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Mercredi 5 octobre 2005 3 05 /10 /Oct /2005 00:00
Ma relation passionnelle avec Grietje ressemblait en tous points à cette « vie de couple » dont j’avais rêvé pendant l’adolescence : la fusion parfaite, intellectuelle, affective et sexuelle, avec une « âme-sœur », rien de moins. Elle s’est délitée de la même manière que — je crains — de nombreuses « belles » histoires de couples se défont à courte échéance. Pourtant il n’y avait aucune agitation ni contrainte susceptible de créer des tensions. Je ne me souviens pas d’un mot déplacé ni du moindre sentiment de gêne ou de colère. Gretje était vraiment la compagne idéale !

Autour de nous, les choses étaient moins simples. Même s’il est vrai qu’Aimée, à cette époque, ne pouvait pas souffrir de rivalité avec Grietje, à qui elle n’avait rien à envier, elle a longtemps souffert de cette situation à cause de l’ingérence involontaire et malencontreuse de Grietje dans notre jardin secret. De plus, il y avait cette malaria qui la mettait à l’épreuve tout en me plongeant dans un sentiment de culpabilité. (Voir « Golf Links (3) ») Pourtant, en son for intérieur, malgré les apparences, elle me faisait confiance quand je lui disais que cette histoire aurait une fin — même si je ne savais rien de la porte de sortie.

Notre passion aurait pu devenir obsessionnelle comme dans le magnifique récit d’Albert Cohen, « Belle du seigneur ». Nous aurions pu nous consumer dans cet amour en fusion… Mais cela ne pouvait arriver parce que nous n’avons jamais été vraiment en couple. Plus tard, avec Marie, j’ai pu mesurer à quel point cette force destructive de la passion sortait comme un diable de sa boîte dès que nous nous offrions quelques journées de vie de couple.

Nous n’avons pas non plus connu de dégradation progressive de la relation. Le bonheur, le désir, la volupté étaient toujours au rendez-vous aveec la même intensite dans nos jeux amoureux. Je n’avais d’yeux, de mains et de sexe que pour Grietje.

Toutefois il est arrivé un moment où je me suis regardé en face pour constater que cette relation agissait comme un amortisseur de toute insatisfaction susceptible de me faire évoluer. Déjà, mon travail s’en ressentait : je découvrais les joies de la paresse. Mais surtout je devenais moins réactif, moins entreprenant, chaque fois que j’aurais pu me mobiliser pour une cause. Bref, je m’embourgeoisais… Un jour j’ai dit à Grietje que nous étions devenus un « vieux couple » — de ceux qui n’ont plus rien à se dire car chacun connaît intimement les pensées de l’autre et sait anticiper le moindre désir. Nous étions un vieux couple : ce seul constat nous a fait comprendre que la séparation était proche.

Grietje avait terminé son contrat, mais elle est restée un an de plus pour voyager dans la région. Cela nous a donné l’occasion de séparations d’un ou deux mois, qui n’étaient pas particulièrement douloureuses, mais qui n’étaient pas non plus irréversibles. Nous fêtions les retrouvailles, avec un peu de regret et de culpabilité car nous ne voyions pas venir cette fin annoncée, et nous redoutions d’être arrachés l’un à l’autre en laissant une plaie vive.

Aimée avait suggéré plusieurs fois que Grietje et moi partions en voyage pour aller « au bout de l’expérience ». L’occasion s’est présentée un hiver. Nous nous sommes retrouvés sur une plage tropicale, dans un lieu paradisaque fréquenté par quelques écologistes/naturistes qui vivaient dans des cabanes de branchages ou dormaient sur la dune. Je me souviens d’avoir accueilli Grietje au bateau. Elle arrivait avec deux jeunes filles rencontrées en voyage, une Allemande et une Luxembourgeoise. Nous avons pris le bus ensemble, puis marché pour atteindre notre plage. Les filles ont continué tandis que Grietje et moi nous sommes jetés au milieu des vagues. Nous avons fait l’amour dans la mer, et plus tard dans le lac qui s’était formé derrière la plage à l’embouchure d’un ruisseau. Grietje, la petite sirène, adorait faire l’amour dans l’eau.

J’ai un souvenir érotique de nous quatre étendus sur la plage. La jeune Luxembourgeoise était assez jolie et me regardait avec des yeux qui en disaient long sur la privation qu’elle vivait en voyage. Mais j’étais incapable d’aller vers une autre femme. Chaque nuit, je rencontrais Grietje sous la pleine lune et nous vivions des sommets de volupté.

Un soir nous avons perdu la tête dans la jouissance. Grietje a crié mon nom. Nous venions de traverser un mur de lumière, nous planions dans une extase jamais connue. Nous avons immédiatement su que cette apothéose était notre dernière rencontre. Le lendemain, la Luxembourgeoise m’a jeté un regard suppliant, mais j’étais devenu « simple ». Grietje et moi sommes redevenus frère et sœur ce jour là. Il nous est encore arrivé de dormir ensemble et d’échanger quelques caresses, mais jamais de rechercher une rencontre sexuelle.

La nuit qui précédait son départ nous avons dormi ensemble. Nous avions le cœur lourd, comme deux jumeaux sur le point d’être séparés. Je me souviens avec tristesse de la brume du matin et de Grietje montant dans le taxi.

Je n’ai jamais revu Grietje. Quelques mois plus tard, elle est partie vivre un an avec Hamid K. Puis elle est retournée en Autriche, où elle a épousé un artiste peintre que nous connaissions.

Nous avons échangé quelques courriers — des banalités que nos conjoints pouvaient lire à loisir. Les courriers se sont espacés. Je ne sais pas si elle a souffert de notre séparation, comme je ne sais pas ce qu’elle pense aujourd’hui de ce que nous avons vécu. Aimée m’a souvent proposé que nous allions lui rendre visite afin de guérir des douleurs anciennes. Il est possible que cela se fasse un jour.

J’ai mis longtemps à faire mon deuil de cette relation. C’est bien un deuil, car je sens que cet amour a été arraché de mon cœur, malgré la beauté du rituel amoureux qui annonçait la fin du désir. Je me suis séparé doucement d’une amante, mais j’ai vraiment perdu une sœur…

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Par Julien Lem - Publié dans : Lire de bas en haut
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Jeudi 29 septembre 2005 4 29 /09 /Sep /2005 00:00
Dans mon journal, lundi 26 septembre 2005

Bernadette est une jeune femme que j’admire beaucoup, pour des raisons que je ne pourrais exposer sans dévoiler son identité. Mariée, exclusive et loyale, on peut se demander ce qu’elle vient faire dans le journal intime d’un libertin…

Nous avions pourtant envisagé de nous rencontrer en cachette aujourd’hui. (« Dans un musée ? Mais je suis allergique aux musées et il le sait ! ») Le sujet de notre entretien était cela même qui l’a rendu impossible : la difficulté, pour elle, de trouver un espace pour son jardin secret, l’idée même de cet espace étant perçue par son compagnon comme une trahison, une rupture du contrat d’exclusivité.

Ce matin, je suis allé au parc M. en imaginant ce que j’aurais aimé dire à Bernadette si nous marchions ensemble. En fait, pour une raison inexpliquée, je n’avais aucun enthousiasme et je crains que ma présence n’eût été particulièrement ennuyeuse. Pour la première fois j’écris à partir d’une sensation de vide, au lieu d’être porté par l’émerveillement de choses extraordinaires.

C’était étrange de marcher dans un parc, de croiser des personnes de tous âges, et de n’exister pour aucune d’elles. Rester seul avec moi-même. Mon envie de ce moment ? Revoir une femme amoureuse, passionnelle, quitte à être possessive… Comment pourrais-je reprocher à Bernadette et son compagnon de se complaire dans la possession ?

J’ai repensé à Grietje, à la manière dont je raconterai la suite et la fin de notre histoire, puis le visage de Marie est revenu me pincer le cœur, car elle habite dans la même ville et je pourrais même la croiser au parc. La nostalgie a mis de l’aigreur dans mes pensées. Je suis rentré me réfugier loin du public.

