

Pour ce qui est de Jérémie, il a été dur en se plaignant qu’elle ne venait jamais à la rencontre de son désir. Connaissant la susceptibilité d’Iliane vis à vis du plaisir donné pour le plaisir, cela m’est paru pour le moins maladroit. Dans cette relation, elle a été remuée d’une autre manière, car Jérémie, de par son métier, lui a renvoyé les images de ses deux grands-pères, l’un artiste et l’autre ouvrier du bâtiment. Elle a senti ce transfert, et la présence de son père — toujours son père quelque part — dans la relation.

Cinq heures ensemble. Nous n’avons pas vu le temps passer. Nous avons d’abord partagé des saveurs : le miel prodigieux d’un producteur provençal, du caviar d’hiziki avec des blinis qu’elle avait préparés tôt le matin, une grappe de raisin… Puis l’eau brûlante de la douche. La saveur de son sexe qui m’a fait oublier le miel. Fusion des corps et des âmes. C’était extatique, jouissif, même si nous ne nous permettions pas l’orgasme puisqu’elle venait d’ovuler. Nous passions de l’immobilité totale à des spasmes tumulteux que je n’avais jamais connus avec elle.

Quel bonheur de contempler son sourire presque enfantin de pleine lune tranquille. Ses seins gonflés voluptueusement qu’elle a pressés dans mes mains. Puis elle est venue sur moi, pleine de fougue. On a pu se « lâcher », laisser venir les vagues océaniques, libérer l’énergie amoureuse.

J’ai eu un « orgasme féminin » (impossible à décrire) qu’elle a contemplé avec émerveillement.

Quand le réveil a sonné nous étions prêts à défusionner, une insensibilité commençait à poindre. Nous avons plié bagages et sommes allés à la rencontre de son ami, sur le parking du péage d’autoroute.

Encore une fois, nous avons eu des perceptions inédites l’un de l’autre et nous avons parcouru des chemins inconnus. Elle me dit son bonheur de vivre une sexualité aussi intense et subtile.

Dans mon journal, dimanche 14 novembre 2004

L’après-midi j’ai senti venir de la tristesse : j’anticipe déjà — avant même son arrivée — le départ d’Iliane… Elle me dira que je fais du « sabotage ». J’ai besoin d’aller au fond de ce sentiment, aux relents de peur de vieillir ou de mourir. Je vais le chercher en jouant du piano. Le premier mouvement de la 14e sonate de Beethoven a déployé ses trois pages au dessus du clavier. Depuis les grandes vagues océaniques de mercredi, je plonge dans des sonorités que mes mains n’avaient jamais pénétrées. En mettant du poids, je découvre la possibilité d’investir l’attaque, d’écouter le son à sa racine, là où il prolonge le geste pour s’en détacher. Le corps, instrument de l’amour, a lui aussi besoin d’être touché avec vigilance.

D’une cadence à la suivante, les accords meurent et leurs résonnances s’infiltrent dans le sillon de ma tristesse. Mon esprit s’élève lentement comme un brouillard effervescent au dessus d’une tourbière.

Le téléphone sonne : c’est Iliane qui m’apprend qu’elle vient de partir de L. une heure plus tôt que je l’attendais. Je vais bientôt descendre la rejoindre. Aimée m’annonce qu’elle va faire des crêpes mais je lui annonce mon départ imminent. Elle avait deviné mon projet car elle m’a vu prendre des choses dans la cuisine. Nous restons longtemps fronts appuyés l’un contre l’autre. « Tu ne veux rien me dire ? » — « Je n’ai rien à dire. »

Iliane est encore possédée par les sensations et l’énergie du stage qu’elle commente abondamment. Elle me parle aussi de Matthias, un homme qu’elle y a revu et qui habite près de chez moi. Il est marié et fréquente les stages avec sa femme. Iliane éprouve un fort désir de le rencontrer. Ces jours-ci c’était le comble, elle s’est sentie en fusion totale avec lui, constamment reliée, même si l’un des objectifs du stage est de ne pas rester accroché. Sa femme est venue lui dire qu’elle n’était pas jalouse… Elle regrette de ne pas l’avoir invitée à exprimer sa peur et sa colère plutôt que des sentiments de surface.

Elle a dit à Matthias qu’elle venait me voir, ce soir, et qu’ils ne pourraient donc pas se retrouver à son passage. Il lui a envoyé un message pour lui souhaiter une belle nuit et la rappeller à son désir. Il dit qu’il a fait l’amour à sa femme endormie en pensant à elle. Hum.

Iliane retrouve mes mains, elle a besoin de parler et d’être touchée. Puis le sommeil l’emporte. Je reste près d’elle. Je dors très peu, la sonate ne cesse de se dérouler sous mes doigts, mon esprit s’égare dans l’analyse harmonique.

Tôt le matin, elle se décide à me parler de ce désir qui la possède toute entière. Elle se sent coupable de ne pas être disponible pour me rencontrer. Je lui propose d’appeler Matthias et de l’inviter à nous rejoindre. Elle est surprise que j’aille dans le sens de son désir, mais je suis réchauffé par la gratitude qu’elle exprime et c’est cette chaleur que je suis venu chercher. Sans cette chaleur vibrante son corps n’est qu’un instrument muet. Elle sort pour lui envoyer un message. Pas de réponse, mais elle revient libérée du poids de l’attente. Si Matthias vient, je les laisserai seuls, à moins que nous restions ensemble si nous le sentons dans le moment. Elle finit par se sentir ouverte à cette possibilité. Je crois qu’à ce moment elle a réconcilié ses désirs au lieu de les maintenir en conflit au prix d’un énorme effort.

Elle se détend, nous sommes de nouveau ensemble. Elle reste longtemps allongée sur moi, de plus en plus pesante, je la sens redescendre, quel bonheur. J’ai aimé la façon dont elle a caressé mon sexe. Elle a aimé que je masse doucement le sien sans réveiller de vieilles colères. Puis elle m’a serré fort, mais quand elle m’a pris en elle j’ai senti la jouissance très proche. Il ne faut pas : sa période féconde ne s’achèvera que demain. Je ne sais pas ce qui va se passer car je n’ai pas envie de rompre un contact que nous avons mis tant de temps à rétablir ; elle est de plus en plus fougueuse, où m’emmène-t-elle ?

J’ai cru apercevoir un petit sentier au bord du cratère volcanique où le plaisir est en éruption. Le chemin de l’extase ! Je laisse le désir de jouissance poursuivre son ascension, je m’en détache — après tout, je pourrai le retrouver sous une douche brûlante… Mon esprit se libère de cette peur, je peux enfin lâcher prise. Elle m’emmène sur le sentier étroit, pas à pas, alors que nos corps sont toujours embrasés à la limite de la dislocation. Je suis venu sur elle, je plonge en elle de toute ma force, je délire de bonheur en contemplant ses lèvres entrouvertes sur des dents très blanches, croisant son regard, frôlant sa bouche parfois.

Encore quelques étreintes, nous défusionnons lentement, mais elle reste frustrée de ne pas avoir donné la pleine mesure de son désir.

Je retrouve Aimée calme et souriante, mais elle me dit que mon absence a été dure pour elle.

Début décembre, Matthias a passé quelques jours chez Iliane mais cette rencontre a été catastrophique et n’a donné suite qu’à un échange de courriers pleins d’amertume.

Vendredi 31 décembre 2004

J’écris dans le train, direction M., où Aimée viendra me prendre ce soir pour aller dîner au bord de mer.

Séparation joyeuse et sereine avec Iliane, comme presque toutes. La sensation d’un espace immense, chaleureux, plein d’humanité, qui se prête à notre vagabondage. Grand apaisement dans les corps aussi : c’est la première fois que nous avons pu faire l’amour le jour du départ. Il fallait quitter la maison à 11h30 précises. Je me suis réveillé et suis descendu de mon perchoir (le lit de la chambre de Noémie) pour aller la rejoindre. Mais je me suis trouvé en butte avec un problème insoluble : si je m’approche d’elle je sens que je l’étouffe, car il n’y a aucune finesse dans mon étreinte. Si je m’éloigne je plonge dans un demi-sommeil. Dans ce demi-sommeil, chaque fois le même rêve : il faut que je fasse quelque chose (un courrier ?) pour « l’association ». Mais cette association n’est aucune que je connaisse, c’est quelque chose qui est en rapport intime avec elle. Notre « association » ? C’est ce qu’elle m’a suggéré comme interprétation.

Il y avait quelque chose à faire, elle m’y appelait, je ne pouvais pas y aller car je n’avais pas le droit de dormir, de me détacher de notre présence physique… Alors je m’éveillais, j’allais vers son corps endormi, quelle beauté, j’invoquais la puissance de nos sexes, la lumière du cœur, mais de nouveau c’était l’étranglement. L’empire des sens… J’ai eu hâte qu’elle se réveille : elle est venue contre moi, puis elle a regardé l’heure : dix heures moins dix. Elle m’a demandé s’il fallait qu’on se sépare maintenant — ou ce que je voulais faire.
— « L’amour ! »

Elle s’est d’abord jetée sur moi, puis elle m’a fait venir au dessus d’elle, en elle, avec fougue. Elle voulait ma pleine vigueur masculine, jusqu’à ma semence qu’elle a désignée comme son « trophée ».

Nos premières rencontres amoureuses pendant ce séjour ont manqué de profondeur. Je suis arrivé lundi. Chaque soir nous nous sommes couchés après minuit car le temps s’étirait impitoyablement. Elle me disait qu’elle retardait le moment de ces rencontres, qu’elle retenait son désir car il était trop fort, trop emprisonnant. Le mien aussi, bien sûr. Nous tournions l’un autour de l’autre dans la frustration. Je voulais avoir accès à la perfection, revenir au point où nous étions parvenus dans la rencontre précédente, mais j’avais l’impression d’un long chemin à parcourir, une nouvelle fois, sur un sentier encore plus escarpé. Elle n’avait plus la sensation de ma présence physique en elle. Et puis, mon odeur qui ne lui convenait pas, ma peau était même devenue rêche…

Mercredi quelque chose a bougé. Le matin j’avais rendez-vous en ville avec Daniel. Nous avons bu une bière et déjeûné dans un restau indien. Nous avons parlé de sa relation avec Iliane (Patricia pour lui), leur séparation, sa rivalité avec un autre homme, ce qu’il vit actuellement avec sa famille, son fils, la relation avec le père de Noémie chez qui il est hébergé en attendant de partir. Mais, justement, il ne part pas alors qu’il devrait partir et tout cela reste assez confus. Je le sens dans une autoflagellation destinée à masquer la douleur du rejet d’Iliane. Il est privé de sexe, il le dit. C’est le point de focalisation de sa souffrance. Je connais cela.

Il me dit : « Je n’irai jamais penser qu’elle m’a laissé tomber au moment où je ne pouvais plus subvenir à ses besoins. » Alors qu’il sait que c’est vrai, je n’en doute pas. Je lui parle du « laisse-moi tomber » que j’ai vécu il y a quelques mois.

La douleur et la jalousie sont entre nous sur la table (ce restaurant est nul !) mais je crois qu’il a compris, accepté la métaphore du « voyage », même si pour le moment il s’efforce seulement d’y croire. Il se croit privé de toute possibilité de rencontre d’une autre femme parce que « le sexe n’est pas pour lui en ce moment ». C’est cela que j’appelle de l’autoflagellation. Son regard me fait penser à celui d’un chien abandonné.

J’ai fini par demander l’heure : 14h15. J’ai rendez-vous avec Iliane dans quinze minutes devant un cinéma. J’appelle, Daniel s’en va, elle arrive toute pimpante sur son vélo. Ses joues sont délicieusement froides. Nous sommes allés voir ensemble « Carnets de voyage » puis consommer un thé et des gâteaux dans un salon marocain.

Pour dîner nous avons fini des restes. Je ne sais plus de quoi nous avons parlé ensuite. Je crois que nous sommes allés très tard dans sa chambre. J’ai oublié tout ce qui précédait car nous avons vécu une immense fusion amoureuse. Elle est venue sur moi, j’étais dans l’abandon. Mais je suis devenu « shakti » par le secret de l’inversion. Tout mon corps s’est mis à vibrer. Je me souviens d’avoir poussé trois grands cris au moment de l’extase. Dans la nuit je me suis réveillé sur le lit haut perché dans la chambre de Noémie ; il me semblait — il me semble encore — que c’est sur cette hauteur que nous avons fait l’amour.

Chaque fois que je rencontre un point culminant dans ma sensation de vivre j’ai l’impression que tout ce que j’ai connu avant cela est à la fois insignifiant et plein de sens. De ces sommets, le paysage s’étend à perte de vue.

[Suite]

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Mardi 23 août 2005 2 23 /08 /Août /2005 00:00
Dans mon journal, vendredi 3 septembre 2004

Cet après-midi je vais chercher Iliane à la gare, puis nous faisons route vers C. où elle va passer six jours en stage. Daniel doit aussi participer à ce stage. Tous deux espèrent ainsi évacuer des tensions dans leur relation.

Nous passons une heure ensemble dans un endroit ensoleillé, mais le désir s’enlise… Le soir, je la laisse sur son lieu de stage, une bâtisse ancienne hideusement retapée (volets métalliques bleu ciel) entourée d’un jardin aménagé sans goût. Elle aime ce lieu.

Cinq jours plus tard elle m’appelle pour m’annoncer qu’elle ne souhaite pas me revoir en chemin au retour du stage. Elle est épuisée et a besoin de se « recentrer ». J’entends derrière elle la voix de Daniel qui lui demande de décider si elle profitera de sa voiture…

Je ne ressens rien de particulier. Je nous sens « déconnectés », sans regret ni tristesse. Je crains toutefois qu’elle soit sous la coupe de gens qui ont réponse à tout. Or j’ai besoin de vivre avec des gens qui prennent du recul par rapport à leurs idées et en acceptent une lecture critique.

Le 28 septembre, elle m’écrit :
Peut-être ne sommes-nous faits que pour faire l’amour quand on est ensemble ? :-)
Vendredi 8 octobre 2004

Iliane m’appelle. Nous ne nous sommes pas parlé depuis un mois. Elle vit une nouvelle relation avec Jérémie, un homme de la même ville.

Nous évoquons des souvenirs d’hier qui convergent de manière surprenante. Je marchais sur le chemin ombragé qui mène à mon bureau. Là je me suis rendu compte que je n’avais aucun projet de la revoir, qu’elle était avec un autre homme mais que cela ne me causait aucune tristesse. En fouillant un peu cette sensation j’ai vu que tout ce que je vais chercher auprès d’elle est en moi, notre relation n’étant rien d’autre qu’un « catalyseur » de mes découvertes. Je me suis senti heureux de vivre une relation amoureuse sans attendre que l’être aimé m’apporte quelque chose. Je l’aime pour elle-même et ce qu’elle éveille en moi. Le sexe ? Je peux trouver d’autres partenaires, ou m’en passer, pas vous ?
Loin de l’opinion, de la civilisation, de la culture dominante et des mœurs établies, le sage lucrétien possède son désir sans être possédé par lui, il maîtrise sa chair et n’est pas dominé par elle, il veut autant que faire se peut et tâche d’être le moins voulu possible. […] Il se réapproprie le peu de liberté impartie par la nature et inflige à l’énergie qui le travaille des formes sculptées, choisies.