Bernadette ne sera jamais amoureuse de moi, à moins qu’une météorite ne nous tombe sur la tête. C’est compliqué, une relation entre homme et femme, si l’on ne commence pas par coucher ensemble… Mais si l’on commence par coucher il y a des chances que la déception soit très rapide.

Elle me rendrait malheureux si je vivais le désir comme un manque. Elle réussit à éviter tout contact en se rendant hyperactive et perfectionniste dans des tâches matérielles qu’elle veut assumer seule, quitte à passer pour un tyran domestique. Elle parle très vite, par saccades, sans laisser la place d’un regard ou d’une respiration.

Un soir, je l’ai aperçue dans un peignoir brodé qui lui faisait une magnifique silhouette. Je n’ai pas osé lui faire de compliment. En réalité, j’avais honte de la regarder ainsi, alors que toute son énergie était déployée dans l’urgence, car sa fille venait de se faire mal et elle aussi. Je lui en ai parlé récemment. Echange de courriers :
Tu demandes aux gens de ne pas condamner moralement tes désirs, mais tu ne l’appliques pas à toi-meme il semblerait… ! ;o)

La honte c’est quand même un jugement assez négatif, non ?!

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Oui, là je me condamne pour plusieurs raisons. D’abord parce que je faisais comme si rien n’était. Il m’arrive souvent d’avoir envie de dire à une femme, même inconnue, que je la trouve belle, et je sais qu’il y aurait une manière de le dire pour qu’elle le reçoive comme un compliment (car la beauté n’est pas seulement un don), mais j’ai peur que dans ma manière de dire il passe quelque chose qui la mettrait mal à l’aise.
Nous avons aussi reparlé d’un rare moment de contact physique, il y a un peu plus d’un an. L’occasion était unique : nous étions en groupe avec trop peu de chaises pour s’asseoir. J’en aperçois une de libre, elle a les pieds dessus. Je lui propose de ne pas les enlever, et elle veut bien être massée…
Le jour où je te massais/caressais les pieds je ne ressentais aucune excitation, et pourtant j’avais vraiment du plaisir à te toucher, sans même me cacher (ni te cacher) que je te désirais aussi.

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Je devais avoir les yeux bien fermés alors ! ;o)

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Tu avais les yeux fermés, je m’en souviens. ;-)

Mais ça me renvoie au côté superficiel du désir. Souvent j’ai eu cette envie de te serrer dans bras ou de prendre tes mains. Je sais bien que si je te trouvais laide une telle envie n’existerait pas. Mais il y a aussi ce qui se passe lorsque la barrière (des convenances) est franchie. Sans lien affectif, je ressens le désir ou le non-désir de la femme, et dans les deux cas je suis déçu. Car le désir partagé sans lien profond, c’est un peu comme se saoûler la gueule à deux : le réveil n’est pas très agréable. Et le non-désir sans contrepartie affective, c’est le regard de la femme du chef de gare (voir « Non, pas toi ! »).

Si je reviens sur cet événement, ce n’est pas parce qu’il a nourri un fantasme, mais parce que c’est la seule fois que nous avons partagé quelque chose de « matériel » sans se plier aux conventions. Je me méfie des fantasmes et des significations symboliques qu’on peut projeter à partir de tels incidents. Mais je peux dire que je ressentais du désir et aucune honte de ce désir.

Après tout, ça me ramène à cette notion épicurienne, du désir vécu comme un excès et non comme un manque... Bon sang, c’est si simple. Tu comprends ?

Le désir-manque, par contraste, c’est celui de la cheffe de gare qui a envie que des petits cons viennent la peloter à travers ses habits, c’est le mien quand je te vois dans ton peignoir brodé et que j’ai envie/honte de te « prendre », c’est le tien quand tu fais tout pour ressembler à un ours des cavernes, sans grand succès…

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Par Julien Lem - Publié dans : Lire de bas en haut
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Dimanche 18 septembre 2005 7 18 /09 /Sep /2005 00:00
La suite de mon « voyage » avec Grietje n’est pas simple à résumer. A l’époque je ne tenais aucun journal, de sorte qu’il m’est difficile de reconstituer les méandres, les hauts et les bas de cette aventure qui nous a apporté autant de volupté que de souffrances.

Le premier point de discordance a été la découverte d’une impossibilité d’inclure Aimée dans notre relation, elle qui en avait pourtant été complice, à distance, pendant les premières semaines que nous avions passées ensemble (voir « 19 Golf Links (1) »). Nous nous sommes aperçus que, deux par deux, nous avions des relations harmonieuses, mais que cette harmonie virait à la dissonnance dès que nous étions tous les trois ensemble.

Trois événements ont perturbé l’insouciance dans laquelle nous nous étions installés. Bien qu’ils n’eussent aucun lien direct avec ma relation avec Grietje, ils allaient fortement influer sur le cours des choses.

Grietje avait un vieil ami journaliste, Peter, qu’elle accompagnait en promenade à cheval au club hippique. Tous deux étaient d’excellents cavaliers. Quelques jours après le retour d’Aimée, un incident tragique a eu lieu : alors que Peter était parti en avant dans la forêt au galop, Grietje et ses amis l’ont retrouvé inconscient quelques minutes plus tard, frappé au front par une branche. Il a été gardé en état de comma dépassé pendant 24 heures, puis la terrible décision a été prise de le débrancher. Ce n’était pas une décision facile pour une femme de 25 ans qui le considérait comme son père. Aimée l’a soutenue dans cette épreuve. La douleur a persisté longtemps car il subsistait une incertitude sur les causes exactes de ce décès : Peter était sous la menace car il menait des enquêtes visant à démasquer d’anciens nazis.

Le deuxième événement tragique a eu lieu deux mois plus tard. Nous avions passé un été difficile, après un déménagement, n’ayant pas encore installé un système de réfrigération. Aimée était très occupée à faire sortir de prison un étudiant un peu disjoncté qui s’était fait arrêter après avoir vendu son passeport. Dans cet état de faiblesse elle a attrapé la malaria, qu’elle a d’abord essayé d’éradiquer avec des méthodes de médecine traditionnelle, mais sans cesser pour autant son activité. Au bout de deux mois elle a dû se plier au traitement par la choloroquine. Elle allait mieux en hiver, mais par deux fois elle a eu de nouveau des crises en été, avec des souches de plus en plus résistantes.

Le troisième événement était notre mise en difficulté financière. Avec un petit groupe, nous avions réussi à obtenir une subvention importante pour un projet associatif, mais pour des raisons de lenteur bureaucratique il fallait compter un an pour que l’argent soit vraiment disponible. Que faire en attendant ? En dernière extrêmité j’avais obtenu un poste d’enseignant, mais l’exercice était difficile en raison de l’état de santé d’Aimée qui nécessitait des soins réguliers. Grietje m’a souvent remplacé auprès d’elle.

C’est dans ce climat un peu particulier que s’est poursuivie notre belle histoire d’amour. J’ai repensé à cette dégradation de la passion en lisant le magnifique roman d’Albert Cohen, « Belle du seigneur ». Nous avions tous deux besoin de nous évader de la réalité. Porté vers le mysticisme, à cette époque, je me suis fabriqué une explication simple de l’étrange affinité entre Grietje et moi : nous avions certainement vécu ensemble une ou plusieurs vies antérieures, et l’objectif raisonnable de notre rencontre ne pouvait qu’être de parachever cette union mystique… J’éclaterais de rire aujourd’hui en entendant de telles sottises, mais j’y croyais pour de bon.

Il est vrai que j’avais l’impression de vivre dans deux espaces différents, deux temps différents, deux univers parallèles qui n’avaient aucune chance de se rencontrer. Il m’était difficile de passer de l’un(e) à l’autre. Parfois je dormais chez Grietje, le reste du temps à la maison… Une double vie. C’était typiquement le genre de situation que nous avions évitée : autant ma vie avec Grietje était désengagée de toute contrainte, autant ma vie familiale impliquait une présence effective et efficace.

C’est avec Grietje que j’ai vécu la passion la plus aliénante de ma vie. J’ai récidivé quelques mois avec Marie, mais l’histoire avec Grietje a duré trois années, ponctuées par les rechutes qui affaiblissaient Aimée. L’insouciance avait cédé le pas à une sorte de fatalisme. Il nous était difficile d’échapper à la dépendance d’une sexualité voluptueuse.

En été, nous vivions de nouvelles échappées pendant qu’Aimée et Tony séjournaient en France pour retrouver des forces. Nous allions au cinéma, à des soirées organisées chez des amis, à des pince-fesses d’ambassade… Le premier secrétaire de son ambassade, un type très gentil mais pétri dans le catholicisme, zu steif, m’avait repéré comme un potentiel trublion de l’étiquette. Un soir, j’accompagnais Grietje à une réception à son domicile. Fier de mon savoir linguistique, je l’avais salué d’un « Serwus ! » tonitruant.
— « This evening we will only speak English, if you don’t mind… » m’avait-il répliqué d’un ton suppliant.
— « Tu es fou, middle-aged man », m’avait lancé Grietje. « On ne dit pas Serwus au numéro 2 de l’ambassade ! »

Nous rentrions sur son scooter bleu, savourant la fraîcheur nocturne des grandes allées. C’est elle qui pilotait cet engin que j’avais renoncé à maîtriser. Surtout, j’aimais me blottir contre elle et enlacer ses seins.
— « Behave yourself, Seelenbaumler ! »
— « Shall we go home have a nice fuck ? »
— « Du bist ein Gauner. »

Nous aimions la dérision, la provocation, tout en restant dignes, contrairement à ce que pourraient faire croire ces dialogues surpris dans l’intimité de l’espace « scooter ». Des hommes m’enviaient, ce qui n’était pas pour me déplaire. Des femmes essayaient de rivaliser avec Grietje, sans succès, car les périodes passionnelles m’ont toujours enfermé dans cette singulière pratique que l’on appelle « monogamie ». J’aurais même pu ressentir de la jalousie, mais Grietje ne m’en a jamais fourni l’occasion, étant aussi intoxiquée que moi.

Si l’on fait abstraction du contexte un peu particulier de cette aventure, j’ai fait l’expérience avec Grietje d’une vraie « vie de couple » avec tous les ingrédients présupposés : fusion amoureuse et sexuelle, exclusivité affective. Or je savais — pour avoir vécu tout autre chose avec Aimée — que ce rêve ne durerait que le temps du sommeil. Le réveil était d’ailleurs programmé puisque Grietje devait repartir en Autriche à la fin de son contrat. Nous avions donc trois ans pour trouver un moyen de sortir de cet « envoûtement » sans vivre un déchirement.

Longtemps plus tard, Aimée et moi avons compris que la souffrance et l’incompréhension qui ont affecté notre vie de couple, bien après le départ de Grietje, avaient une cause bien plus subtile que la transgression d’interdits sociaux et les circonstances dans lesquelles nous avons traversé cette période. Aimée a retrouvé au fin fond de sa mémoire une phrase, prononcée par Grietje, qui l’avait bouleversée sans qu’elle s’en rende compte. Elle lui avait simplement dit : « I don’t want to stand between you and Julien. » Cela pourrait passer pour anodin. Pourtant Aimée avait reçu cette parole comme une intrusion dans le jardin secret de notre relation. Personne, Grietje pas plus qu’une autre, n’avait un droit de regard sur notre vie affective. Il y avait donc un jugement implicite dans ce que disait Grietje, alors que cela n’était pas du tout son intention première. Le poison était versé.

Je me permets d’insister sur cette anecdote en apparence insignifiante car elle dénote l’importance de ce que, plus tard, nous avons appelé les « jardins secrets ».

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Par Julien Lem - Publié dans : Lire de bas en haut
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Lundi 12 septembre 2005 1 12 /09 /Sep /2005 00:00
—« Comment appelle-t’on cette ligne osseuse qui va d’une épaule à l’autre ? »
— « La clavicule… »
— « Ah oui, la clavicule ! C’est une des lignes les plus extraordinaires sur un corps de femme. »

Je glisse le majeur de ma main droite le long de sa clavicule. Un geste répété des dizaines de fois, mais qui me procure toujours un plaisir singulier : de l’épaule droite vers l’épaule gauche, d’un seul trait. Kate retient son souffle.

La clavicule qui me parle a 19 ans. Est-il nécessaire de décrire à quoi ressemble une jeune femme de cet âge ? Elle est tout cela, un mirage de lignes que je caresse du regard.

Cette histoire date de l’époque de mon « voyage » avec Grietje. Je suis en visite dans une école traditionnelle de musique et de danse où Kate fait ses premiers pas. Elle y séjourne depuis deux mois avec un petit groupe d’Européens. C’est Amanda qui l’a accompagnée dans cette petite ville où les touristes étrangers sont très rares. Amanda est une chanteuse italienne, « libérée » sexuellement et très courtisée, que j’aime bien et qui me le rend, sans que jamais nous n’ayons pu faire l’amour. Il nous arrive pourtant de dormir ensemble, mais rien à faire…

Kate a passé des moments difficiles dans cette école, harcelée par les hommes. Elle me confie cela alors que nous venons d’entrer dans sa chambre et qu’elle a laissé négligemment tomber son peignoir — comme si elle était seule — pour mieux tolérer les 40 degrés du mois de juin. Elle n’est pas du tout gênée par mon regard sur sa nudité, et je perçois dans son geste une invitation au respect.

Après une courte discussion, elle admet qu’elle perd son temps ici, avec un professeur incompétent, alors qu’elle pourrait étudier en ville dans une école de haut niveau. Les Occidentaux y sont bien accueillis, pourvu qu’ils fassent preuve d’un minimum de talent. Amanda était bien consciente de cela, mais je la soupçonne d’avoir emmené Kate pour son propre plaisir… Je ne lui en veux pas, elle a vraiment bon goût.

Nous convenons de repartir ensemble. Trois heures dans un autocar bondé en pleine chaleur. Grietje est absente jusqu’à demain et m’a laissé les clés de son appartement pour que je profite de la climatisation. C’est un soulagement pour Kate qui passe beaucoup de temps dans la salle de bain et vient me rejoindre sur le grand lit. Nous dormons nus… sous le tableau de Klimt.

Je ne sais plus vraiment ce qui s’est passé au réveil. Le soleil s’est levé bien avant nous, la femme de ménage n’a pas pointé son nez, bien lui en a pris. Nous étions dimanche, ou bien était-elle en congé ? Peu importe. Ma mémoire se recale au moment où Kate est à califourchon sur moi en train de me masser.

Ce n’est pas que les massages me plaisent, car je ne ressens aucun besoin d’être touché autrement que dans l’énergie du désir. Pouvais-je refuser l’offre de Kate ? Son toucher est dénué de sensibilité mais j’aime sa peau, ses doigts délicats, ses gestes tendres, son sourire d’enfant désobéissant. Surtout, je contemple ses lignes, encore une fois. Mes mains remontent sur ses cuisses, le long de ses hanches, autour de ses seins, dans un effleurement léger, jusqu’aux salières de la clavicule où elles se posent un moment. Je brouille un peu la touffe châtaine de son pubis. Elle rit. Les lèvres de sa vulve sont légèrement entrouvertes. Je me demande si elle a jamais fait l’amour avec un homme. Personne n’y a jamais fait allusion en ma présence.

Ses mains m’ont massé le cou, les épaules, le thorax, et descendent sur mon ventre. Je commence à avoir des frissonnements sans rapport avec l’intention thérapeutique de son massage… Mon arbre se dresse, entre nous, mais elle ne semble pas y prêter attention. Elle finit par caresser vigoureusement mon pubis, recevant à chaque mouvement un coup de verge sur le dos de la main. La tension du désir monte à son point culminant ; cette fois je masse ses cuisses avec force. Kate continue à sourire.