Michel Onfray in « Théorie du corps amoureux »
À son tour de me parler de ce qu’elle a vécu hier. Elle est émue que j’aie réagi favorablement à l’idée qu’elle avait une autre relation. L’homme en question est dans une grande demande d’amour : sa femme vient de le quitter pour un autre. Elle prend plaisir à cette relation qui débute mais elle sent chez son amant le poids de la dépendance et la peur d’abandon. Elle lui a bien annoncé qu’elle avait d’autres amis-amants, mais il préfère de ne rien entendre sur ce sujet…

Hier, n’en pouvant plus, elle s’est mise face à une photo d’elle bébé et a laissé s’exprimer son amour d’elle-même. Elle a réalisé que ce que nous cherchons dans la relation amoureuse c’est d’aimer ces parts obscures de nous-mêmes. De sorte que, si l’on commençait par s’aimer soi-même vraiment, on pourrait aimer l’autre pour ce qu’il est plutôt que pour ce qu’il peut nous apporter. Elle s’est rendue compte que je l’aimais déjà ainsi, mais en ce qui la concerne elle a encore besoin d’avancer pour aimer ce qui en moi ne lui plaît pas. Et vice-versa : même si nous pouvons échanger des paroles blessantes, même si nous sommes en conflit sur le plan des idées, il y a une dimension de l’amour (j’ai dit « trois dimensions avec les ombres et les lumières ») dans laquelle on aime aussi l’autre pour ce qu’on n’apprécie pas en elle/lui.

Samedi 30 octobre 2004

C’est la pleine lune. Iliane est heureuse de quitter Biarritz et de se détacher un peu de Jérémie. Ce week-end il reçoit des amis dont elle ne supporte pas l’ambiance tabagique et alcoolisée. Il ne sait pas grand chose de ses projets — officiellement il ne veut toujours rien savoir — mais il n’est pas pesant et elle ne se sent pas emprisonnée. Pour la première fois depuis longtemps je la sens libre. Est-ce pour cette raison que j’ai encore plus de plaisir quand nous faisons l’amour ? Elle me « prend » vraiment, de manière naturelle (sans rituel) et non compulsive, elle accueille mon plaisir, elle ose le sien… Pour la deuxième fois depuis que nous nous connaissons, elle vit un orgasme physique fort comme un ouragan. Cette fois je peux l’y rejoindre car elle n’est pas féconde. C’est une célébration de la vie, de la tendresse, du bonheur de se rencontrer en êtres libres.

Le réveil, au matin, est difficile. Elle s’est sentie fatiguée cette nuit. J’ai dormi dans un lit séparé car nous n’arrivions pas à « défusionner ». Dans la nuit elle avait envie de me retrouver, mais elle n’a pas appelé et ne s’est pas rapprochée. La voici donc tendue et moi impatient parce que nous devons libérer la chambre avant midi. Nous avons commencé à faire l’amour mais elle y a renoncé alors que j’étais déjà haut dans le plaisir. Elle s’est rendue compte qu’elle se privait du plaisir sexuel — et cherchait par là même à m’en priver — parce qu’elle espérait ainsi me retenir. J’aurais dû la laisser seule pour qu’elle observe ce qui se passait en elle, mais je suis encore trop attaché à la promesse du plaisir.

Aimée est venue me chercher en début d’après-midi. Pas un mot sur mon escapade. Jardins secrets. Elle a vu que j’étais heureux. Nous avons parlé tout l’après-midi, puis nous sommes allés voir un très beau film, « Un long dimanche de fiançailles », dîné au restaurant japonais et dormi ensemble.

Vendredi 5 novembre 2004

Iliane répond à des remarques que j’avais faites sur la période juste après notre rencontre :
J’ai remarqué que le dernier jour, et dans les jours qui suivent, je n’ai pas envie de te contacter, comme si quelque chose était saturé, trop plein, j’étouffe. Je supporte à peine de penser à toi. Tout cela s’allège d’un seul coup lorsque tu exprimes : « Je suis encore trop souvent prisonnier de mon désir ». Et je rajouterai même pour moi : « Je suis encore trop souvent prisonnière de ma peur d’être abandonnée, d’être seule ». Et voilà, la boucle est bouclée. À moins d’arriver comme à notre avant dernière rencontre, à basculer dans la fluidité, dans la transformation de ces stagnations, ça nous empâte le cœur d’insensibilité, d’ennui, de tristesse, ou de diverses choses amères…

[Suite]

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Lundi 22 août 2005 1 22 /08 /Août /2005 01:00
Dans mon journal, vendredi 6 août 2004

J’ai pris le train de 12h51. Arrivé à Biarritz je prends le bus. Il fait un temps magnifique. Mon pas se ralentit à mesure que j’approche du but car je tiens à savourer cette sensation de la rencontre imminente. À l’instant où j’atteinds le portail d’Iliane, elle arrive en auto.

Elle est sous le choc de sa banque qui lui a sucré 200 euros à cause d’un découvert. Nous en parlons longuement. Je la sens encore plus ancrée que lors de notre dernière rencontre.

Nous dînons ensemble et faisons l’amour. Elle est sur le point d’avoir ses règles. Elle a besoin que je la « prenne » comme si elle était « ma chose » ; en fait elle appelle en moi une énergie « virile » qui réveille en elle une ancienne colère. Je ne pénètre pas. Je me rends compte plus tard que ce qu’elle cherche en moi est un fond de machisme hérité de mon père, qui mettait tous les moyens à sa disposition pour séduire des femmes en croyant que son apparence physique était défavorable.

Nous n’avons pas fait l’amour le lendemain. Il y a tant de choses à se dire et à questionner… Le matin nous sommes allés à un marché bio acheter des truites et des pêches blanches. Le repas est délicieux. Saveurs toujours indissociables de notre quête amoureuse. Un café, nos discussions repartent. Puis je sens qu’elle étouffe et lui propose de sortir seule au parc. Elle y reste une bonne partie de l’après-midi pendant que je dors sur son lit.

J’ai apporté la cassette du film d’Oshima, « L’Empire des sens ». Elle est très attentive, il faut revenir en arrière si elle a râté un sous-titre… C’est pour nous une brillante illustration de ce que vivent les couples fusionnels et exclusifs. La femme s’empare du sexe de l’homme, elle le veut tout entier pour elle seule. Puis elle l’étrangle, le tue et lui coupe les couilles. Entretemps elle l’a obligé à rencontrer sa propre mère et à défier la vieillesse et la mort en lui faisant l’amour. (Peu importe ce qu’Oshima a voulu y mettre.)

Scène emblématique au début du film : l’héroine est impatiente parce que son amant la fait jouir inlassablement (elle en redemande sans arrêt) mais lui ne « prend jamais son plaisir ». Elle finit par lui faire une fellation. Lui, pendant ce temps, allume une cigarette. Le contraste entre le plaisir du corps de l’homme « capturé » par la jeune femme et sa nonchalance est impressionnant. Elle révèle ainsi son instinct de dévoration et le fétichisme qu’elle porte à l’unique objet de son désir. Le thème de la « femme objet » est exhibé en renversement dans ce film.

Dimanche 8 août 2004

Nous avions projeté de déjeûner en ville puis de visionner le film « Ne dis rien ». Mais nous y avons renoncé pour parler. Elle m’invite à voir plus profond dans ses peurs. La dépendance affective : elle craint de me perdre, donc elle me tourne autour, cherchant par tous les moyens à me faire plaisir. Elle s’épuise, étouffe, elle a besoin d’espace et me rejette. Mais la distance crée aussi un espace de liberté pour chacun, ce qui fait qu’elle en revient à la peur de me perdre. J’ai vu ce processus en œuvre lorsqu’elle m’a dit avoir refait l’amour avec Daniel. Pourtant elle n’a aucune envie de renouveler l’expérience d’une vie commune avec lui, ni avec qui que ce soit.

Nous allons encore plus loin dans les sentiments de colère et de frustration. Elle me parle du désir et de la révulsion que je lui inspire avec une odeur corporelle toujours changeante. Jamais nous n’avions sombré si bas dans le rejet mutuel.

Marie cherchait parfois la rupture en détournant un désir inassouvi vers la colère, ou encore elle provoquait la colère de l’homme pour capter son énergie sexuelle. Mais Iliane fonctionne comme une araignée, paralysant son adversaire pour mieux le dévorer. J’en suis là, baigné de transpiration dans un après-midi torride, et je n’ai même pas la force de me lever et de plier bagages.

C’est alors que l’oiseau blanc ouvre ses ailes et se pose sur moi. Je vais te faire l’amour. Tu as envie ? Elle me prend et va chercher mon énergie au delà de l’épuisement. Le rythme est lent, insoutenable. J’entends l’Aria des Variations Goldberg de Bach… Elle me prend, m’aspire, m’élève, il faut que je suive, comme si mon arbre était démesuré. Elle m’emmène à une hauteur prodigieuse, signalant le moindre manque d’attention comme l’avertissement d’une chute fatale… J’ai fait miennes ses sensations car elle focalise toute l’énergie masculine. Je sens que mes forces physiques déclinent, il va falloir trouver autre chose… Ruisselant de sueur, j’abandonne toute illusion, toute revendication de plaisir, je cède et cède encore sur les derniers points, mon corps entier est comme un clitoris saturé de jouissance, au seuil de la douleur. Je vais rendre l’âme, Sada n’aura même pas le plaisir de m’étrangler !

Je m’envole mais elle n’a pas eu la force de s’envoler avec moi. Elle cherche désespérément à achever sa propre ascension, mais elle ne veut pas de mes mains et ma force érectile est épuisée.

Je n’ai jamais fait l’amour avec une telle intensité, sur le fil du rasoir, en pleine conscience. Pour en rester à J.-S. Bach, le premier prélude BWV 846 (qui a inspiré à Gounod son Ave Maria) est emblématique de la simplicité, de la profondeur et de l’extrême difficulté d’une rencontre amoureuse avec un oiseau blanc. Aucune difficulté technique, les enchaînements d’accords, les modulations, marches mélodiques et cadences vont de soi, aucun appui ni point d’arrêt, l’interprète est prisonnier d’un sentiment jubilatoire qu’il doit mettre au service d’une conscience bien plus vaste. La musique doit couler dans son corps entier qui n’offre aucune résistance, l’attention ne peut pas se relâcher et son énergie doit être suffisante (jamais à l’excès) pour que l’édifice ne s’écroule pas avant d’être achevé, sur un final prévisible mais jamais annoncé.

Le soir elle prépare des blinis et du caviar d’hiziki. Il pleut.

En ouvrant un placard de la cuisine, elle a fait tomber un grand couteau sur sa poitrine. Pas de blessure mais elle a eu très peur. C’est un objet que lui a offert Daniel. Elle en perçoit la culpabilité que lui fait porter Daniel, car il aurait besoin d’elle en ce moment. Elle a refusé qu’il revienne s’installer chez elle alors qu’il est en pleine panade. Elle ne veut plus de ces situations où la dépendance matérielle creuse le lit d’une dépendance affective meutrière de toute ambition de vivre.

Elle me propose un jeu qu’elle fait avec des enfants. Parmi un paquet de peluches représentant des animaux, on en choisit pour représenter les personnages de sa vie, et soi-même. J’ai choisi une tortue pour mon fils et une brebis pour Aimée. La brebis chevauche la tortue et l’empêche d’avancer. Je suis un hippopotame avec une inscription « Captain » sur la poitrine. Je titube derrière eux en regardant à droite et à gauche. Mais la brebis surveille que je marche droit. Iliane est proche de moi, sous les traits d’une girafe. Dans un prolongement imaginaire, la brebis quitte son perchoir pour aller faire des câlins à un lapin. Chacun retrouve son rythme.

Lundi 9 août 2004

Un avantage de ne pas dormir ensemble est qu’on ne se réveille pas, une fois seul, avec l’angoisse de ne pas sentir l’être aimé près de soi. Je suis parti sous la pluie faire des commissions, traversant le parc pieds nus sur l’herbe mouillée car une de mes sandales s’est cassée. Quand je rentre, Iliane dort encore. Je vais la rejoindre dans son perchoir (le lit de Noémie). Elle a mal au dos. Elle est à la fois anxieuse et impatiente que je parte.

Elle sait que j’ai envie de faire l’amour parce que mon départ est imminent, et elle n’a pas envie pour la même raison. Il va falloir briser ce maléfice des parce que… Son imagination tourne en roue libre. Elle me parle d’une tension dans sa jambe gauche qu’elle aurait prise dans la mienne… Un peu plus tard elle se tord la cheville en m’expliquant que c’est un « signe » qu’elle se refuse à avancer seule.

Elle est sortie nue sous l’orage et se pend au portique. Je m’approche. Elle crie « Je pisse ! »… je tends la main pour recueillir un liquide brûlant mêlé à la pluie. Je voudrais m’emparer de tout ce qui la rend matérielle, pour l’empêcher de fuir.

Nous déjeûnons du butin ramené sous la pluie : saumon fumé, riz complet, avocats, mâche et betterave rouge. Un bel assemblage de couleurs sur des assiettes New age en forme de soleils encadrées de fourchettes du même style. Café et croissants au dessert.

Nous parlons d’une scission, qui est en train de voir le jour, entre une partie de nous-mêmes qui recherche l’attachement et l’autre qui revendique sa liberté. C’est triste et merveilleux de se quitter ainsi. Elle se décide enfin à venir vers moi, sur moi, elle me fait l’amour comme la veille, mais aujourd’hui mon énergie est bien plus haute. Il pleut. C’est incroyablement érotique. Par trois fois je me sens partir dans le courant ascendant, mais je ne suis pas sûr qu’elle soit prête et je redescends du plateau jusqu’à ce qu’elle me reprenne à ras le sol. Chaque ascension est un peu plus difficile. La troisième fois je décide de ne plus descendre. Je m’envole en poussant des cris. Elle n’a pas pu. Elle essaie, pour la première fois, elle essaie avec ses doigts… Elle me montre en riant son geste impudique. Mais rien à faire.

Il est facile de vivre des orgasmes simultanés, à un certain niveau de plaisir, dans une relation sexuelle ritualisée par l’habitude, indifférente aux pulsions de vie (de mort) et polluée par les sentiments. Ce n’est qu’une affaire de technique, comme de jouer le prélude BWV 846 de façon mécanique. Mais, pour que cela se produise dans un envol comme celui que nous venons de vivre, il faudrait de la chance, ou un miracle.

Le réveil a sonné, elle doit vite m’accompagner à la gare. Elle a eu le temps d’enfiler une longue robe rouge. Pour moi elle est aussi nue que dans le jardin. Sur le quai nous nous serrons l’un contre l’autre. Je me dis que les gens qui nous regardent doivent apprécier l’élégance de notre maintien en imaginant qu’elle est ma fille. Mais soudain elle pose ses lèvres sur les miennes et les dévore avec rage.
— Tu bandes ?
— Tu es folle !
— À bientôt…
Le chemin parcouru me paraît très long quand je me retourne pour contempler le paysage. Elle reconnaît ma jouissance quand elle me sent présent. Est-ce ma présence ou sa sensation qui a changé ? Je n’ai plus à me soucier de rien : elle ressent et je ressens spontanément nos intentions et qualités de toucher.

Je trouve Aimée à mon arrivée. Elle est rentrée un jour plus tôt d’un séjour en montagne car elle en avait assez des intempéries. Elle est heureuse de me revoir et me demande des nouvelles d’Iliane.

Samedi 21 août 2004

Je suis de retour chez Iliane. Elle me reçoit avec beaucoup de bonheur malgré sa fatigue et des tensions causées principalement par la pression exercée par Daniel, qui va bientôt déménager à plusieurs centaines de kilomètres. Nous passons de très belles journées ensemble. Nous allons même à l’océan, sur une plage sauvage que l’on peut atteindre après une longue marche dans la forêt.

Elle est dans sa période de fécondité, très forte en énergie de désir. Nous vivons une relation encore plus forte qu’au début de ce mois : extases orgasmiques, sensations voluptueuses prolongées à loisir. Ce soir, nous faisons l’amour jusqu’à ce que le sommeil m’anéantisse. Le lendemain, elle a envie que je la « défonce ». Elle m’invite à la pénétrer avec vigueur mais sans violence bien entendu. Il fait très chaud, nous sommes ruisselants de sueur et de fluides d’amour.

Lundi soir nous dînons en ville, dans un restaurant turc assez chic. Elle porte sa robe rouge fuselée.

« Dans le tantrisme, la femme apporte l’énergie et l’homme apporte l’émerveillement. L’homme est le gardien des étoiles » dit-elle sur un ton professoral, tout en soupesant mes couilles. C’est le « taureau céleste » (amour, finesse, communion des âmes) qu’elle voudrait rencontrer aujourd’hui.

Nous rentrons vers 2 heures du matin après avoir décliné notre désir sous toutes les formes imaginables. Mais le sommeil nous attend au tournant et nous refuse le plaisir tant convoité.

Mardi 24 août 2004

Ce soir nous allons voir un beau film de Fatih Akin, « Head-On » (Gegen die Wand). L’histoire d’un couple de « paumés » (des émigrés turcs en Allemagne) qui en dit long sur les histoires de couples en général. Puis Iliane m’invite dans un restaurant « équitable ». Elle se sent bien de m’offrir ce repas avec son argent durement gagné. Nous rentrons plus tôt. Elle me fait l’amour de peur que je m’en aille, mais je finis par crier grâce à cause de la fatigue.

Mercredi 25 août 2004

Il est difficile de nous séparer. C’était tellement plus simple d’avoir rendez-vous avec un train à une heure fixe… La voiture est garée patiemment en face de sa porte, attendant notre décision. Nous n’en finissons pas de nous détacher pour mieux retomber dans les bras l’un de l’autre. C’est aussi quelque chose que nous avons besoin d’apprendre, maintenant que nous savons mieux gérer l’espace et la distance.

Je rêve de l’Océan.

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Lundi 22 août 2005 1 22 /08 /Août /2005 00:00
Dans mon journal, samedi 28 août 2004

4h20 : Aujourd’hui je vais rouler vers l’océan. Je ressens un besoin impérieux de m’en rapprocher pour conjurer la mort annoncée d’un ami cher à des dizaines de milliers de kilomètres.

J’écris à Aimée :
Je viens de sentir un appel de G. Dis-lui qu’il est l’un des rares hommes qui ont une place dans ma vie. Il a été pour moi un porteur de lumière et je continuerai son œuvre à ma manière. Ce que nous faisons reste inachevé mais le flambeau doit être repris, transformé, partagé avec ceux qui en comprennent le sens.
Mon voyage est difficile, ponctué de conversations téléphoniques avec Aimée.

J’arrive vers 21h mais Iliane ne rentre qu’à minuit. Elle est en colère, en partie contre elle-même, car à la fête d’anniversaire d’une amie de Noémie elle a été témoin, sans savoir comment réagir, de nombreuses interventions de parents qui ne respectent pas les enfants. Elle est aussi tendue chaque fois qu’elle revoit le père de Noémie, sans savoir pourquoi. Culpabilité ? Nous parlons longuement. Nous nous endormons vers 4h du matin, elle dans sa chambre et moi dans celle de Noémie.

Dimanche 29 août 2004

Aimée m’appelle tôt le matin. G. ne survivra pas jusqu’au lendemain. Je l’accompagne en silence. J’invite Iliane au restaurant qu’elle avait beaucoup aimé l’autre fois. Nous y passons des heures paisibles pendant que G. achève son voyage terrestre, sourire aux lèvres. La conversation nous ramène sans cesse à lui.

En rentrant nous restons longtemps enlacés puis nous nous unissons. C’est la pleine lune. Pour la première fois je viens en elle avec toute l’énergie de l’orgasme. Pour la première fois aussi elle m’accueille vraiment. C’est certainement immoral de jouir pendant le départ d’un ami proche. Mais la pulsion de vie doit triompher.

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Voir aussi Entre vie et mort (2)
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Lundi 22 août 2005 1 22 /08 /Août /2005 00:00
Dans mon journal, samedi 31 juillet 2004

Conversation téléphonique avec Iliane-Patricia. Je retardais le moment de l’appeler car je pressentais qu’elle renoncerait à revenir en visite la semaine prochaine. C’est bien le cas. Elle cherche à se dégager des sentiments de dépendance matérielle et affective qu’elle ressent de diverses manières avec trois hommes : Daniel, S. et moi. Daniel lui a dit qu’il la percevait comme une araignée qui aimerait garder des hommes dans sa toile. Elle a remarqué que lorsqu’elle est avec deux d’entre eux la toile s’agite et le troisième ne tarde pas à rappliquer : c’était le cas quand j’ai vu S. chez elle, Daniel a appelé. Et, l’autre jour, j’ai appelé alors qu’elle était avec Daniel et S.

Quand elle se promène au parc elle regarde des hommes à la recherche d’un mâle qui lui procurerait à la fois une sécurité matérielle et de la dépendance. Mais au fond c’est toujours son père qui rôde. Elle veut sortir de ce cycle infernal de dépendance et de besoin de reconnaissance qui se matérialisent par le mal aux seins et une brûlure du sexe.

Daniel est encore très jaloux. Il voudrait me tuer, ou sinon faire l’amour avec moi, elle entre nous comme la mer entre les rochers.

Cette conversation m’inspire une intervention sur une liste de discussion qui plus tard sera citée en référence par les uns ou dénigrée par les autres. J’en reproduis ici le texte intégral :

Le couple n’existe pas


Il y a quelque temps j’ai été témoin d’une conversation entre deux femmes au sujet des hommes qui sont, comme chacun sait, tous immatures jusqu’à l’âge où ils cessent d’être consommables ;-) L’une d’elles a sollicité mon avis, mais elle a aussitôt interrompu ma réponse avec la question : « C’est quoi, pour toi, le couple ? » alors que je n’avais pas prononcé ce mot. J’ai esquivé en disant que c’était un vaste sujet qui mériterait un autre débat. Mais cette question est restée dans ma tête, sans réponse, ou plutôt avec une réponse de plus en plus nette : « Le couple n’existe pas ».

Pour moi il y a des gens qui vivent ensemble, partagent des choses matérielles, des projets, des émotions, ont des relations affectives, sexuelles à l’occasion, et dans ce méli-mélo on va désigner comme « couples » les assemblages singuliers d’un homme et une femme qui ont conçu des enfants et les élèvent ensemble. Tout ce qu’on met par dessus, la définition du couple, son institutionnalisation (mariage, PACS, concubinage), son existence matérielle (partage d’un logement, d’un véhicule, d’un canapé ou d’une couette…) me paraît relever de notions culturelles.

Cette prédominance donnée au couple génère une anxiété sur son fonctionnement et sa survie, anxiété que je ressens très forte dans un milieu où les 25-30 ans sont majoritaires. (Ajouter à cela le regard qu’ils/elles ont sur la génération de leurs parents qui prétendait abolir en découdre avec les conventions.) Une conséquence plus grave est que nous faisons peu de cas de relations humaines subtiles comme les « amitiés fraternelles » où se déclinent tous les genres. On a réduit la palette au strict minimum : le couple, la sexualité en dehors du couple, les relations entre (vrais) frères et sœurs, celles entre parents et enfants, et le reste dans le fourre-tout de « l’amitié ». Mais ces relations se définissent par rapport au couple. Est-ce que je ne vais pas paraître psychologiquement instable si je dis d’une femme qu’elle est pour moi, de manière imprévisible, tantôt une sœur, tantôt une mère, une fille, une amante, une collaboratrice, une présence silencieuse… ? Pourtant, la richesse de cette palette n’existe-t-elle pas dans la plupart de nos relations affectives ? Il arrive qu’on reconnaisse la singularité d’une relation, mais on a tendance à la rendre conforme à son étiquette. De sorte que si l’on se sent « comme frère et sœur » cela encourage une certaine complicité mais on est rassuré sur le risque « d’aller trop loin » et de se retrouver dans la case « couple »…

Cela m’amuse d’entendre des ados dire que « untel est avec une telle » ou qu’ils « sortent ensemble », car j’y vois la construction anticipée d’un couple sans aucune nécessité autre que l’apparence sociale. D’ailleurs, ce jeu commence à l’âge de la crêche bien avant la possibilité des accouplements…

Je réfute donc l’idée qu’il y existe une essence de couple, un instinct primordial, un caractère inné (transmis par les gènes) qui permettrait au couple de répondre aux aspirations de tout individu normalement constitué. Par contre, il y a une forte pression culturelle qui nous pousse, individuellement, à faire comme si le couple existait et avait le pouvoir de répondre aux aspirations… Donc il faut se féliciter de ces menus arrangemants qui servent à prouver que le couple « marche ». Il aime la ville, elle aime la campagne, ils ont fini par vivre dans un village, preuve que le couple a dépassé leurs divergences. Mouais. Fabrice Luccini dresse un tableau impitoyable de ce fantasme dans une interview célèbre.

La pression culturelle va dans le sens d’un conformisme social (mariage/fidélité…) mais elle ne s’y réduit pas. C’est pour cela que j’écris « pression culturelle » et non « pression sociale »… Je doute que les gens qui se marient aujourd’hui le fassent « pour faire comme tout le monde » et qu’ils y accordent le même sens et les mêmes obligations qu’il y a 50 ans. Autrefois le mariage n’était qu’une cage, aujourd’hui on peut en faire un objet décoratif ;-)

Ce que j’appelle pression culturelle, c’est par exemple le fait de parler des « problèmes du couple » pour éviter de parler de soi. Comme si ce couple qui n’existe pas pouvait avoir des problèmes ! Cette façon de poser un faux problème me paraît servir à masquer le mal-vécu des individus, un mal-vécu qui se rend visible dans des situations toute bêtes du style : « On aimerait partir en vacances chacun de son côté mais on n’a qu’un véhicule »… Est-ce un problème du couple ou la difficulté pour chacun à déclarer et gérer son autonomie ?

La dépendance matérielle est pour moi le révélateur d’une dépendance affective qui n’est pas forcément ce que les deux individus ont envie et besoin de vivre ensemble. On s’aperçoit bien que lorsque les contraintes de dépendance matérielle sont levées la question de la dépendance affective se pose directement. La norme culturelle, chez nous, est que les couples heureux (comme si un couple, qui n’existe pas, pouvait être heureux ; encore un exemple de manipulation culturelle de l’idée de « bonheur »…) sont appelés à « vieillir ensemble » (chouette !). Mais dans certaines familles hindoues, par exemple, il est coutumier selon le dharma que l’homme et la femme se séparent une fois accomplies toutes les tâches sociales qui leur incombent : enfants mariés, affaires réglées etc. Cette pratique nous rappelle que le couple est un outil au service de cheminements personnels. (Elle est loin de constituer une norme : jusqu’à une époque récente il existait une coutume inverse dans la caste guerrière au Rajasthan, avec le suicide rituel de veuves rajpoutes sur le bûcher funéraire de leur mari.)

Pour moi la question de la dépendance affective ne se pose pas uniquement entre des êtres qui partagent le même toit ou le même lit. Je l’entends dans toute la palette mobile des relations humaines. Une amie a décliné mon invitation parce qu’elle n’a pas d’argent pour payer le voyage et elle serait gênée que je lui offre un billet de train. Elle préfère que je vienne chez elle. Du point de vue économique, c’est strictement équivalent. Mais dans le premier cas il s’instaure une dépendance affective : à supposer qu’on se chamaille le jour de son arrivée, elle n’osera pas repartir immédiatement parce qu’elle se sentira redevable du titre de transport. Je ne peux pas écarter cette manière de voir sous prétexte que c’est « son problème » puisque que je suis partie prenante de ce problème…

[…]

Je ne voudrais pas que mes propos soient lus, au premier degré, comme une incitation à aller à contrecourant de toutes les habitudes sociales. Je n’ai rien contre le mariage monogame, sauf quand on cherche à l’imposer comme solution unique et universelle. Les notions d’autonomie et de liberté de l’individu n’ont plus grand chose à voir avec les cadres pré-existants, puisque ces cadres sont devenus flexibles pour la plupart d’entre nous. Autrefois on pouvait aller en prison pour adultère, aujourd’hui on parle la bouche en cœur de « relations extra-conjugales », et les problèmes qu’elles peuvent poser sont plus de l’ordre de la contraception et des MST, que de la morale.

Mais la mystique du couple est encore bien présente… La mystique est une belle chose, à la base de toutes les relations humaines que nous souhaitons « vraies ». Toutefois, si nous ne sommes pas assez attentifs aux contenus des relations, elle peut tourner à la mystification.
Je pense qu’il serait judicieux de compléter la lecture de cet essai par celle de mon article « Le couple existe »

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Lundi 22 août 2005 1 22 /08 /Août /2005 00:00
Dans mon journal, le vendredi 25 juin 2004

Je suis arrivé chez Iliane-Patricia par le train du soir. Elle ne m’attendait pas à la gare car sa voiture était en panne. Nous sommes restés quelque temps dans le jardin devant sa maison, elle allongée sur un hamac et moi assis à son côté. J’ai mis longtemps à réaliser sa présence matérielle, tellement nous étions en fusion dans nos pensées, comme dans un rêve. Ce qui m’a ramené à l’état de veille était le poids de la main qu’elle a posée dans la mienne, puis celui de son corps dans une brève étreinte. Elle est toujours aussi menue mais je ne la sens plus flotter dans l’espace.