Je me suis redressé et l’ai prise dans mes bras en embrassant ses épaules et son cou. Mais cet élan de désir est contrarié par une sensation plus forte. Hier, elle m’a expliqué fièrement qu’une villageoise lui avait appris à soigner ses cheveux « avec du yaourt ». Mais elle a dû mal comprendre : le yaourt ne fait pas partie de la toilette de l’été, et c’est pour la peau que les femmes riches l’utilisent ici. De fait, Kate m’envoie une odeur suffocante de lait tourné qui me rappelle la boutique du laitier… Il y a deux choses qui se mélangent de manière singulière : cette odeur affreuse, et l’un des contacts les plus sensuels dont m’ait gratifié une femme à la beauté virginale. Il y a aussi le fait que je n’ai plus de gelée contraceptive, que je n’ai pas envie de rompre notre jeu érotique pour parler de sexes qui pourraient s’accoupler, de sperme et toutes choses qui n’ont rien à voir avec le plaisir à l’état pur… Tout cela me paraît faux depuis le départ, malgré l’extraordinaire volupté de nos caresses.

Nous nous sommes un peu écartés. Nos lèvres s’embrassent longuement. Je soulève ses seins très légers, les taquinant avec mes lèvres, jusqu’à la morsure. J’embrasse son sexe.

Je crois que nous en sommes restés là.

Le soir, Grietje est rentrée. Elle a bien ri que je n’aie pas su où elle avait caché la gelée, mais elle m’a reproché d’avoir pris le risque d’être surpris par la femme de ménage, ou, pire, un collègue de bureau…

Quelques mois plus tard, je suis de retour à mon domicile avec Aimée et Tony qui sont rentrés de voyage. Amanda et Kate nous rendent visite de temps en temps. Pendant la saison des pluies, la chaleur est devenue lourde. Une fois, je trouve Kate en train de se doucher dans la salle de bains. Nous restons enlacés un moment pendant que l’eau nous rafraîchit. Je bois ses lèvres, ses seins, son ventre. Elle roule mon sexe entre ses cuisses en riant.

Un autre jour, Amanda m’annonce qu’elle viendra dormir chez moi, accompagnée de Kate qui repart en Allemagne le lendemain. Nous habitons près de la station de taxis, ce qui sera très pratique, blablabla Amanda… Je suis seul ce soir là. Elles arrivent, toute pimpantes, alors que suis à l’atelier au premier étage. On prend un repas au bar du coin, puis je retourne dans mon atelier car je suis sur un de ces trucs intéressants qui peuvent m’occuper jour et nuit jusqu’à épuisement. Les filles sont en bas à papoter — je suppose. Dans la soirée, Amanda monte me chercher.

— « Prenez la chambre, je dormirai ici ! »
—  « Mais… ? »

Elle est repartie dépitée.

Je ne sais pas pourquoi je ne suis pas descendu les rejoindre. Pourquoi je n’ai pas baisé ces deux filles. Peut-être parce que je n’aime pas baiser ? J’ai besoin de sentir une vague de désir qui me relie profondément à la terre. Kate ne représente rien pour moi, au-delà d’une présence érotique. Mais peut-être ai-je eu envie de continuer à croire qu’elle n’avait jamais connu un homme, cette virginité fantasmée mettant en valeur son ingénuité, sa beauté librement offerte…  Une sorte de jouissance désincarnée, un appel à l’extase auquel je ne savais pas répondre à cette époque ?

Il est vrai qu’elle représente pour moi la quintessence du désir. Souvent, quand une jeune amante est sur moi, les mains caressant mon pubis, je serre ses doigts autour de mon arbre, je ferme les yeux et je repense à Kate.

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Par Julien Lem - Publié dans : Lire de bas en haut
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Vendredi 9 septembre 2005 5 09 /09 /Sep /2005 00:00
En pays de mousson, les premières pluies sont annoncées par des journées de chaleur suffocante ; le défilé des masses nuageuses est souvent ponctué par des orages de poussière. L’air devient irrespirable.

Grietje et moi : deux chrysalides grandissant ensemble dans le cocon de son appartement luxueux. Tentures, nattes et meubles de canne, du bleu un peu partout — les blondes aiment le bleu qui le leur rend bien — des impros de John Mclaughin et des valses de Strauss… Au dessus du lit — on pouvait s’y attendre —, le célèbre tableau de Klimt, der Kuß. Pas un brin de poussière, Seraphina la femme de ménage veille au bien-être de sa patronne tout en me lançant des regards lourds de réprobation. Sous ses yeux de chrétienne exemplaire, l’Europe entière n’est-elle pas en train de sombrer dans l’insouciance et la luxure ?

Nous sommes des enfants terribles que n’aurait pas désavoués Cocteau. L’autre soir, Grietje a oublié de rincer la passoire des spaghetti, et le lendemain c’est le drame. Elle n’obtient aucune indulgence, même après avoir fait la preuve à Seraphina que quelques minutes de trempette permettaient d’en faciliter le nettoyage.

Comme des adolescents en proie à une pulsion incestueuse, nous sommes de plus en plus troublés par le contact et la nudité. Une puissante vague de désir est en train de monter. Nos étreintes sont de plus en plus incoercibles, signe de la fin prochaine de nos semaines de cohabitation innocente. J’ai écrit à Aimée ce que je vis avec Grietje. Elle a aimé ma lettre et l’a même fait lire à sa mère.

Il y a quelque chose d’électrique dans l’air et dans nos cœurs. Le ciel est devenu si sombre, par dessus le regard bleu de cette femme qui n’a de cesse de m’envoûter. À travers la terrasse, le vent nous apporte déjà des effluves de pluie, comme une promesse de liquéfaction.

La tension arrive à son paroxysme le jour où ma sœur-amie entre dans son cycle menstruel. C’est la première fois qu’elle en parle — la première fois que cela fait sens pour nous. Un peu comme si elle venait d’atteindre la puberté. Notre réponse est un désir exacerbé. Toute ambiguité est maintenant levée sur le devenir de notre relation « fraternelle » : nous allons goûter tous les fruits défendus, jusqu’à satiété.

Grietje et Hamid continuent à passer des heures allongés en silence, sans se toucher, dans l’énergie du désir. Quand il comprendra qu’elle est amoureuse d’un autre homme il se mettra très discrètement en retrait. Ce n’est qu’à la fin de notre aventure qu’il la retrouvera car elle ira vivre avec lui pendant un an, en Australie je crois.

Le dimanche matin, Grietje m’annonce avec beaucoup de pudeur qu’elle est « prête ». La veille, elle a demandé à Hamid de la laisser seule. Dehors, le vent livre bataille avec lui-même. Nous sommes allongés sur une natte à même le carrelage, parfaitement calmes, à l’écoute du ciel qui n’en finit pas d’attendre la pluie libératrice. Soudain, une ondée d’air frais se faufile en silence, comme une caresse insistante, puis dans un grondement orgisiaque le fleuve divin se déverse sur la ville assoiffée. Des gouttes lourdes de poussière, d’abord, puis un torrent limpide qui ne tarde pas à inonder la terrasse en projetant des éclats loin dans la pièce. Nous buvons cette pluie en même temps que le nectar du désir. À travers la fine étoffe de coton bleu, deux petites montagnes arborent des pointes triomphantes ; ma main droite glisse vers l’une d’elles. Pas de résistance, cette fois, la montagne envahit ma paume, un frottement léger appelle mes lèvres, puis la peau tendre de son ventre s’offre à une caresse plus ample, comme un ruisseau ondoyant sur ce corps désiré et si longtemps évité.

Grietje me découvre, s’empare de mon arbre et l’attire dans son jardin. Délicieuse brûlure… Elle me glisse à l’oreille : « Oh dear, I had forgotten that it is so good ! »

Je m’abandonne à cette sensation tellement nouvelle et déjà frappée de l’évidence d’un « grand retour ». Elle se redresse, me culbute sur le carrelage, se pose à califourchon et demande que je la prenne très fort. Bientôt la foudre du plaisir nous surprend par sa violence.

J’ai oublié la suite. Nous avons dormi, sans doute. Ce dimanche — la femme de ménage est en vacances — nous avons fait l’amour quatre ou cinq fois. Notre boulimie de jouissance est insatiable. La pluie ne cesse de tomber. Grietje suggère qu’on baptise cette journée « L’empire des sens », bien qu’elle n’ait pas vu le film.Gisela n’aurait pas apprécié — ni le film, ni le récit de cette rencontre sauvage. « Weißt ihr was sich gehört ? »

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Jeudi 8 septembre 2005 4 08 /09 /Sep /2005 00:00
Il y a longtemps que je remets à plus tard la rédaction du souvenir d’une relation amoureuse qui a pris trois ans de ma vie dans un passé lointain. Ce n’est pas facile en l’absence de notes rédigées au quotidien ; tout me semble appartenir aujourd’hui à une vie antérieure sur une autre planète. C’est l’histoire de la rencontre de deux « âmes-sœurs », un éblouissement à l’origine d’une lente dérive vers la passion dans la plus complète insouciance.

Grietje a 25 ans au début de l’histoire. Bien que notre différence d’âge ne soit pas très grande (10 ans) elle ne tardera pas à m’appeler my middle-aged friend en public et Seelenbaumler dans l’intimité — terme intraduisible en allemand autrichien… Elle maîtrise trois langues (en plus de la sienne) ce qui lui a donné accès, pour son premier emploi, à un poste important de secrétariat dans une ambassade. Elle bénéficie d’un appartement de fonction situé dans un quartier chic, Golf Links : de belles avenues ombragées et de belles terrasses.

Grietje et Gisela sont toujours ensemble. Certains les prennent pour deux sœurs. Nous faisons leur connaissance dans une fête nocturne chez des amis communs, une de ces soirées où l’on pouvait compter quinze à vingt nationalités différentes. La leur ne m’est pas indifférente puisque ma première « fiancée » était d’une famille autrichienne vivant au nord de l’Allemagne. Mais Grietje est plus marquée par son origine ethnique, blonde avec des traits qui suggèrent un lignage plus à l’est, d’origine tchèque me dit-elle.

Elle m’a plu. Mais beaucoup de femmes me plaisent… C’est l’époque de ma vie où j’ai eu le plus d’aventures « sans lendemain » avec des jeunes femmes libres et libertines. Le lendemain de cette première rencontre, Aimée est partie passer quelques jours avec un amant. Sa polyandrie est moins affirmée que ma polygynie ; nous ne vivons pas les mêmes amitiés tendres de la même façon ni pour les mêmes raisons, mais nous les vivons en parfaite complicité.

J’ai eu envie de revoir Grietje avant qu’elle ne réponde à notre invitation, mais surtout de la voir sans son ange gardien Gisela. Première tentative : je lui ai rendu visite sur son lieu de travail. Elle s’est sentie un peu perturbée par cette irruption de vie privée dans son univers professionnel. Les gens sont très anständig (comme il faut) dans l’univers calfeutré d’une petite ambassade, et dieu sait ce qu’un méditerranéen pourrait être tenté de faire pour mettre de l’ambiance… Elle me reconduit donc avec empressement à la porte de son bureau en me confiant son adresse et une invitation à dîner à titre de consolation.

Nous avons dîné tous les quatre, avec Aimée et Tony. Grietje doit partir en congé de Noël, d’ici trois jours, mais elle a un grave ennui de santé : une plaie infectée au pouce de la main qui n’arrive pas à cicatriser. Le médecin a brandi la menace d’une amputation. Je prends son poignet et son bras, je presse quelques points, Aimée lui recommande de l’argile. Dans la nuit elle aura une forte réaction puis la plaie commencera à se refermer. Grietje joue de la guitare classique ; j’ai souvent repensé à cet incident du pouce en l’écoutant.

Pendant son séjour en Autriche nous avons écrit chacun une courte lettre disant le bonheur de cette rencontre. Je ne l’ai pas revue immédiatement à son retour. Nous nous sommes plutôt croisés dans des sorties nocturnes, elle en compagnie Gisela et moi avec Aimée. Elle me dira plus tard (ainsi que d’autres proches amis) qu’elle n’a pas compris comment je pouvais ressentir du désir pour elle alors que je suis marié une femme d’une beauté stupéfiante. Il n’y a pas de logique dans le désir, je suis en train de le découvrir à cette époque.

Grietje s’est acheté un scooter et m’a fait cadeau de sa mobylette, véhicule très pratique malgré les fréquentes pannes de carburateur. Au printemps, je prends donc souvent le chemin de Golf Links qui passe par une très belle avenue où les arbres ont une odeur ennivrante. Cette avenue est devenue pour moi la trace nostalgique d’un amour printanier. Je continue à la parcourir en pensée pour revenir à la source d’un mouvement érotique.

Grietje et moi parlons beaucoup et ne tardons pas à nous rendre compte que nous partageons les mêmes goûts et les mêmes envies. Nous lisons dans nos pensées et anticipons les demandes de l’autre. Troublés par cette affinité, nous la vivons dans une relation fraternelle où le désir reste un sujet de plaisanterie. Elle n’a pas d’homme dans sa vie et elle me dira plus tard qu’elle n’a pas eu de relation sexuelle depuis que le premier homme de sa vie l’a quittée, il y a deux ans.

En réalité il y a un homme très proche qui lui fait une cour assidue. Hamid K. est étudiant en sciences politiques à l’Université de S. Il deviendra célèbre dans quelques années, très célèbre même…

L’été arrive, avec la canicule habituelle. Aimée et Tony partent passer deux mois en France. J’aime cette solitude récurrente et je rends visite à Grietje un peu plus fréquemment sous le prétexte de profiter de son appartement climatisé.

Un jour elle m’invite à l’accompagner en visite d’un couple autrichien qui habite une maison isolée en montagne. Nous prenons le train, un autocar, et après de nombreuses heures de voyage nous marchons deux heures vers cette maison extraordinaire où J. a installé son bureau d’agent touristique au sommet d’un arbre. Ils n’ont pas le téléphone, mais nous ne doutons pas de les trouver sur place vu que F. est sur le point d’accoucher. Elle veut d’ailleurs me parler pour avoir quelques précisions sur la naissance de mon fils. Elle a prévu d’accoucher à la maison, mais s’est arrangée inconsciemment pour que l’ami médecin qui doit l’assister arrive avec une semaine de retard.

A notre grande surprise, la maison est vide. J. et F. sont partis dans une excursion en montagne et ils passeront la nuit en bivouac sur la neige… De vrais Autrichiens ! Grietje et moi sommes donc presque seuls, à l’exception d’un de leurs invités, un baba-cool français qui nous sert un long monologue sur sa vision du monde. C’est amusant au début, ennuyeux à la fin, mais il finit par abandonner la partie.

C’est la première nuit que nous avons passée ensemble. Je l’ai serrée dans mes bras, nos lèvres se sont timidement effleurées. Nous étions follement bien, enlacés, et le sommeil n’a pas tardé à nous emmener dans des profondeurs inexplorées.

Le matin, nous sommes dans une belle énergie amoureuse, sans la moindre idée du voyage qui se profile à l’horizon. Nos amis reviennent et c’est la fête. J’ai convaincu Grietje d’envoyer un télégramme mensonger à son ambassadeur de chef pour ne pas travailler le lendemain. Nous prenons donc un autocar de nuit qui nous ramène à bon port sur des routes cahotiques. Occasion de nous blottir l’un contre l’autre et de savourer encore cette intimité.

Au petit matin nous sommes arrivés chez elle. Nous dormons quelques heures. Je reviens le soir et les soirs suivants… Cette cohabitation est étrange. Au début nous nous enroulons dans des tissus légers pour sauver l’apparence. Il fait une chaleur torride. Bien vite nous nous retrouvons nus sur le grand lit, sans aucune gêne. Nous nous regardons, nous nous enlaçons, nous nous caressons tendrement, mais nous ne faisons pas l’amour. Il y a comme un pacte silencieux entre nous. J’attends qu’elle m’invite à plus d’intimité, et ces jeux érotiques me comblent parfaitement.

Nous avons passé un mois ensemble dans cette relation « fraternelle » qui n’avait pas de nom et pas d’autre projet que de jouir du présent. Parfois je joue avec le désir ; je pétris ses seins amoureusement pour les sentir se gonfler, jusqu’à ce qu’elle me congédie d’un « stop exciting me ! » dans un éclat de rire… puis elle fronce les sourcils à la vue de mon pénis dressé : « Weißt du was sich gehört ? » — Tu sais te tenir ?