Nous avons passé des heures à faire la cuisine et à dîner — de nouvelles recettes qu’elle étudie dans des stages de cuisine. C’est une stagiaire à vie ;-)

Lorsque nous avons fait connaissance, il y a trois ans, j’ai voulu mettre un frein à ce que je percevais comme une dérive passionnelle. Je ne voulais pas revivre les errements d’une relation ancienne (avec Grietje) qui m’avait plongé dans l’aliénation. En faisant cela, je me suis interdit de mesurer la dimension affective de notre lien, le réduisant à un cheminement sexuel et « spirituel ». Nos différences culturelles — elle un peu « perchée » et moi très « dans la matière » — et la rareté de nos rencontres m’ont servi d’alibi pour ne pas accéder à sa demande. Mais je crois que nous vivons aujourd’hui, pour la première fois, une rencontre amoureuse. C’est aussi la première fois qu’elle n’est pas engagée simultanément dans une autre relation, ni la fin d’une relation, comme avec le père de Noémie, puis ses amants Marc et Daniel. Elle s’est séparée de Daniel en juin dernier, au terme d’un long processus auquel j’avais été impliqué en janvier [La voie de l’extase (3)].

Il n’y a donc plus d’homme entre nous dans ses pensées, plus d’autonomie à affirmer ni conquérir. Depuis que j’ai senti le poids de sa main dans la mienne, je sens notre présence l’un à l’autre, sur le plan affectif, et je n’ai plus peur de là où cela pourrait nous mener.

Son corps est devenu souple et doux à caresser. Elle sait se donner, entière, sans jamais se laisser prendre. Je n’en suis plus à me demander si tel ou tel geste va dans le sens de son besoin immédiat. Nous sommes très loin de la rencontre de janvier où elle voulait tout garder sous contrôle, chacun de mes mouvements, mes intentions mêmes, ainsi que mes érections qui prenaient la fuite… Je commence à percevoir son désir profond malgré l’extrême sobriété de ses gestes.

Saveurs partagées. Notre rencontre amoureuse, sur le plan physique, se résumerait à une pêche fraîche et savoureuse goûtée dans un baiser. Cette dominance des saveurs et des odeurs va s’inscrire dans nos jeux amoureux. Il n’y a aucune rupture entre la longue préparation, la dégustation du repas et la rencontre des corps. Elle me dira plus tard que, pour elle, ces saveurs partagées vont de pair avec l’acceptation du plaisir de l’autre.

Nous sommes allés naturellement sur le chemin de l’extase car elle est en période fertile. Il ne faut pas… Je la sens monter de plus en plus haut dans le plaisir, un plaisir que je fais mien. J’ai souvent l’impression d’être une femme, d’être elle, et le sexe mâle qui nous relie est comme un objet sacré érigé entre nous. Je peux m’abandonner à son plaisir parce qu’aujourd’hui elle accepte le mien.

Tard dans la nuit elle me laisse seul, car il faut qu’elle dorme et nous pourrions aller ainsi jusqu’à l’épuisement. Le lendemain matin nous faisons encore l’amour, puis elle se met du henné sur les cheveux. Elle joue à colorier mon sexe… C’est la première fois qu’elle prend plaisir à le regarder et le toucher. Parce que je lui ai parlé du fétichisme de Sada, l’héroïne de « L’empire des sens » ? Elle se peint les ongles des orteils, nous déjeûnons, puis elle part à sa répétition de danse et je m’assieds pour écrire.

A midi, elle revient. Caresses, massages, nous parlons encore un peu, puis elle déjeûne et part assister à la fête de l’école de Noémie.

Dans le train j’ai lu une biographie de Lou Andreas-Salomé écrite par Françoise Giroud. J’aime ce qu’elle a écrit à 20 ans :
Je ne puis ni vivre selon un idéal, ni servir de modèle à quelqu’un d’autre. Mais je puis très certainement vivre ma propre vie, et je le ferai quoi qu’il advienne. En agissant ainsi, je ne représente aucun principe, mais quelque chose de beaucoup plus merveilleux, quelque chose qui vit en moi, quelque chose qui est tout chaud de vie, plein d’allégresse et qui cherche à s’échapper…
Elle écrivait aussi que, selon elle, les trois formes d’accomplissement dans la vie d’une femme sont : « … la maternité, le mariage et une liaison purement érotique. Les trois m’ont manqué, mais j’ai eu la vie, la vie, la vie… »

Le soir j’assiste au spectacle de fin d’année de l’école de danse orientale. Iliane est parfaite dans l’attitude, le bassin souple et bien positionné, le regard vivant. À croire que cette danse a été inventée pour elle… Nous rentrons tard et nous allons tous de suite dormir, chacun dans sa chambre.

Dimanche 27 juin 2004

Iliane est venue se glisser contre moi dans la fraîcheur du matin. Elle est encore tendue, son sexe irrité pour être allée au delà de son désir, hier, quand soudain elle m’a demandé de la « défoncer ». Dieu sait que j’ai fait doucement… Nous parlons, je la masse, elle se détend et commence à « fusionner » avec tout mon corps. Son plaisir augmente prodigieusement. Elle en est à masser mes chevilles, entrer « en contact avec mes os » dans un état de transe. J’ai lâché prise, mes mains accompagnent sa jouissance, mais à un moment elles frôlent son sexe très légèrement. Le charme retombe immédiatement. Elle me reproche de tout avoir gâché par ce geste et de « chercher à l’exciter ».

Je n’ai pas envie de jouir hors d’elle car elle ne l’accepterait pas. Elle associe la jouissance de l’homme au rôle qu’elle s’est efforcée de jouer depuis son enfance : se faire aimer en donnant du plaisir à son partenaire.

Cette interruption a été violente pour elle. Elle s’est sentie privée d’orgasme. En parlant nous retrouvons l’accord profond, le désir revient dans toute sa puissance, cette fois nos sexes sont rassemblés. Mais le mien se replie malgré le plaisir. Cette fois j’ai peur de jouir en elle et je le lui dis. Nos regards se rencontrent. Elle a parlé d’ouverture du cœur… Je m’abandonne dans son regard et son plaisir, la crainte disparaît, mon arbre se dresse et pénètre dans la profondeur de son ventre. Je suis « elle » encore une fois. Elle vient sur moi, de plus en plus agitée dans le plaisir, puis elle pleure en me suppliant de jouir en elle… Cette situation me rappelle celle que j’ai vécue le premier jour avec Marie. Je sais déjà que pas une goutte de semence ne sera versée tant que je resterai immergé dans ses sensations. Quelque chose en moi lui dit de ne pas s’inquiéter et quelque chose en elle lui dit de me faire confiance. Elle entre dans un orgasme d’une intensité que je n’aurais jamais soupçonnée.

Je repense plus tard à une phrase que j’ai écrite à Marie en réponse à son « laisse moi tomber » : Je voudrais cheminer avec d’autres femmes qui aient ton extraordinaire énergie amoureuse. Ce que je prenais pour un défi, une conjuration du sort, se révèle plutôt comme une pensée prémonitoire. Marie a cessé d’être mon seul point de référence et je peux me laisser porter par d’autres courants ascendants… Je n’attendais pas si tôt une telle force ascensionnelle venant d’Iliane. Nous sommes arrivés au but sans même y penser, et soudain tout le chemin parcouru s’efface, notre relation s’inscrit sur une page blanche. Le fait de se rencontrer en période fertile, qui m’oblige à rester sur la voie de l’extase tandis qu’elle part dans la jouissance, a été un des ingrédients indispensables de cette apothéose.

Pendant qu’elle dort je prépare un poulet au curry et au lait de coco. Elle dévore. L’après-midi nous faisons encore l’amour. Il y a des jours où le plaisir coule sur moi comme une averse divine.

En fin d’après-midi elle a besoin de se retrouver seule. La fusion devient pesante, comme une menace de dépendance ou d’aliénation. Quand elle avait vécu cette aliénation avec Marc, il y a deux ans, son corps avait réagi en développant des inflammations de ganglions aux seins. En ce moment elle reconnaît les mêmes signes qui tirent la sonnette d’alarme. Elle est attirée vers moi, physiquement, émotionnellement, intellectuellement, mais elle a peur de ce que cette attirance peut exiger d’elle.

L’idée m’est venue de l’inviter à M. le week-end prochain. Ce sera la pleine lune, elle ne sera plus fertile, nous pourrons dormir en bord de mer… Elle est enchantée par ma proposition mais il y a un obstacle : elle sera de garde pour Noémie. Pendant que nous parlons de ce projet, Damien appelle pour demander s’il pourrait reprendre Noémie la semaine prochaine !

Mon invitation la séduit et la perturbe en même temps. Serait-ce une étape vers la dépendance ? Mais la date est tellement judicieuse, une occasion comparable ne va pas se représenter de si tôt.

Le soir nous chantons et dansons, puis nous allons dormir, épuisés.

Lundi 28 juin 2004

Ce matin, je retrouve Iliane pleine de tensions : appréhension de mon départ, peur de l’attachement, peur d’accepter le bonheur, le plaisir même. Elle sent qu’elle s’est refermée. Notre relation de ce matin est tendre mais pas sexuelle.

Peu avant mon départ, en début d’après-midi, elle reçoit un appel de son ami Stéphane. Il passe donc « en coup de vent » et nous buvons le café ensemble. C’est un homme dans la trentaine, inventif, qui vient de créer une entreprise de communication. Il aide beaucoup Iliane à mettre en place son activité professionnelle. Nous parlons du travail puis de sa relation avec son ex-femme. Cette visite a relâché les tensions et je pars dans un climat de sérénité.

Samedi 3 juillet 2004

Revoici donc Iliane à M. J’ai préparé un sac pour la marche et le bivouac, mais nous allons d’abord à l’hôtel près de la gare. Le désir est au rendez-vous. Nous vivons une belle fusion entre les corps, les pensées, les émotions, mais je sens que nous irons plus loin encore dans l’extase. Je crois qu’elle a peur de franchir une limite dans le lâcher-prise, peur de la jouissance à l’extrêmité de l’extase, peur de ma jouissance aussi, bien qu’elle ne la rejette plus. Quand elle se sent monter, elle dit que c’est moi qui vais « trop vite », mais parfois la lenteur de son rythme met un terme au courant ascendant. Il nous reste beaucoup à apprendre.

Nous dînons au restaurant chinois. Rentrés très tard, nous dormons immédiatement. Le lendemain nous allons profiter de la mer. Le soleil brûle mais l’eau est froide. Nous contemplons le port au coucher du soleil..

Iliane est perturbé par un appel qui lui apprend que son thérapeute est tombé d’un escabeau et souffre de plusieurs fractures. C’en est fini de notre intimité, elle pense à lui en permanence. Alinéation. Nous dînons tard dans un petit restau couscous près d’une mosquée, puis nous allons dormir.

Lundi 5 juillet 2004

Iliane était tendue au moment de dormir, et ce matin aussi. Elle n’a plus envie de faire l’amour, mais elle a des montées de désir, l’envie de me percevoir « comme sa mère ». Notre communication est encombrée par les morts et les vivants, souvent en décalage avec nos sensations. Je retrouve son envie de contrôler la situation et de dicter aux autres ce qu’ils doivent sentir. Mais il reste de longs moments où elle se laisse guider par les sensations plutôt que son imaginaire.

Je rentre chez moi vers 15h00 après l’avoir accompagnée au train.

Ce matin, j’aurais dû avoir le courage de la laisser seule avec ses pensées, en lui suggérant de prendre un train plus tôt afin de se rendre disponible auprès de son ami.

Samedi 10 juillet 2004

C’est étrange ce que je ressens ces jours-ci, ou plutôt ce que je ne ressens pas ! Le week-end dernier j’ai vécu des moments « inoubliables » dans un tourbillon de volupté et d’énergie amoureuse… Pourtant, dès mon retour je les ai oubliés. Je n’y pense plus et me demande pourquoi : cette relation serait-elle trop parfaite, exempte de passion et de toute émotion, inscrite uniquement dans le lieu et l’instant présents ? J’ai envoyé un petit mot à Iliane, sans réponse, je n’ai pas envie de l’appeler ; elle non plus, bizarrement.

Est-ce que j’aurais envie de la retrouver s’il n’y avait cette promesse de plaisir sensuel entre nous ? Je n’arrive pas à dissocier le désir de notre relation.

La nuit, je m’évade dans des mondes musicaux d’une grande sensualité. Je dors seul.

Iliane m’écrit enfin :
Je n’écris pas mais pense à toi. Je freine aussi les envois par e-mail et téléphone car j’ai reçu ma facture bien plus élevée que d’habitude depuis que j’ai l’ordi qui fonctionne sur internet et e-mail.
Et aussi besoin de digérer cette rencontre très très riche.
Et aussi il y a eu la relation avec Daniel à gérer. Quand je suis rentrée de nos noces de miel de lune, j’avais mal aux seins comme je te l’avais dit. Mais je me sentais assez concentrée et disponible pour gérer et observer les causes de ce déséquilibre. 2 à 3 jours après j’ai senti que les douleurs et les symptomes régressaient.
Et voilà que Daniel revient à la charge… Je suis tombée encore dans l’ornière. Nous n’avons pas fait l’amour parce que je n’en ressentais pas le besoin. Mais il s’est raccroché à moi, peut-être aussi parce qu’il a senti notre bonheur, la présence d’un vieux loup qui rôde autour de moi. Et dans ses manœuvres j’ai senti que je disais oui à quelque chose, par peur sûrement d’être seule. Je l’ai très vite regretté amèrement. Des tumeurs ont envahi mes seins, une douleur dans les poumons et une fatigue intense. Je ne pouvais plus me bouger et je déprimais.
Cela a été dur pendant 2 ou 3 nuits, j’ai fait des rêves très forts et très précis. J’ai trouvé en moi une force, ou plutôt j’ai été la chercher avec le courage de ceux qui n’ont plus rien à perdre, puisque je me sentais partir à nouveau. J’ai pensé aussi a Noémie et tout ce que j’aimerais vivre avec elle… et tout ce que j’aimerais vivre dans ma vie…
Le lendemain j’ai parlé à Daniel et je me suis positionnée doucement mais fermement. Ça lui a fait un bien fou et le libère vers d’autres planètes…
Je me sens aujourd’hui plus disponible et j’ai eu plusieurs moments de tendresse pour toi.
Quelques jours plus tard, Iliane me raconte deux rêves qui l’ont marquée. Dans le premier, elle est dans une chambre vide d’une maison aux cloisons coulisssantes comme au Japon. Un homme nu est étendu. Elle caresse son sexe. Son père rôde autour de la chambre, aperçoit la scène, réalise que cette caresse n’est pas pour lui, renonce. Dans le second rêve c’est la même scène, mais je suis assis près d’elle, silencieux, en harmonie avec ce qui se passe. L’homme qu’elle caresse n’a pas de visage. Elle sent qu’elle est en train de s’approprier son sexe pour développer en elle une énergie masculine dont elle a besoin pour affirmer son contact avec la terre. Son père est toujours dans les parages, mais tenu à distance par ma présence.
[…] Un quatuor de Beethoven dit à Sabina ce que Djuna ne serait pas parvenue à exprimer. Que la vie est continuité et qu’il faut continuellement traverser des chaînes de cimes et de sommets pour atteindre cette continuité. Qu’en s’élevant, l’esprit parvient au mouvement perpétuel qui transcende la mort et rencontre du même coup la continuité de l’amour en touchant à ce qui constitue l’essence impersonnelle de l’amour absolu. Que cette essence est la somme de toutes les alchimies par lesquelles s’élaborent la vie, les enfants, les œuvres d’art, les découvertes scientifiques, les actes héroïques et les actes d’amour. Que les couples n’ont pas une individualité interchangeable, afin que soient protégés les échanges des esprits, la transmission des caractères, toutes les fécondations à venir. Que la fidélité n’est autre chose que cette recherche de la continuité, d’un amour constamment grandissant et dont la cristallisation s’achève dans des moments d’exaltation comparables aux sommets de l’art ou des religions…