Elle a pour ami et confident Peter R., un journaliste autrichien très âgé avec qui elle parlera de notre relation et de sa crainte qu’en devenant amants nous briserions peut-être cette fraîcheur et cette insouciance. De mon côté, je ne me pose pas la question. Je l’aime, je suis fou d’elle, je ne pense qu’à elle, et je me laisse (em)porter par cette béatitude.

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Vendredi 26 août 2005 5 26 /08 /Août /2005 01:01
Aimée et moi avons étrenné un projecteur vidéo en regardant « La jeune fille à la perle » sur une image qui couvre le mur du salon. Ce visage rayonnant m’a fait repenser à celui de Nelda, entrevu il y a trois semaines. Voici ce qu’en dit mon journal :

Lundi 8 août 2005

Hier après-midi, Nelda est venue en visite. Elle était belle, son regard plongé dans le mien. Nous avons parlé des changements récents dans sa vie affective : une clarification de ce qu’elle désire vraiment, aujourd’hui elle a envie de vivre seule et de s’arrêter de construire des rêves à partir d’expériences de vie de couple avec tel ou tel ami. Elle m’a aussi écrit une lettre au sujet notre relation, mais elle préfère m’en parler directement. Elle me dit qu’elle ne peut pas répondre à mon désir « par égard pour Aimée », tout en sachant cela elle peut m’accepter tel que je suis. (C’est ce que j’ai eu envie de comprendre, sans répondre que son argument n’avait aucune valeur, puisqu’Aimée nous croit déjà amants.)

Image film

Je me réveille vers 6h00. Nelda, qui a dormi sous la tente, est déjà levée, en train de lire son courrier. Nous décidons de partir vers 7h30. Je vais la déposer chez elle et poursuivre ma route jusqu’à F., où j’ai rendez-vous avec Catherine. C’est un peu drôle comme situation, car chacune à son tour va m’offrir « le » thé et « le » petit-déjeûner.

Je reste une heure chez Nelda, assis sur une natte au centre de sa pièce unique. Avant de la quitter je la prends une dernière fois dans mes bras, nos lèvres se rencontrent un instant, la paume de ma main glisse sur la perle d’un sein en érection, elle rit en simulant la colère. On se quitte pour de bon. Elle s’absente jusqu’à fin août.

Chez Catherine la situation est un peu confuse car elle a peur que son ami débarque sans prévenir. Elle reçoit des appels téléphoniques auxquels elle répond longuement. Je finis par réussir à faire marcher son lecteur DivX et nous regardons ensemble un film.

Je souhaitais rentrer tôt mais je n’arrive qu’en fin de soirée. Aimée a passé des heures difficiles avec une amie très malade. Vers 21h elle se décide à l’emmener à l’hôpital, où elle passera une partie de la nuit. Je m’enferme dans un sommeil profond, ayant très peu dormi la nuit précédente.

Mardi 9 août 2005

Ce matin, je me réveille dans un état étrange et me rends compte qu’il me renvoie à ce que j’ai ressenti près de Nelda. Les mots émergent peu à peu. Je lui écris :
Nelda,

Merci pour la justesse de chacun de tes mots et gestes, ta confiance, ton absence de jugement… Merci aussi pour la saveur du thé rouge volée sur tes lèvres, pour mon trouble, mes désirs et incertitudes, cette peur de toi qui me tient en alerte et m’invite à vivre chaque instant comme si c’était celui d’un départ définitif.

Quand tu pars, c’est la partie la plus légère de mon âme qui s’accroche à toi, comme de la mousse de bière… Une sensation que j’oublie vite, bien que je l’aie retrouvée ce matin après une nuit de sommeil très profond. J’ai voulu prolonger cet état pour en faire émerger des mots, comme un rêve qu’on croit pouvoir raconter.

Je ne sais pas qui est le « toi » objet de cette attention. Il faudrait que j’apprenne à te déshabiller de l’apparence. (Imagine que tu sois attirée par un homme inconnu qui porte une magnifique chemise: est-ce que tu désires l’homme ou la chemise ?) Pour le moment, je me faufile sous cette apparence dans les fragments d’instants où je suis entier.

Il me faut le beurre et l’argent du beurre. J’ai rêvé de pouvoir t’écrire à mon tour une longue lettre inondée d’amour qui embraserait ton être, afin que nous fassions un jour ensemble l’offrande du Désir. (C’est beau avec un ‘d’ majuscule !) Mais là, malgré la précaution rhétorique du « un jour », c’est le corps qui parle tout en pensant « vite, vite ». Le même corps qui disait hier qu’il était « jaloux ». Je me suis rendu compte que cette parole m’était étrangère car le vrai sentiment qui me venait au cœur était la plénitude.

Dieu merci, il y a Aimée et les complications de test VIH pour me/nous maintenir dans la vigilance, de sorte que ni toi ni moi ne prêtons attention aux états d’âme de nos sexes. Ces barrières sont quand même ridiculement fragiles, les portes restant ouvertes un peu plus loin. Je n’aurais pas aimé que l’effleurement voluptueux des corps-âmes, cette saveur unique que nous goûtons par instants, se dissolve dans la jouissance. Je sens que tu me portes vers autre chose. (Le « tu » n’est peut-être pas le « toi » dans sa conscience. Et je fais attention de ne pas me fabriquer un fantasme mystique en réponse à ta non-réponse à mon désir.)

Pour être plus précis, je n’ai pas envie que notre intimité soit commandée par un désir de jouissance, même si j’aime la jouissance et n’ai pas envie de museler ce désir pour le « sublimer ». Ce que j’écris peut paraître contradictoire, mais dans la réalité ça m’est paru incroyablement simple : j’ai eu le sentiment de vivre avec toi toute l’intimité qui s’accordait avec le moment. Il y a quelque chose de plus profond, comme des racines étroitement emmêlées dans une terre humide, quelque chose d’aussi ennivrant que les frissonnements et les odeurs du plaisir, qui rend vaine toute agitation des corps. Même quand je partage avec toi des choses intellectuelles (j’aime de plus en plus ta vivacité d’esprit) je ne me sens pas juste accroché par la tête. C’est cette image de la grande corde tendue, qui commence à vibrer par instants, mais tellement longue que le son est trop grave pour être audible.

Je ne sais pas s’il y aura entre nous d’autres moments de la même intensité, mais ce matin j’ai eu envie de te dire que notre « cérémonie du thé » avait fait bouger quelque chose en moi — un quelque chose qui reste mystérieux, enfoui sous une nuit de sommeil.

Il faut que j’arrête d’écrire, car le soleil est déjà haut et mes sensations sont en train de s’évaporer comme de la rosée. Déjà là, les mots n’ont plus la même fraîcheur…
Elle me répond aujourd’hui :
Je suis étonnée que tu sois étonné de ne pas être relié uniquement par la tête lors de nos (d)ébats intellectuels. Pour moi penser est relié aux émotions, au plaisir, il y a même une certaine jouissance ! Penser est organique.

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Jeudi 25 août 2005 4 25 /08 /Août /2005 00:00
A partir de mon journal, 12 septembre 2005

Catherine est un peu plus âgée que moi — « bien conservée », dirait un macho consumériste. Elle a accepté de dormir à la maison pour m’emmener tôt à la gare demain matin. Je m’apprête à un long voyage pour un service funéraire. Or elle me parle de sa cystite, de sa ménopause qui l’a rendue frigide au point d’atrophier ses organes sexuels, selon sa gynéco… Pauvres de nous, quelle soirée en perspective !

N’y tenant plus, je l’interromps : « Catherine, qu’est-ce que tu dirais d’un massage ? » Ses yeux papillonnent de surprise et d’émotion. Elle répond oui sans hésiter.