Anaïs Nin dans « Une espionne dans la maison de l’amour »


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Par Julien Lem - Publié dans : Lire de bas en haut
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Lundi 22 août 2005 1 22 /08 /Août /2005 00:00
Fin avril 2004, Marie a replongé avec JM et s’est sentie « de nouveau emprisonnée dans cet inexorable tourbillon »…
Je l’ai quitté de nouveau.
J’appréhende de voir Thibaud demain.
Non, je n’ai pas peur en fait. Ça me trouble. J’ai peur qu’il entende Michel chantonner et qu’il sache, pour la nuit dernière. En même temps, je m’en fous, qu’il souffre, j’ai assez réfléchi sur lui et ses mauvaises manières. Je me demande si Robert a raison, que je veux me venger des hommes.
D’un homme, de mon père ?
Oui, c’est dur d’être belle, c’est trop facile. […]
J’en ai marre d’être lisse, douce et gentille. Je veux devenir méchante, emmerdeuse et piquante.
Je lui réponds après avoir lu une biographie de Colette.
Colette, telle que je la perçois à travers ces bribes de vie, te ressemble. (Elle me ressemble aussi.) Tu souffres parce que tu es encore sous le coup du jugement de Thibaud : ceux qui croient romantiquement (sans l’avoir vécu) que leur énergie amoureuse (qu’ils tiennent sous le boisseau) peut se canaliser toute entière dans l’histoire d’un couple. La différence entre nous, c’est que je suis un homme et que mes errances amoureuses sont socialement acceptables, absoutes de tout « sens moral ». Alors que toi tu es supposée te plier à la norme sociale, devenir la propriété d’un homme, choisir une fois pour toutes le visage, les mains et la queue qui te donneront du plaisir. Il y a de quoi avoir la haine, et j’espère bien que tu vas devenir méchante ! ;-)
Je ne crois pas que tu aies envie de te venger des hommes, mais plutôt du jugement social qu’ils transportent avec eux, de la manière dont ils veulent prendre en charge ta vie, te dicter ta conduite, avec leurs « mais voyons tu es libre ma chérie ! » Dans le sentimentalisme romantique, dans l’effusion de tendresse, on peut laisser s’infiltrer tellement de violence dominatrice.
Je ne dis pas que je te ressemble pour te mettre dans mon camp (ni mon lit de camp). C’est quelque chose de clair pour moi depuis notre dernière rencontre. Je retrouve la Marie que j’aime quand tu écris (sans même oser l’écrire) que tu as refait l’amour avec JM et que tu l’as quitté sans état d’âme. De même que j’ai aimé te regarder, face au miroir, quand tu avais envie de jouir en prenant mon corps comme un jouet. Je n’ai pas besoin de la jouissance pour t’aimer, même si je suis en demande incessante de plaisir et de jouissance. Pour moi, aujourd’hui, la rencontre amoureuse est un rendez-vous avec soi-même, pas une histoire de couple… (Décider avec qui on a envie de vivre, c’est un tout autre projet.) Le regard des autres — frustrés, envieux, nostalgiques, enchaînés — n’a rien à voir là dedans.
Je me sens libre de t’aimer, sans aucune condition, sans te prendre, même si tu ne veux plus de fusion sexuelle avec moi. Et je me battrai toujours (y compris contre moi-même) pour que tes désirs profonds soient respectés.

------

J’adore tout ce que tu écris !!
Je vais aller lire Colette…
Je t’aime !
;-)
Marie
Un soir de nouvelle lune, je lui écris :
Ce soir, la lune va cacher sa lumière et toi tu resteras invisible et silencieuse. Mais je ne vais pas m’épuiser à marcher dans la pénombre. J’attends le retour de ta lumière. Comme un lac tranquille je laisse venir les rayons qui friseront la surface.
Toutefois, je lui rends visite, le 16 mai 2004, au terme d’une journée épuisante pour nous deux, et je la trouve dans un état de prostration affective. Un dîner un peu agité avec sa mère et sa sœur, le soir, puis la présence d’un ami commun dans la chambre voisine ne facilitent pas les choses. Son odeur même m’indispose, et je crois que c’est réciproque. Je quitte son domicile tôt le matin, avant qu’elle ne se réveille, laissant un petit mot pour m’excuser de ce départ en catimini. Elle me dira plus tard qu’elle avait peur. Elle finit par m’écrire qu’elle est de nouveau avec Jean-Marie, et conclut, le 22 mai 2004 :
Laisse moi tomber. Je ne veux plus aliéner un homme, plus jamais. Je veux que les êtres soient libres, et qu’ils m’aiment librement, et que j’aime librement, même si c’est difficile.
Cette fois j’ai bien compris que le cercle était bouclé et que je ne devrais plus répondre à ce que jee crois être des appels. Mon téléphone portable finira au fond d’un tiroir.

Il m’a fallu quelques semaines encore pour vraiment « laisser tomber ». Je l’ai aussi sentie tomber, mais cette chute fait partie d’une histoire qui ne m’appartient pas.
Aristophane est coupable d’associer désir et manque parce que sa lecture implique une définition de l’amour comme quête alors qu’il n’y a rien à trouver. Dévots de son enseignement, les sujets se perdent dans le désir d’un objet introuvable parce qu’inexistant, fantasmagorique, mythique. Parce que fictive, la moitié perdue ne se retrouve jamais.

Michel Onfray in « Théorie du corps amoureux — Pour une érotique solaire »
Un jour, je me suis de nouveau senti léger, emporté dans un courant ascendant…

[Suite]

Par Julien Lem - Publié dans : Lire de bas en haut
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Lundi 22 août 2005 1 22 /08 /Août /2005 00:00
Dans mon journal, le 16 avril 2004

J’arrive à Fátima avec quelques heures de retard. Il est plus de minuit quand je retrouve Marie et Michel. Je m’allonge près d’elle. Elle me dira plus tard à quel point elle aime dormir près d’un homme qui reste éveillé et attentif… Malgré l’épuisement, la fièvre et le mal de tête qui me rongent depuis le retour d’Asie, c’est pour moi une nuit magnifique, dans la contemplation de mon amour. Je n’ai aucune impatience car je sais que nous allons passer d’autres nuits ensemble. La guérison est proche, j’ai la certitude qu’une boucle va se refermer pour de vrai sur notre belle histoire.

Je ne sens plus chez Marie cette pression qui me tenait à distance, ni ses bras qui n’osaient pas me serrer. Elle me dit, sans surprise, que Thibaud a très mal pris l’annonce de son départ. Dommage qu’il y ait eu ce contretemps, Thibaud arrivant trop tôt (pour nous) dans sa vie amoureuse. Ce voyage avait déjà été projeté, impossible de changer les dates. Lui aussi, d’ailleurs, n’a rien changé de son projet de partir revoir son ancienne compagne. Mais il ne comprend pas que Marie puisse partir avec un autre homme alors qu’ils sont « ensemble ». Ils ont vécu leur rencontre passionnelle dans une bulle totalement isolée du reste du monde, y compris de Michel. La relation entre Thibaud et Marie ne pourrait être qu’exclusive, et je ne m’attends pas à retrouver Marie dans l’intimité, les jours qui viennent, puisqu’elle m’a écrit qu’elle aussi avait besoin de cette exclusivité. C’est pourquoi j’ai mis du temps à me décider à m’approcher d’elle, ce soir.

Lundi 18 avril

Hier, Thibaud et Marie se sont longuement parlé au téléphone. Je me suis senti mal en son absence car je n’ai pas pu m’empêcher de repenser à la saga avec Robert, l’an dernier. Ensuite Marie lui a écrit un long message qu’elle me fait lire. Entretemps elle a reçu de lui des messages exprimant sa colère et son intention de la quitter. Elle entre sur l’ordinateur pour l’envoyer.

C’est une des plus bouleversantes lettres d’amour que j’aie jamais lues. Elle lui a écrit, notamment, qu’il cherchait l’amour parfait, qu’avec elle il avait fait une rencontre, mais pas concrétisé son idéal ; que son amitié avec moi compte beaucoup dans sa vie, qu’elle fasse ou non l’amour avec moi ; que si elle est partie, c’est peut-être aussi parce qu’il l’a bousculée avec son exigence ; qu’il ne peut pas lui donner la liberté pour la lui reprendre ensuite ; qu’elle ne veut aucune chaîne ; et pourquoi est-on toujours dans le « quitter » ? N’est-ce pas la dernière façon d’aimer l’autre ? […]

Si la première nuit que nous avons passée ensemble, vendredi soir, était sous le signe de l’immobilité, du silence, du repos, la seconde a été celle des caresses amoureuses. Avec mes mains, seulement, mais cette fois dans le passage de l’extase vers la jouissance. Elle a envie de plaisir mais pas vraiment de mon sexe. Nous ne sommes pas sur le terrain de la fusion amoureuse. Il reste une distance entre nos corps, malgré la nudité, le contact, les caresses tendres et sauvages. Elle se donne dans la volupté mais ne fait aucun geste qui pourrait m’amener à la jouissance. Pour moi c’est en même temps frustrant, castrateur, et sublime.

Sublime parce que tous ses gestes sont en accord avec le moment de notre relation. Elle ne fait jamais semblant, pas un geste pour me faire plaisir, de sorte que mon plaisir est d’une intensité fulgurante dans le moindre effleurement. Elle aime sentir mon bonheur. Nous progressons, alertes comme des funambules, sur le sentier étroit de l’amitié tendre, au plus près de la lumière, face à un vaste horizon.

Mes réactions sont à l’inverse du raisonnable. Souvent, quand elle est au sommet de la jouissance, je ne ressens aucune excitation physique. Je m’oublie complètement dans son plaisir. Une autre fois, elle est parfaitement calme, tournée vers moi, je masse son dos doucement, et je me retrouve au seuil de l’orgasme car quelque chose (une aspérité de son peignoir ? un doigt malicieux ? je n’ose demander) est en train d’effleurer un mamelon.

Marie souffre à la pensée d’une rupture avec Thibaud. En venant me rencontrer, elle a mis fin à une merveilleuse « orgie de sentiments » que, dit-elle, elle aurait aimé consommer plus longtemps, même si cela devait s’arrêter un jour.

Ce soir, après avoir envoyé son message, elle se sent plus en accord avec elle-même. Elle anticipe que Thibaud ne pourra pas comprendre qu’elle est dans la réalité de ses sentiments, ni reconnaître que cela n’affecte en rien son amour et son amitié pour lui. Il y a une trop grande incompatibilité entre cette réalité et l’extraordinaire renversement de la vision du monde qui caractérise une passion amoureuse : tout l’univers est absorbé par la bulle dans laquelle les amants vivent leur aliénation.

Nous avons longuement parlé sur la terrasse. Marie a renoncé aux regrets. Elle est plus présente et plus vivante que jamais. Nos regards se croisent vers l’infini, le monde est avec nous et en nous, nul besoin de renversement. Son désir explose. Ce soir, il est explicitement tourné vers moi. Elle dit : « J’ai envie de toi ! » Je lui fais répéter…

Je la contemple et la dévore alors qu’elle fait face au miroir. Besoin pour elle de s’accepter ? Mais, une fois revenus dans la chambre, près de Michel endormi, cette flamèche de désir s’est éteinte en elle. Le sommeil finit par avoir raison de nous.

Dans la nuit, elle revient vers moi. Le désir, encore. Elle me prend en elle mais mon sexe la brûle. Elle me redit sa peur des maladies. Malgré les nombreux tests dont je lui rappelle l’existence, elle a gardé cette peur que je pourrais la contaminer.

Marie a aussi peur pour moi : l’ancienne compagne de Thibaud a eu des rapports non protégés avec un autre homme. Malgré le test négatif au bout de trois mois et les préservatifs qu’elle utilise avec Thibaud, elle a peur de me donner la mort… Plus je lui dis que j’ai confiance, plus j’attise sa peur, car ma confiance est assimilée à de l’inconscience. Elle sait que tout cela est déraisonné, mais son angoisse est une raison qu’elle invoque pour résister au « mélange des fluides ». Elle me dira plus tard qu’il y avait une autre raison plus profonde, liée au désir d’enfant.

Mes mains, mes lèvres encore… Elle ruisselle de plaisir, ses seins produisent même du lait. Des fluides, nous en mélangeons à profusion.

Dans une étreinte, mes mains sur ses seins ne sont plus disponibles pour son ventre. J’en ai d’ailleurs assez qu’elle dévore mes mains. Alors, comme je l’espérais, elle va chercher mon sexe et le glisse en elle. Pas de brûlure, cette fois, mais la démangeaison salvatrice de la guérison quand elle se met à le serrer vigoureusement. Paradoxalement, je ne suis pas sur le chemin de l’orgasme. Cette sensation de « l’arbre pris dans la tempête » me renvoie plutôt à notre première rencontre sexuelle, celle où j’avais renoncé à la jouissance.

Elle songe quand même à ma jouissance car elle me glisse à l’oreille qu’elle est dans une période féconde. Là, je ne suis plus en accord avec mon désir du moment — ce désir d’extase qui vient de naître de notre intimité. Je retrouve le schéma ancien, la pensée qu’il faudrait que je jouisse en elle « une dernière fois » pour dénouer toute attache. C’est cette pensée qui m’avait fait poser un ovule contraceptif sur la table de nuit. J’ai le sentiment d’être passé à côté de quelque chose de très profond alors que je me sépare d’elle pour aller le chercher… Effectivement, elle me dit : « Attends ! » Son désir est retombé. Cette fois nous avons reproduit le scénario qui m’avait plongé dans une grande souffrance lors de notre dernière rencontre amoureuse. Le cercle est bouclé. Pourtant, aujourd’hui, je ne souffre pas et je ressens un réel apaisement.

Lors de cette dernière rencontre j’avais senti un besoin compulsif de lui donner mon sperme. Désir de la féconder — symboliquement, grâce à la contraception — pour la maintenir ainsi attachée. J’étais amoureux. Ma guérison signifie, entre autres, le renoncement à ce désir d’enfant. Je comprends donc qu’elle ne veuille pas que je jouisse en elle.

Elle caresse mon sexe, à présent, me laissant libre de faire monter le plaisir. Mais ce soir je n’ai qu’envie de ses caresses, pas d’un orgasme solitaire.

Je ne sais pas si Marie comprend qu’elle m’a comblé, car elle est encore désolée de m’avoir repoussé. Ce n’est pas vraiment elle qui m’a repoussé. Si nous sommes appelés à vivre encore la fusion amoureuse, ce sera dans un moment de magie où le désir brûlera avec le même force et la même évidence que le brasier du potier que nous avons visité aujourd’hui.

Mardi 19 avril 2004

Marie est sortie seule et va peut-être revenir après la fermeture du cybercafé. Nous convenons que j’irai récupérer la réponse de Thibaud sur sa boîte aux lettres.

Elle me dit que pour elle ce message est vide, sans signification profonde, alors que Thibaud se targue de toujours atteindre la vérité de ses sentiments. Il a une idée préconçue de ce que devraient être l’amour et la Femme. Je suis affligé par une telle naïveté de la part d’un homme de 46 ans qui a déjà « essayé » l’amour avec plusieurs femmes, mais peut-être surtout des femmes-enfants qui se laissaient passivement modeler dans son univers. Je crois qu’il a besoin de l’énergie sauvage de Marie que comme piment de sa recette de cuisine amoureuse. Il a bien reconnu l’énergie, pour y avoir goûté, mais au fond il ne veut pas de la femme dans toute sa complexité, sans oublier les êtres indomptables qui l’entourent : son fils, sa famille, ses amis…

Marie me demande ce que je pense de sa lettre. Elle la trouve, comme moi, remplie de platitudes éloignées du vécu réel : cette image de « la femme que j’aime déjà sans la connaître encore » est la même que je cultivais pour endurer les frustrations de mon adolescence. Comme lui, j’ai commencé par projeter cet idéal romantique sur une femme « pure » et, comme pour lui avec Marie, l’idéal est entré en collision avec la réalité lorsque nous nous sommes touchés, affectivement et physiquement. Comme lui, j’énonçais des vérités universelles accompagnées d’avertissements aux détracteurs : « Tout le reste n’est que simulacre ». Pfff… Mais c’était mon histoire quand j’avais 17 ans.

Je ressens de la colère, ce soir, contre cet homme qui n’a rien d’autre que des déclamations à offrir à celle qu’il aime, au lieu de contempler et de jouir du torrent de vie qui coule dans une femme sauvage et indépendante. On se demande s’il a lu sa lettre avant d’écrire son sermon.

Il me fait penser à un piano mécanique égaré dans un orchestre tzigane.

C’est vrai qu’il arrive à gâcher notre soirée, malgré les efforts de Marie pour tourner la page et revenir à ce qu’elle ressent profondément. Elle se projette encore dans le délice des heures passées près de lui, dont elle voudrait encore… Elle se projette aussi dans leur inévitable confrontation, à son retour, bien qu’il ait annoncé qu’il ne voulait plus la revoir. Elle accepte de croire, petit à petit, que leurs vrais sentiments remonteront à la surface. L’amitié, sans doute, mais s’il n’y a que cela entre eux ce sera difficile pour elle (et pour lui) de faire le deuil d’une passion vécue avec une telle intensité.

Nous nous endormons, épuisés d’avoir parlé. Tristes. Dans la nuit je m’approche d’elle. Mes mains ont perdu toute sensibilité. Je me colle contre son dos et je jouis sans réel plaisir, comme un animal qui marquerait son territoire. J’ai honte d’agir ainsi, mais la colère a besoin de s’évacuer. Marie n’a pas bougé. Elle dormait, peut-être. Elle me pardonne.

Jeudi 22 avril

Grece Hier était une magnifique journée. Nous avons visité des ruines romaines dans un paysage d’une grande douceur. Michel était aux anges, tout était beau.

Marie m’emmène vers un haut-relief en disant qu’il va me plaire. C’est un gigantesque phallus couché en érection. Je trouve plaisir à caresser devant elle ce membre monstrueux.

La nuit, elle vient se lover contre moi. C’est la dernière nuit de notre séjour. Le désir n’est pas au rendez-vous. Elle s’endort dans mes bras. Je la regarde avec une grande tristesse, comme si elle était morte. Elle se réveille, me regarde intensément, me sourit, vient plus près encore, le bonheur m’envahit. Puis elle se rendort. J’ai l’impression de passer cette nuit à vivre des cycles de mort et de naissance. Elle a l’impression que je n’ai pas dormi. En fait, je dormais, mais je me réveillais chaque fois un peu avant qu’elle n’ouvre les yeux.

Le matin approche. Nous entendons les oiseaux. J’ai un doute sur ma guérison. Mon arbre se dresse douloureusement. Je le lui fais sentir ; cette fois je sais qu’elle est éveillée. Elle lui offre le creux de ses reins. Après quelque temps, elle le prend dans sa main et accompagne ma jouissance. Un peu plus tard, je réalise que c’était le dernier acte de ma guérison : que Marie accepte de me donner du plaisir comme je lui en ai souvent donné avec mes mains. Ensuite, nous parlons pendant qu’elle prend son bain, puis nous sortons acheter une tonne de vaisselle.

J’ai accompagné Marie et Michel à l’aéroport. En franchissant le seuil de la chambre, sur le retour, j’ai un pincement au cœur, car leurs odeurs, leurs voix même sont encore perceptibles. J’hésite à refermer la porte, comme s’ils s’étaient attardés près de la piscine à argumenter au sujet du dragon qui crache des bulles. Puis je me décide à entrer pour de bon et toute ma nostalgie s’efface. Les femmes de ménage ont enlevé le petit lit, la chambre est presque vide, parfaitement rangée. J’ai l’impression d’être dans un autre lieu. Ou plutôt, je reprends conscience que ces jours et ces nuits passés avec Marie et Michel appartiennent à un autre temps et un autre espace, aussi réels que la réalité de son absence. (Comment expliquer cela à Thibaud ?) J’ai de nouveau la vision d’elle, endormie dans mes bras, cette fois sans tristesse.

J’ai envie d’écrire aux êtres chers qui m’ont envoyé des messages pendant ce séjour.

Le soir, je retourne quand même au cybercafé pour envoyer un message à Marie, dans l’espoir qu’elle le lira avant de dormir. Elle le lit le soir même, au milieu d’une centaine de messages en attente…
Amie amour,
Je suis sorti de l’aéroport, le cœur léger. Je me suis assis sur une pierre pour attendre le bus. C’était tellement bon d’être en pleine campagne, avec le vent frais qui caressait les grandes herbes… Je goûtais la douceur du paysage, le silence dans ma tête et la paix dans mon cœur. […]
Alors que nous roulions vers l’aéroport, tu m’as dit une des plus belles choses que j’aie jamais entendues entre nous : qu’en ma présence, durant tout ce séjour, tu t’étais sentie « dans la vérité ». Oui, tout était vrai, juste et pleinement justifié. Même la distance : lorsque tu t’endormais dans mes bras et que je sentais le monde s’effondrer dans le néant (cette nuit, souvent). Tu étais vraie aussi quand tes yeux s’ouvraient, comme un lever de soleil plongeant dans mon regard en quête de lumière.
Ce matin, je regardais ton corps nu dans le bain. J’en connais le moindre détail ;-) Je l’aime pour sa beauté, son raffinement, mais aussi pour cette pudeur naturelle qui lui est propre, même exposé au regard. (Même dans l’offrande du désir, face au miroir.) Je me sens « vrai » de le regarder, de l’envelopper de ma nudité. En fait, je ne ressens pas de désir à te regarder ainsi. J’ai du désir quand tu me touches. Quelle que soit notre relation aujourd’hui et demain, je ne peux pas sentir le lien en dehors du toucher. C’est pour moi le fondement de cette vérité dont tu parles. Je n’aurais jamais pu exiger qu’on soit « vrais » ni qu’on se « mette à nu » comme tu l’écrivais à propos de Thibaud. La nudité des corps, celle des âmes, la vérité des sensations, tout cela a été naturel entre nous dès la première rencontre. Il n’y a rien à exiger. Mais j’apprends, lentement, à « laisser venir ». À te laisser venir vers moi, comme tu m’y invitais hier soir, au lieu d’envahir ton espace. Je te laisserai venir, aussi, s’il te prend l’envie… Aucune explication ne sera nécessaire, aucune promesse ne devra être tenue. Je suis guéri, tu sais ?
Je t’écrirai sans doute plus longuement les jours qui viennent.
Je t’embrasse en te souhaitant beaucoup de force dans le « rester vrai ».
Samedi 24 avril

Marie a répondu à mes messages. Elle m’envoie des corrections à faire dans ce journal dont je lui ai envoyé le texte. Elle écrit aussi :
> Tout était vrai, juste et pleinement justifié. 

Oui, c’est quelque chose que j’ai envie de cultiver, le plus souvent possible, avec les personnes que j’aime…
Mais tu as permis cette vérité… Lorsque tu accueilles tellement mes pensées, mes ressentis, il est sûr qu’il est permis d’être vraie !

>Je te laisserai venir,
>aussi, quand tu voudras, si un jour il te prend l’envie…
>Aucune explication ne sera nécessaire, aucune promesse ne devra
>être tenue. Je suis guéri, tu sais ?

J’aimerais beaucoup venir un jour vers toi, toute seule.
Nous sommes bien arrivés hier soir, nous avons pris le bus. Le trajet était joyeux, parce que Michel listait tous les moyens de transport qu’il connaissait. Je dégustais le moment passé avec lui. Quelques pincements au cœur de voir passer quelques endroits qui me rappellent de cuisants souvenirs.
Mais ce voyage a comme passé un baume sur mon cœur, ton amour m’a réchauffé, massé, entouré, c’était tellement bon ! […]
Je suis bien, toute seule, alors que cela ne m’est pas arrivé depuis très longtemps.
J’étais heureuse de faire toutes ces choses aujourd’hui. Nous avons fait ensuite une autre exposition, puis visité une librairie, fait les courses… Il prend son bain, maintenant, et nous allons manger ! J’ai l’impression que les journées sont longues, pour faire des milliers de choses. Je suis sereine, à peu près. Disons que je suis sereine dans les choix que j’ai faits, j’aurais étouffé, sans doute, dans la relation avec Thibaud.
Je vais ajouter quelques modifications dans ton texte.
Et encore :
>Dis-moi ce que je peux faire pour atténuer les
>difficultés de ton retour : t’écrire des mots d’amour, …

Les mots d’amour sont bienvenus… Je suis guérie moi aussi !
Même si je suis plus proche de l’amitié profonde que de l’amour amoureux…
A quoi je réponds :
Moi aussi, car je repense aux moments heureux sans éprouver la moindre nostalgie.
Si l’amitié profonde est une relation ouverte, qui ne cherche pas à endiguer les désirs, les moments de folie et quelques baisers volés… alors je veux bien parler d’amitié. Avec des mots de l’amour, parfois, pour en exprimer la saveur.
Le soir, elle m’écrit encore :
Aujourd’hui, j’ai amené Michel à son papa. On a pris un café.
Je lui ai dit tout simplement que je t’avais vu, avec d’autres personnes. Il n’a rien dit. Il était très content de ses cadeaux.
Je crois que quelque part il sait quelque chose, mais qu’il ne veut rien en dire ou ne pas se l’avouer. Je crois que c’est mieux comme ça. Je suis soulagée et libérée de lui avoir dit, tout simplement, sans qu’il puisse entrer dans ma vie privée…
Puis on s’est dit au revoir au bord du trottoir… Ils ont traversé tous les deux. Et j’agitais la main pour dire au revoir à Michel… qui me lançait « bon travail ! »…
Je me retourne et je tombe dans les bras de Robert, qui observait la scène.
C’était bon de le revoir. Il m’a proposée de venir chez lui un moment.
J’ai accepté, parce qu’il le proposait, alors que ça faisait des semaines, depuis la rencontre avec Thibaud, qu’il ne laissait plus de possibilités de passer des moments seuls. J’étais heureuse de le voir.
On a parlé, aussi de Thibaud, c’était bien. Quelle intelligence du cœur et de l’âme il a. Des relations humaines, de moi.
Je te le dis, même si tu es jaloux, parce que c’est merveilleux pour moi d’avoir pu dire, à toi, à lui, à Thibaud, les choses qui me tiennent à cœur.
Il m’a dit une phrase qui m’a émue : que j’étais libre, que je voulais le rester, que je cherchais des relations belles et bonnes, que je vivais toujours profondément, mais qu’il était impossible d’essayer de m’enfermer. Il a tout compris, ce que vivait Thibaud, ce qu’il pensait, grâce aux quelques mots que je lui ai dit… Ah !… Si je l’aimais, extérieurement, ce serait un amour fou et extraordinaire…
Il savait aussi, sans que je lui aie dit quoi que ce soit, que j’étais partie avec toi. Il était jaloux que je ne sois pas partie avec lui en G. En fait, il était très jaloux, de Thibaud, de toi… De tous les hommes que je peux apprécier… J’aime cette jalousie parce qu’elle ne m’encombre pas du tout.
J’ai compris que j’étais libre, qu’il fallait que j’aille au fond de l’abîme, que je rencontre vraiment cette Lilith, plus qu’un peu, que je devienne femme, encore. Que je fasse la rencontre de moi-même, de ma liberté, jusqu’à jouir de ma liberté, jusqu’au bout du chemin, jusqu’à jouir, encore jouir.
Les êtres que j’aime ne peuvent pas combler ce besoin, c’est à moi que revient ce travail, cette recherche.
Tous les conformistes du monde ne m’enlèveront plus jamais ça. Je suis rentrée ensuite pour travailler, plusieurs heures. Puis, je me suis fait jouir, encore et encore, à ne plus savoir combien, pendant une heure, ou deux, je ne sais plus.
En écoutant Barbara, ses chansons qui prennent tellement au cœur, tellement elle est ce que j’aime chez les femmes, ce que j’aime chez moi. Je pleure, chaque fois que je l’écoute, je tressaille… C’est toujours un ouragan qui me prend lorsque sa voix envahit la pièce. Je voudrais chanter, encore chanter, comme elle, la vérité de l’amour, de l’amour encore.
J’ai joui, comme si pour la première fois, je jouissais juste de ma liberté, et non pas du manque d’homme, d’un homme qui me caresserait. Je ne voulais pas ça, je voulais me faire jouir, toute seule, avec Barbara, avec la musique, avec moi-même, avec mes souvenirs, et mes espérances, avec la beauté de la vie dans le cœur, avec la tendresse.
Ce soir, je vais sous Paris, seule.
Je t’embrasse,
Marie
Je réponds :
Je ne ressens plus aucune jalousie vis à vis de Robert, et je suis de nouveau heureux qu’il compte parmi tes confidents et amis de cœur. J’aurais été jaloux de lui (et de tout autre) si tu lui avais donné ce que je n’osais prendre, enfin tu comprends… Et encore, j’ai tellement reçu de toi pendant ce séjour ! Je t’ai eue entière pour moi ;-) ce qui a balayé toutes les rancunes, regrets, frustrations, idées noires (oui, j’en avais). […]
J’ai tellement évacué ma rancœur que j’en suis triste pour lui : il a « presque tout » pour être l’homme de ta vie, et certainement il rêve d’une femme comme toi. J’ai plus de chance car je n’ai pas cette ambition. Ce que nous vivons en dehors des conventions sociales (et de tout projet de vie) peut exister dans ton espace de liberté intérieure. J’aime l’incertitude, l’insolite de nos rencontres. Je peux les savourer, maintenant que tu m’as libéré de toute attente.