Elle me demande comment elle doit se mettre, et que faire de ses habits. Je lui réponds que je peux la masser comme bon lui semble, nue ou habillée. Elle choisit une tenue décente pour la galerie (vide) mais fort indécente pour moi ; bon sang, si les femmes savaient combien je suis allergique aux sous-vêtements ! Mais je fais abstraction de son apparence et de toute envie de plaire ou d’être séduit. Mes mains sont sur elle et prennent corps avec elle. Malgré son comportement souvent antisocial qui a longtemps installé entre nous une animosité réciproque, c’est une femme de grande sensibilité, une artiste, une personne qui souffre dans son corps mais en capte parfaitement les mouvements subtils. Son corps répond, d’ailleurs, à l’opposé de ce qu’elle annonçait en entrée. J’y rencontre un désir bouillonnant, une nature volcanique, dans une zone sous-terraine recouverte de nombreuses couches de principes moraux et d’inhibitions.

Mes mains n’ont respecté aucun contrat — du reste il n’y avait pas de contrat. Elle s’étonne de n’avoir ressenti aucun désagrément malgré toutes les maladies dont elle s’est parée.

Un moment, j’ai tenu ses seins dans l’immobilité. Elle a croisé mon regard, j’ai lu une question dans le sien : « Que va-t-il se passer maintenant ? » Il ne s’est rien passé. J’ai ressenti du plaisir dans cette étreinte singulière, une belle énergie qui remplissait mes mains et qui comblait mon désir.

Le lendemain nous sommes debout très tôt. Je la trouve dans le salon, vêtue seulement d’une chemise de nuit légère. Je la prends dans mes bras et je respire l’odeur de ses cheveux, de son cou. Elle frémit. Ma main glisse sur un mamelon dressé mais je ne répèterai pas ce geste. Elle s’est mise à parler de tout et de n’importe quoi pour meubler le silence et ne pas montrer son trouble. A chaque mot je pose mes lèvres sur les siennes, jusqu’à ce qu’elle finisse sa longue phrase et se taise. Alors je quitte notre étreinte et nous partons à la gare.

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Mercredi 24 août 2005 3 24 /08 /Août /2005 00:00
C’est avec Iliane que j’ai compris que la « voie de l’extase » pourrait s’écrire, en ce qui me concerne, comme un enchaînement de « passages ». Cette métaphore m’a permis d’observer avec plus de sérénité la dynamique de notre rupture. Une fois parvenu sur l’autre rive du fleuve, c’est un paysage nouveau qui s’offre à mes yeux, tandis que la « passeuse » fait demi-tour. Elle sera peut-être la passeuse d’autres hommes, comme je pourrais devenir le passeur d’autres femmes ; il se peut aussi que nos chemins se croisent encore, ce qui a déjà été le cas dans notre histoire.

Pourquoi n’ai-je pas accepté de voir que la période d’éloignement avec Marie, entre la période fusionnelle et la « fin de voyage », était aussi une rupture ? Qu’il était pure vanité de vouloir raccrocher avant l’heure les extrêmités du fil cassé ? Il y a trop de certitudes en nous qui résistent à la discontinuité, aux choses imprévisibles, à l’impermanence du désir : croyances en l’essentialité de l’amour, du couple, fantasmes de prédestination… Combien de couples ont épuisé leurs forces dans le déni de ces points singuliers ?

Dans un beau recueil de pensées quotidiennes, « Passages », Jahida parle de son rôle de passeuse auprès des familles dont elle a été proche à l’occasion d’une naissance. Certaines cessent naturellement tout contact après la venue de leur enfant. Elle commente ainsi :
Je ne désire pas « m’attacher » et en parallèle, je ne désire pas qu’une personne « s’attache », résultat probable de « mon histoire personnelle » sur laquelle on pourrait revenir… Reste qu’il y a autre chose que « l’attachement » avec ce que j’y entends comme liens et privation de liberté, quelque chose de bien présent, qui fait qu’une sage-femme, bien que « de passage », bien que « satellite » laisse une empreinte, une mémoire bien palpable !

Aujourd’hui, dire que je suis de passage, c’est aussi reconnaître cette mémoire !

Le souvenir de la naissance est comme une empreinte sur le sable qui s’efface et se transforme au gré du vent, et c’est bien ainsi. Il n’en reste pas moins une trace, une vibration infime…

Il s’agit bien du souvenir d’un passage, pas de celui d’une personne !

Peut-être ai-je parfois servi de « révélateur » ?

Combien de temps le révélateur reste-t-il présent sur une prise de vue ? Il me semble qu’on rince soigneusement pour s’en débarrasser complètement ??
Je vais raconter ce qui s’est passé immédiatement après mon arrivée sur « l’autre rive » avec Iliane-Patricia [voir « La voie de l’extase (7) »]. Auparavant, il faut préciser que nous ne nous sommes pas revus à ce jour. Elle ne m’a pas signalé l’annulation d’un rendez-vous que nous nous étions fixé fin mars. Fin mai, je suis allé à Biarritz pour une réunion de travail. Iliane-Patricia m’avait invité à passer chez elle, je l’avais invitée à me rendre visite à l’hôtel… À mon arrivée, après un voyage très éprouvant, je me suis rendu compte que je ne me sentais pas plus proche d’elle qu’au point de départ. Je n’ai pas eu envie de poursuivre ma route et le lui ai fait savoir par email depuis ma chambre d’hôtel. Elle m’a répondu deux heures plus tard qu’elle était fâchée que je n’aie pas téléphoné, mais sa colère ne m’a inspiré aucun remords.

Elle m’a écrit un autre message, le 29 juillet, pour exprimer son mécontentement, et puis :
Peut-être y a t il un fond de ressentiment quelque part depuis ce dernier stage de tantra ?
Je lui ai répondu en parlant du « passage » et de la rupture, et j’ai terminé par :
Ce n’est pas la première fois que nous chemins se séparent pour se recroiser ensuite après que nous ayons progressé chacun de notre côté. Je ne me sens donc pas en rupture avec ce qui nous relie profondément. Surtout, j’éprouve la même gratitude pour la beauté et la lumière que tu as mis dans ma vie.
Elle a gardé le silence depuis.

J’en reviens aux derniers jours du passage proprement dit.

Dans mon journal, mercredi 16 février 2005

Mon retour du stage de tantra a été difficile car j’ai la tête prise par l’infection dentaire. Je parle quelques heures avec Aimée et lui fais un compte-rendu détaillé du stage tel que je l’ai perçu.

Samedi 19 février 2005

Ce soir je réponds à un appel de Patricia. Elle veut savoir si je vais m’inscrire à la « formation avancée »… Je lui réponds que je n’envisage rien pour le moment. Je sens un froid (salutaire).

Dimanche 20 février 2005

Patricia m’écrit :
Suite au contact d’hier soir, ça a bougé des choses que j’ai besoin de partager et d’exprimer avec toi, par rapport à nous deux.
Je la rappelle l’après-midi. Elle est en colère, en effet, dans la continuité de notre conversation d’hier soir. Elle ne supporte pas que je ne veuille pas m’engager dans la formation « avancée » pour qu’ensuite nous puissions participer ensemble aux stages de « haut niveau ». Je lui réponds que mon voyage intérieur n’a rien à voir avec ces stages. Pour moi le tantra n’est rien d’autre que ce que je vis avec elle ou dans l’intimité d’autres femmes. Ma vision du tantrisme est celle de relations libres entre personnes libres, sans autre enjeu que l’extase (« amoureuse » ou/et « mystique »). Rien à voir avec des stages. D’ailleurs, je n’ai pas envie de claquer 1000 euros (le « forfait ») juste par curiosité !

Je finis par lui dire que, si aujourd’hui je choisissais de suivre cette formation, ce serait uniquement pour rester avec elle, lui faire plaisir, en contradiction avec notre idéal commun d’autonomie. Elle ne peut pas me contredire sur ce point. Alors elle décrète que, si je n’ai pas envie d’y aller, c’est parce que je ne suis pas réceptif à ce que dit l’animateur, tout cela à cause de mon ego qui s’interpose ! On est en plein fonctionnement sectaire : il me manipule, je te manipule… Je lui répète que j’ai passé l’âge d’aller à l’école et de recevoir des bons points de l’instituteur. Pour moi cet homme ne représente rien.