> J’aime cette jalousie, parce qu’elle ne m’encombre pas du tout.

J’avais envie de le rendre jaloux, c’est réussi. Entre Robert et moi, ces histoires d’invitation ont été un combat corps à corps. Un peu ridicule, certes, mais j’avais besoin de cette partie de bras de fer avec lui pour effacer la tristesse d’un soir de pleine lune, et mon cœur lourd, lourd, l’été dernier, quand tu m’as quitté pour aller le rejoindre.

> Je suis rentrée ensuite pour travailler, plusieurs heures. Puis, je me suis
> fait jouir, encore et encore, à ne plus savoir combien, pendant une heure,
> ou deux, je ne sais plus.

Quelle surprise… Et quelle évidence !
J’avais plusieurs scénarios dans ma tête pour ton retour. Le premier, que tu deviennes chaste et que tu te défonces dans le travail. Le second, que tu ailles te défouler dans les bras d’un homme avec la peau douce et une belle queue — bien que tu m’aies dit que c’était fini avec JM. Le troisième, que tu tombes encore amoureuse :-(
Mais la quatrième voie, celle de l’évidence, c’était que si la femme en toi se réveille, Lilith ou oiseau blanc, elle n’a pas besoin d’aller puiser son énergie ailleurs.

[Suite]

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Lundi 22 août 2005 1 22 /08 /Août /2005 00:00
Dans mon journal, le 8 mars 2004

Un an a passé. Marie m’écrit :
Ma relation avec Jean-Marie s’effiloche de plus en plus. Hier, il a encore eu un comportement que je juge inacceptable, voire maltraitant. Pourquoi est-ce que je reste depuis des mois avec un homme qui n’a pas la même sensibilité que moi, qui me parle mal, qui est incapable d’écouter, même si tout cela n’est pas de sa faute, d’ailleurs, comment incriminer qui que ce soit ?
C’est mon choix qui est mauvais! Comment sortir de cette névrose : l’oubli que j’ai le choix !!!
[…]
Pourquoi est-ce que je donne trop et pas assez en même temps ?
Pourquoi gaspiller mon temps avec des hommes qui ne me conviennent pas ?
Pourquoi la vie passe trop vite.
Angoisse de la mort, peur de la mort, parfois à en avoir mal au ventre, angoisse de n’avoir pas fait ce que j’avais à faire.
Peut-être est ce la prise de conscience de mon existence ? Ça fait mal.
J’en ai marre d’être seule, je voudrais du bonheur, je ne le trouve plus, avec un homme, les illusions sont parties, elles ne reviendront plus. Bonheur d’être avec Michel, bonheur complet.
Manque de tendresse, envie d’être touchée, caressée, massée, c’est pourquoi à chaque fois que je te vois, c’est ma demande pressante : massage, massage massage. Je voudrais connaître une adresse de masseur pour payer le droit d’avoir un corps.
Besoin du contact humain comme un enfant, me blottir, me serrer, m’engouffrer dans l’odeur de l’autre, peur de la sexualité, peur du désir de l’autre. Je ne supporte plus le désir de l’autre.
Je suis blessée, comment les gens peuvent ils vivre des choses pareilles ?
Des larmes coulent, l’émotion monte, comment la vivre, avec qui, pourquoi ?
Pourquoi être avec quelqu’un si c’est pour s’appuyer dessus ?
Mais peut on vivre sans les autres ?
Il faut paraît-il être toujours performante, solitaire, chevalière, combattante, indépendante, et gna gna gna…
Mais elles sont où les princesses qui rêvent d’un homme avec qui on fait 10 enfants ?
Où enfin, elles pourraient accepter d’être femmes sans avoir à se battre contre quelque chose ?
Où elles pourraient s’épanouir sans être un sein qui pend avec la dernière tétée de son petit dernier ?
Merde, Maupassant est passé par là, c’est vrai, les familles nombreuses, c’est comme des animaux.
Pourquoi avoir envie de rencontrer un homme pour ce qu’il m’apportera et non pour ce qu’il est ?
Je lui réponds :
Je ne sais plus quoi écrire, j’ai besoin de te revoir, car je me sens comme une météorite qui arrive d’une autre planète, le cœur encore chaud…

Non, la vie ne passe pas vite… Elle s’étire à l’infini, plus tu savoures les moments de bonheur. Le temps d’arrête quand on s’y abandonne, tu le sais trop bien !
Vendredi 18 mars 2004

Je suis sur le départ d’un voyage qui me conduira dans plusieurs pays d’Asie. Escale à Paris, pour commencer.

Je me sens bizarre en marchant de la station de métro au studio de Marie. Un peu de lassitude, l’appréhension d’un climat de tension. Elle m’ouvre alors qu’elle vient d’endormir Michel. Il dort sur le grand lit et je la vois poser des coussins et des couvertures dans l’autre chambre : pour moi, sans doute. Simple confirmation que je suis venu revivre les mêmes frustrations…

Elle me serre dans ses bras. Je sens de la douceur, du bonheur, elle bénit déjà mes mains sur son dos… Puis elle m’invite à m’asseoir à la cuisine et je la vois transporter Michel vers sa chambre. C’est aussi mon cœur qu’elle transporte car je comprends que nous allons dormir ensemble.

Nous restons assis sur le futong, un moment, à bavarder. Elle me dit que plein de belles choses lui sont arrivées. Elle travaille beaucoup, elle manque d’argent, elle est épuisée physiquement, mais heureuse. Je la vois faire des bonds, littéralement, comme un enfant comblé par la vie. Mais sa vie affective est restée telle qu’elle me l’a décrite par courrier. Elle ne peut plus supporter JM et ne le voit que lorsqu’elle a besoin de lui pour des services. Encore, cette semaine, il l’a plantée seule alors qu’elle l’invitait à faire la fête, et elle a passé le reste de la soirée à pleurer dans les bras de Thibaud, un ami de 46 ans avec qui elle a un rapport très tendre, mais « pas plus loin ».

Mes mains ont pris leur place sur son dos, et je passerai l’essentiel de la nuit à la masser et à la caresser, parfois même en dormant… La sensation est nouvelle. Je ne sens plus la carapace, son corps réagit, des douleurs ressortent, elle bouge beaucoup. En même temps elle en savoure la douceur. Mais son sexe est au repos complet. Je n’ai aucune envie de l’éveiller alors que le désir en moi passe par des cimes vertigineuses. Toutefois, je ne sens plus en elle de résistance au désir. C’est simplement le calme plat. Elle me dit qu’elle se sent engourdie et n’arrive plus à faire l’amour avec qui que ce soit. En même temps, elle me rend beaucoup plus de caresses que les fois précédentes, ses mains douces et sensibles parcourent tout mon corps et je ne la sens pas incommodée par mon excitation.

Avant de dormir nous parlons des projets pour demain. Je lui dis que j’aimerais revenir demain soir, mais elle est gênée. En fait, elle a demandé à JM de venir pour garder Michel le lendemain matin. En fait, elle va trouver une solution et annuler ce rendez-vous pour que je puisse revenir. Cette rivalité me plaît bien, pour une fois qu’elle tourne à mon avantage…

Le lendemain soir nous nous retrouvons à un repas entre amis où personne n’est supposé être au courant de notre relation. Mais j’ai l’impression que des effluves d’amour se répandent malgré nous. C’est le même lieu où nous avions échangé un regard interminable au tout début de notre histoire.

Je dors un peu plus, contraint par l’épuisement. Je fais un court rêve, dans lequel mon sexe est une truite qui ne pense qu’à se glisser dans le creux des rochers. Marie est très tendre mais vite saturée de sensations. Je lui vole un baiser, elle se rétracte, je lui demande de me pardonner pour ce geste, elle répond qu’elle n’a rien à me reprocher, c’est elle qui se sent « coincée ». Le désir est là, mais l’énergie pour le mettre en forme est absente, coagulée…

Marie me parle de Thibaud, puis de Robert, avec lesquels elle a des relations tendres mais non sexuelles. Quelque chose de profond vient de changer en moi : je ne ressens plus de jalousie à l’évocation de ces relations. Au contraire, du bonheur pour le bonheur qu’elle y trouve… Ma jalousie est partie parce que j’ai retrouvé une place près d’elle.

Juste avant qu’on se quitte, le lendemain, elle me dit qu’elle s’est sentie redevenir femme avec moi. Je l’embrasse en pleine rue malgré ses protestations.

Je n’arrête pas de penser à elle. A l’aéroport et dans l’avion jusqu’à Bangkok, Je réalise soudain que j’aimerais l’inviter à mon voyage au Portugal dans quelques semaines. J’ai un plan pour le voyage et le séjour. Je lui écris d’une borne Internet. Elle me répond, le 23 mars :
J’ai envie de dire oui, de partir avec toi.
Mais toujours, il y a cette culpabilité, cette réticence, ce sentiment qui m’a empêchée de partir avec Robert en G. (que je suis conne !), l’impression de profiter de l’argent des autres, de donner mon corps en échange ou même pas, de n’avoir rien à donner.
Aujourd’hui, j’ai l’impression d’entraîner Thibaud, comme tu le disais, dans un même engrenage. Vais-je vraiment aliéner tous les hommes autour de moi ?!
C’est parfois le sentiment que j’ai. Et puis lorsque je suis avec toi, avec Robert, je me sens revivre, j’ai besoin de votre amour pour survivre.
Et puis des fois, je me dis, mais non, j’aime, parfois à certains moments seulement, et je ne peux pas détacher l’amitié de la sensualité, je suis comme ça, je n’arrive pas encore à m’accepter telle que je suis.
Thibaud m’a dit quelque chose qui était évident, mais j’ai réalisé quelque chose de chouette l’autre jour : je râlais encore contre le bordel qui envahit ma maison, et il m’a dit que c’était parce que c’était le bordel dans ma tête.
Mais j’ai compris en fait : je suis comme ça, j’ai le droit d’avoir une maison en désordre, je suis comme ça, je n’ai pas à vouloir atteindre quelque chose d’autre, j’en ai rien à foutre d’avoir une maison léchée !
Je m’en fous, je m’en fous, je m’en fous !!! ;-))))
J’essaie dans chaque domaine : les relations, les amitiés, les faits et gestes de tous les jours, ma manière de travailler, d’écrire, de recevoir, de donner, d’être, d’exister, c’est la mienne, seulement la mienne, je n’y peux rien, c’est comme ça.
Alors il y a des gens à qui ça ne plaît pas, c’est sûr, mais au moins, je vais arrêter d’emmerder les autres pour qu’ils changent. Ils sont comme ça !
Je n’ai parfois même plus envie de militer, ou pour autre chose. Tout bouge, c’est vraiment agréable. Je pensais que je stagnais dans une réflexion qui me mettait mal à l’aise.
Avec Jean-Marie, c’est de plus en plus pauvre, je m’aperçois qu’il m’a pris beaucoup d’énergie. Je ne supporte plus grand-chose, mais j’aimerais que ça se finisse dans les meilleures conditions, pour que ce qu’on a vécu malgré tout subsiste dans nos têtes et dans nos cœurs.
Je me rends compte à quel point il faut que je prenne soin des personnes que j’aime. Mais je ne me rends pas compte à quel point c’est important pour eux de prendre soin de moi.
De pouvoir me voir, de pouvoir les voir.
[…]
Alors oui, je viens à Fátima, c’est de la folie, mais j’aime être folle comme tu dis.
Je viens, j’espère que je ne regretterai pas, que je ne serai pas torturée par mes culpabilités, mes sentiments contradictoires.
Vendredi 2 avril 2004

Je viens d’arriver chez Séverine. Au cybercafé je trouve un message de Marie écrit mardi soir :
Cher Julien,

J’ai bien eu tes messages.
J’avoue avoir laissé passer quelques jours avant de te répondre.
Je n’ai pas faxé la lettre. Je m’en occupe demain.
Il s’est passé des choses très fortes pour moi ce weekend, je suis tombée amoureuse…
Je ne croyais plus cela possible, je m’aperçois à quel point l’amour, c’est fort, c’est beau, c’est incroyable, c’est magique.
Mais lundi, il est parti, c’est une histoire un peu compliquée, que je te raconterai si tu en as envie.
Je ne sais pas s’il va revenir. Je ne sais pas.
Si, je sais. Il y a des moments où je sais, où je suis convaincue qu’il va revenir, et il y en a d’autres où je me dis que les choses pourraient tourner autrement.
En ce moment même, il est avec une autre femme. Je te raconte tout ça n’importe comment, comme ça vient.
Je suis désolée si je ne prends pas de gants.
Je ne sais pas s’il lui fait l’amour, s’il est vraiment avec elle, où s’il passe du temps avec elle, pour lui annoncer notre relation.
Je n’ai aucune nouvelle, et je passe de durs moments.
J’ai quitté Jean-Marie, et dès que je verrai Robert, je lui dirai.
Même s’il revient avec elle, je ne peux plus toucher aucun homme après ce qui s’est passé le weekend dernier… à part lui.
Même si je me retrouve toute seule — sans lui — je serai au moins en accord avec ce que je ressens.
J’ai retrouvé des sentiments que j’ai tellement ressentis pour toi, pour notre relation.
Enfin…
C’est une grosse pierre qui me tombe sur la tête, et je passe autant des moments merveilleux, extraordinaires, même s’il est parti, que des moments terribles pour mon petit cœur.
Je ne sais pas ce qu’il adviendra de notre voyage au Portugal.
J’ai pris les billets, mais j’annulerai peut être le voyage.
Tout est si clair pour moi, dans ma tête, dans mon cœur, tellement plus clair que ces deux années à me tourmenter…
Je sais de nouveau ce qu’est l’amour.
Je pense à toi, à tout ce que tu m’as apporté, c’est toi qui m’a ouvert les yeux sur tellement de belles choses, sur des paysages seulement entrevus auparavant, sur moi, sur l’amour…
Je suis triste de t’annoncer ça.
Je suis peut être dure, j’ai des mots qui n’ont pas tellement à voir avec la tendresse que j’ai retrouvée pour toi…
Je t’embrasse très fort.
Je pense à toi aussi très fort, et ce ne sont pas des paroles en l’air.

Marie
Je lui réponds brièvement qu’elle est invitée sans aucune condition. Ce soir j’écris encore :
Amie de cœur,

Je t’ai répondu vite, hier soir, pour te faire part de ma réaction immédiate et sincère. Car je savais que des flots de pensées allaient me submerger et rendre plus difficile la tâche. […]

J’avais besoin de silence. Sonder mon cœur, retrouver les eaux profondes. Besoin aussi de parler avec Séverine, ce que nous avons enfin pu faire aujourd’hui. Jamais je n’ai autant apprécié en elle la sœur attentive, discrète, aimante, aimant tout ce que j’aime. Ce soir, nous sommes sortis dîner avec J., un Américain de ses amis. Sur le chemin du retour, elle a aperçu son jeune amant belge qui va bientôt quitter la ville. Nous avons continué à marcher en silence, absorbés dans nos pensées. Puis elle m’a dit qu’elle avait fait sien un principe de J. : considérer tout ce qui nous arrive comme une célébration, un cadeau du ciel, avant même de juger si c’est bon ou mauvais. J’ai senti un poids s’enlever de mes épaules.

Nous sommes arrivés à la maison. Je suis monté sur la terrasse — je dors en plein air, dans les bruits de jungle, d’animaux et de temples. Elle est venue me dire bonsoir, je l’ai prise dans mes bras, son corps délicieusement frêle, plein du désir qu’elle avait de S. Je l’ai remerciée d’être là. Puis j’ai eu envie de t’écrire.

Après cette journée mouvementée, je n’ai rien changé de ce que je te disais hier : tu peux venir au Portugal, Michel et toi êtes mes invités, il n’y a jamais eu aucune condition et tu sais que je respecte les inclinations de ton cœur. On a tant de choses à se dire… Mais, si tu n’as pas envie de venir, tu peux annuler. Simplement, avertis-moi assez vite pour que je fasse modifier ma réservation d’hôtel.

La seule chose que je peux ajouter, ce soir, c’est que j’avais une forte prémonition de ce que tu allais vivre, renforcée chaque fois que tu me parlais de Thibaud. Depuis dimanche j’étais pétri d’angoisse. Car j’avais aussi une pensée égoïste : que cela ne t’arrive qu’après notre séjour au Portugal. Égoïste, sans doute, pour un jugement extérieur, mais pure quand je la relie au fil invisible de ma vie.

J’aimerais mourir ce soir avec cette seule pensée figée dans mon cœur.

Des chiens sauvages se sont mis à hurler autour de la maison.

Je t’embrasse

Julien
Mardi 6 avril

Je reçois un message de Marie auquel je réponds tard le soir :
Cher Julien,

Je n’ai pas pu te répondre avant.

Je passe des moments merveilleux, mais aussi des moments difficiles, parce que Thibaud est un homme qui ne me laisse jamais jouer, qui est merveilleusement tendre, terriblement intelligent…

C’est en même temps très passionnel, fusionnel, et aussi parfois dur, parce que cela fait bouger tant de choses en nous.

Je veux rester près de lui, même si notre relation tempête ne dure pas, je veux rentrer en moi-même et en lui pour aller jusqu’au bout de nous.

Il m’est impossible d’aller au Portugal.

C’est vrai que j’ai hésité, enfin j’ai des regrets, de ne pas retrouver ta douceur.

Je ne pensais pas que Thibaud était un homme aussi fou, extraordinaire, artiste, sensible, extrêmement sensible, et tellement fort.

Tu avais raison, ta prémonition était la bonne !

Je repense souvent à notre relation, qui a beaucoup de points communs, dans la délicatesse de l’écoute de l’autre, dans l’amitié profonde, dans la tendresse immense, mais il m’oblige à me mettre à nu devant lui, ce qu’on n’a pas pu faire entièrement, parce que tu étais loin, parce que tu es moins exigeant. Parce qu’aussi il réclame une franchise absolue, sur tout, d’un seul coup, sans progression comme on a pu le faire nous, au long des mails.

C’est mon sentiment aujourd’hui. Mais j’ai envie de t’écrire, laisse moi le temps, j’ai envie de t’écrire plus longuement.

Je t’embrasse très fort.

Marie
Je lui réponds :
Tendre Marie,

Tout ce que tu écris me remplit de bonheur, même si je ne puis être comblé. Tu t’adresses au plus profond de moi, au cœur de mon amour que rien ne peut blesser quels que soient les obstacles. Je n’ai jamais cessé de t’aimer avec la fougue que tu as retrouvée, même si tu la ressens aujourd’hui dans les bras d’un autre homme.

Ce ne sont pas les relations qui se ressemblent, je crois, mais la puissance d’une vie enfin déraisonnable, de la jouissance de l’âme qui prolonge celle des corps. Je la perçois aussi chez l’homme que tu évoques, au point de l’aimer à travers ton amour.

Je suis très touché que tu m’aies écrit, que tu aies entendu ce que j’exprimais, alors qu’il doit être difficile de mélanger ces effluves de bonheur à l’amertume de mes sentiments. Touché aussi que tu aies envie de m’écrire plus longuement. J’espère que tu en trouveras le temps et l’énergie… J’aime le souffle de ton écriture ; c’est de toi que j’ai reçu un des plus beaux textes écrits par une femme amoureuse : le récit inachevé de notre rencontre à M.

Ce soir j’ai envie partager quelques sensations. Me mettre à nu, la distance aidant à préserver la pudeur.

Il y a de la colère en moi, mais elle n’est pas dirigée contre toi, ni contre Thibaud, ni contre moi-même… Contre les dieux, peut-être ? Ils s’en foutent, les cons. La raison de cette colère, tu la connais, mais j’ai toujours l’impression de ne pas avoir su te l’exprimer. Je vis des choses, ici, qui lui donnent un autre éclairage, qui me font prendre de la distance et me permettent de trouver d’autres mots, d’autres solutions peut-être.

Je vais commencer par quelque chose d’intime qui n’a rien à voir avec notre histoire. Hier soir, Séverine m’a emmené dîner avec un groupe d’amis. J’ai cru que c’était par hasard, mais elle m’a avoué qu’elle avait tout calculé en me laissant seul en bout de table, face à une chaise vide. La place a été prise ensuite par une femme arrivée en retard : Marina, une Italienne d’une trentaine d’années, peau sombre et yeux clairs, très mince avec un buste de vierge, le type même de la femme fatale latine qu’en temps d’ordinaire je n’apprécierais pas. Mais un « beau paysage », comme dit Séverine… Elle me regardait intensément et m’invitait à lui parler en italien. Marina était un peu saoûle, d’après Séverine, et elle avait dû pas mal fumer. Marina marijuana :-)

J’écoutais son voisin J., un colosse d’écrivain américain, tendre, spirituel, attentif aux autres… Il passe pour un grand séducteur et j’essayais de comprendre son truc ;-) Marina conversait surtout avec une autre italienne assise à côté de moi, tout en me lançant des œillades assassines. J’étais distrait car je regardais Séverine à l’autre extrêmité de la table. Son sourire magnétique, ses lèvres douces, me demandant si j’oserais lui voler un baiser à la pleine lune. Mais je n’ose plus rien voler, je ne m’autorise qu’à respirer l’odeur de ses cheveux. A la fin du repas, Marina m’a demandé où j’habitais et combien de temps je restais. Quand nous nous sommes embrassés elle m’a serré fort. Elle sentait la femme sauvage… Je suis rentré à pied avec Séverine, silencieux. Sur la terrasse, je l’ai prise dans mes bras, j’ai glissé mon visage dans son cou. Ni baiser ni caresse.

Une fois seul, j’ai écrit un peu. Puis je me suis allongé sur le grand lit, protégé par la moustiquaire. Là, mon sexe s’est mis en colère. La lune coulait à flots sur ce lit trop grand et j’avais envie d’une femme. Je repoussais les pensées qui allaient vers toi, comme des torrents de pluie qui s’engouffrent dans la terre brûlante : je ne voulais plus souffrir, plus sombrer dans la nostalgie. Je voulais une femme, putain de merde, là, tout de suite, avec un corps, des odeurs, des sentiments de femme, une VRAIE femme !

Je voulais une femme ruisselante de désir, cruelle et exigeante. J’étais furieux de ne pas avoir suivi Marina qui représentait pour moi, dans l’instant, cette énergie diabolique. J’avais plein de raisons de ne pas essayer, de rester raisonnable, mais je les ai balayées pour canaliser la colère dans mon sexe pointé vers le ciel, vers la lune pleine, croupe divine. Trois fois cette nuit j’ai joui en criant de plaisir.

J’étais furieux de ne pas avoir laissé l’homme sauvage s’exprimer en moi. C’était tellement simple ! Qu’est-ce que je craignais ? Que Marina me fasse la morale ? Qu’elle rie de ma prétention ? Peut-être a-t-elle couché avec ce gros lard de J. ?

Quand j’ai lu ton message ce matin j’étais dans une grande tristesse (fini le voyage) et en même temps je me suis nourri de la belle énergie amoureuse dont il est imprégné. J’y ai retrouvé la saveur de tes lèvres qui ont embrassé les miennes pendant quelques secondes lors de notre dernière nuit. J’avais reçu ce baiser, aussi tendre et réservé que celui d’un premier amour d’adolescence, comme une plante assoiffée qu’on arrose en fin de journée. Tellement sauvage, aussi court qu’une belle histoire d’amour… Il y avait un parfum d’achèvement, une promesse jamais tenue d’apothéose amoureuse. Mais je retenais mon souffle pour ne pas altérer la magie de cet instant, sans chercher à le prolonger ni faire un geste qui aurait pu provoquer ton désir, ni que le mien s’interpose dans un rare moment de fusion. Ce baiser est encore sur mes lèvres, Marie, ma lumière, rien ne pourra l’effacer. Certainement pas une « Marijuana » collectionneuse d’hommes…

Je voudrais te dire une fois encore que je n’ai jamais cherché à reconstruire une relation fusionnelle avec toi. Thibaud n’a pas pris une place que j’estimerais être la mienne. J’ai encore besoin de te parler du non-désir, du non-rejet et de l’achèvement, bien que tu m’aies toujours affirmé que tu n’y croyais pas. (Je te propose de les vivre pour ce qui nous concerne.)

Dès notre première rencontre je savais que notre relation amoureuse intime prendrait fin un jour. J’ai entrepris de la vivre (et je crois que ce choix était aussi le tien) comme un merveilleux voyage. Un jour, on arrive au port, les corps se quittent, on retrouve l’espace et le temps ordinaire d’une profonde amitié, et le désir s’éteint de lui-même. Ce n’est pas un fantasme, un truc pour te dire « encore une fois, s’il te plaît, une dernière fois… » J’ai vécu cet achèvement dans tous mes voyages amoureux. Je n’ai jamais souffert d’une séparation et n’ai jamais laissé seule une femme frustrée. Ce n’est pas non plus une séparation absolue car il m’est arrivé parfois de retrouver un instant d’intimité avec une ancienne amante, un peu comme on se raconte des souvenirs de voyage. C’est la vie qui décide, pas nous.

Quand tu m’as parlé de Robert, j’ai vraiment cru que tu allais vivre un grand amour et que nous étions arrivés au port. Il y a eu ce dimanche à V. où tu m’as parlé de lui toute la journée. J’ai été surpris, le soir, que tu proposes qu’on aille encore dormir ensemble à l’hôtel. Pour moi, cette nuit imprévue s’annonçait avec une saveur de dernière fois, et j’étais en accord avec moi-même pour la vivre ainsi. Ensuite, tu sais ce qui s’est passé… Un peu comme si tu m’avais jeté à l’eau au moment d’atteindre le débarcadère :-(

Cette blessure n’est pas encore refermée, même si je la ressens différemment. Aujourd’hui, je suis en colère contre les dieux qui se sont interposés chaque fois que je me sentais proche de la guérison. Il y a eu cette nuit terrible où j’ai éveillé ton désir jusqu’à ce que tu me prennes en toi, pour me rejeter ensuite avec un sentiment de dégoût qui me fait penser aujourd’hui à quelque chose d’incestueux. Peut-être m’avais-tu mis à la place de ton père ?

Il y a eu le soir de pleine lune aux BP, où tu m’as laissé pour rejoindre Robert. Il y a eu ton départ avec Robert, l’été dernier, quand j’espérais qu’on passerait quelques jours ensemble. Il y a eu notre dernière rencontre qui était trop courte — Robert, encore une fois — et maintenant Thibaud qui est arrivé trop tôt… J’espère que des vandales couperont la tête au dieu qui a concocté tout ça ! Car ce n’est pas toi qui m’as rejeté, ce n’est pas Robert qui m’a trahi, ce n’est pas ton père ni Thibaud ni personne… C’est une heure d’extase qui manque à notre fin de voyage, qui hante mes rêves, qui me fait délirer aujourd’hui devant une femme droguée.
Les moustiques n’ont pas épargné mes pieds. Je vais au lit.

Mercredi 7 avril
Cher Julien,

Si tu ne l’as pas encore fait, je préfèrerais que tu attendes avant de tout décommander.
J’aimerais prendre le temps de comprendre des choses qui bougent en moi, et d’en parler avec toi.
Si tu as décommandé, ce n’est pas grave, on se verra de toute façon.
Le lendemain :
J’ai envie de t’écrire, oui!
Je vis quelque chose de bizarre. Un amour fou, amoureuse folle pendant une semaine, et puis plus rien, on s’est trop vu, c’était trop fort, on s’est rentré dedans, trop fort, trop vite.
J’ai l’impression de revivre certains sentiments de la relation avec toi et Robert, c’est peut être pas la même chose, mais c’est les mêmes ressentis…
Il est très fort, très rigide aussi. Aujourd’hui, je crois qu’on va redevenir amis, mais pas tout de suite, encore un peu.
Je suis un peu perdue, et j’ai décidé de ne pas trop réfléchir…
Je t’écris plus longuement, je dois courir…
Je t’embrasse,

Marie
Le bâteau continue à virer de bord. Il n’y a plus de vent dans les voiles. Le surlendemain :
Alors tu rentres en France avant de repartir au Portugal ?
Je suis dans un sentiment d’hésitation. J’ai très envie de venir.
Mon passeport sera prêt…
J’aimerais pouvoir le dire à Thibaud, mais j’ai bien peur qu’il ne le prenne pas bien…
Je t’embrasse,

Marie
Un jour plus tard (le 11 avril) :
Merci de tes beaux messages.
Le temps penche pour que je vienne…
J’avoue avoir très envie de découvrir Fátima…
Et j’ai envie de te parler, de te voir.
Je t’embrasse,

Marie

[Suite]

Par Julien Lem - Publié dans : Lire de bas en haut
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