Elle se lamente d’être de plus en plus accrochée à moi ; quand ce n’est pas pour le matériel (par exemple des achats de livres) c’est pour l’intellect, le goût d’écrire, tout ce par quoi elle estime que je la rends dépendante. Et moi aussi je suis en dépendance, toujours plus exigeant, en attente de ce qu’elle pourra me donner… Elle nous voit fonctionner comme un couple, même à distance, au point d’être « presque fidèles » sexuellement. (À aucun moment elle ne mettra en balance sa propre soumission à des thérapeutes.) Pour elle, il est indispensable, si nous devons cheminer ensemble, que nous soyons tous deux « accompagnés par des thérapeutes ». Le morceau est lâché !

Je réponds que ce que j’ai vécu avec elle m’appartient. Je ne laisse à personne le droit d’en juger. Si elle souhaite qu’on chemine ensemble, on peut continuer à se rencontrer. Sinon, chacun continuera sa route avec sa liberté, ses croyances, ses dépendances.

Je l’entends dérouler une panoplie de combines. « Il se passe plein de choses en dessous et tu n’en as pas conscience », me lance-t-elle… Je lui propose donc d’arrêter « en dessus » pour qu’on puisse enfin voir les choses « d’en dessous ».

Il est paradoxal d’avoir vécu quelque chose de si élevé, dans la plus pure simplicité, pour se retrouver dans de telles embrouilles quelques jours plus tard. Je sens qu’elle me rejette, paradoxalement, de peur de me perdre. Elle me fatigue. Au moment où je raccroche, je me sens libéré d’un lourd fardeau.

Sur ce, Séraphine m’annonce qu’elle a rompu avec D., son amant de la pause-midi.

Ce soir, j’ai fini d’installer un nouvel ordinateur avec un joli écran plat. Je propose à Aimée de regarder le DVD de « L’empire de la passion », mais il est déjà tard. Elle me dit :
— « Il n’y a qu’à le jouer nous-mêmes ! »
— « Euh, je n’aime pas la scène où le mari est précipité dans le puits… »
— « C’est simple, on y jetera l’amante ! »
— « Quelle bonne idée ! »

Dans notre complicité retrouvée, dans les gestes de tendresse (avec des traces de désir) j’ai l’impression de découvrir un chemin tracé quand nous avons parlé ensemble du stage de tantra. Aimée sait décrypter le langage du désir. Elle n’hésite plus à aller vers moi, libre de toute attente. Je ne me suis jamais senti aussi libre. Et quel bonheur d’être de nouveau touché par des mains sensibles…

L’amante est restée dans le puits. Au dessus de nos têtes, le tournoiement silencieux des Oiseaux Blancs.

Nous nous sommes recontactés au nouvel an, et revus l’été suivant

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Par Julien Lem - Publié dans : Lire de bas en haut
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Mercredi 24 août 2005 3 24 /08 /Août /2005 00:00
Les « préliminaires » de l’article précédent étaient nécessaires pour mieux cerner la personnalité d’Iliane-Patricia et la nature de notre relation. Il serait malvenu d’interpréter mon récit d’un point de vue moraliste ou sentimental.

C’est un cheminement qui nous engage individuellement. Il n’y a pas de projet — encore moins un simulacre — de vie de couple, mais ce n’est pas pour autant un « voyage » comparable à celui que j’ai vécu avec Marie. Nous servons de révélateur l’un à l’autre, parfois dans la discorde (j’évite d’en parler dans ce journal) et le plus souvent dans le registre de la fusion amoureuse.

Il n’y a pas entre nous une grande affinité physique ou intellectuelle qui pourrait expliquer notre histoire. Iliane ne se sent pas attirée vers moi, j’aime la regarder et la toucher mais je suis peu réceptif à ses caresses. Quant aux miennes, elles en restent souvent au stade de l’effleurement : si je la touche en profondeur c’est un magma de tensions qui remonte à la surface.

C’est une femme, de par son expérience, parfaitement consciente des égarements de la vie amoureuse. J’espère avoir mis en évidence cette qualité à travers les extraits de nos échanges. En même temps elle éprouve un désarroi pour ce qui touche à sa vie sociale. Elle affronte avec colère un état de dépendance dont elle essaie de déjouer les apparences, croyant reconnaître son père chez le gourou, le thérapeute, l’ami, l’amant. Cette crise a été un moment fort et douloureux de notre relation intime (voir « La voie de l’extase (3) »). Je reste pour elle un homme qui la prend en voiture, l’invite au cinéma, au restaurant, lui fait de petits cadeaux… Elle a de la difficulté à accepter ces gestes qu’elle associe encore à de la dépendance affective et à une soumission au désir de l’homme.

Bien que nous ayons fait du chemin ensemble, Iliane revendique des étapes de son évolution dans lesquelles je n’ai joué aucun rôle. C’est ainsi qu’elle accorde beaucoup d’importance à ce qu’elle découvre dans des stages de « tantra ». Mais elle reconnaît volontiers que l’important est ce qu’elle en a compris et reconstruit. Nos discussions sur ce sujet n’aboutissant à rien de constructif, j’ai eu envie de voir sur place. C’est ainsi que je me suis inscrit à l’un de ces stages. Je reprends mon journal pour relater cette expérience.

Vendredi 11 février 2005

Le train d’Iliane a beaucoup de retard. Nous roulons jusqu’à minuit pour atteindre le lieu du stage.

A l’arrivée nous dînons tranquillement. La maison est presque vide, la plupart des stagiaires s’étant annoncés pour le lendemain matin. L’animateur arrive et vient nous saluer. Il est tellement ressemblant à la photo du dépliant que je n’ai aucune surprise. Je lui tends la main distraitement, sans me lever. J’observe Iliane, frémissante comme une écolière face au maître redouté ; elle attend de moi une marque d’émotion : « Alors ? » — « Alors rien ». Il me rappelle un animateur d’émissions de divertissement sur la télévision. Pas envie de rire.

Nous sommes épuisés. De plus, j’ai une dent de sagesse qui pousse et une autre qui s’est nécrosée. Avant de dormir nous faisons l’amour pour calmer le désir, essayant vainement d’entrer en contact.

Dimanche 13 février 2005

Le stage vient de se terminer. La direction était assurée avec la distance nécessaire et quelques moments de spontanéité par un personnage qui parle les yeux mi-clos… Des remarques de bon sens dans les échanges avec le groupe, mais je n’y ai pas perçu de différence avec la rhétorique confortable d’un psychologue clinicien habitué à renvoyer le patient vers « son problème ».

Après quelques sautillements inoffensifs dans une pratique que Rajneesh/Osho avait baptisée « méditation active », nous avons abordé un exercice d’offrande nettement plus intéressant que la pseudo-libération de la kundalini. Les jeunes Occidentaux ayant peur du silence, leurs gourous se sont recyclés en disc jockeys : ce qu’ils appellent « méditation » n’est rien de plus que de l’écoute musicale. Parfois il nous faudra même entendre le même CD en boucle !

Malgré ses imperfections, ce stage a été pour moi l’occasion de rencontres que je n’aurais pas faites en temps ordinaire, les unes avec des femmes peu attrayantes vers qui je ne serais pas allé spontanément, les autres avec des hommes au cours d’un exercice où nous avions tous les yeux bandés. Mise à part cette expérience singulière, qui pour moi se situait au niveau du toucher affectif plutôt que dans le registre de la sexualité, je n’ai ressenti aucun désir pour les êtres que je prenais dans mes bras. Encore moins pour Iliane en raison de la rugosité des intentions qui s’exprimaient dans les échanges. Je ne voyais d’ailleurs aucun intérêt à faire un « exercice » avec elle alors que nous pouvions nous rencontrer pour de vrai dans la chambre. J’étais en attente d’un toucher sensible, de croiser cette « énergie du cœur » dont parlait l’animateur, mais je n’ai senti cette énergie qu’à de rares instants.

J’ai de la peine à imaginer que des femmes et des hommes qui auraient fait l’expérience d’une sexualité extatique puissent prendre goût à cette forme atténuée de masturbation qui s’épuise dans l’inachèvement. Ni que ces jeux puissent les mener à l’extase. Certes, l’enrobage conceptuel est omniprésent — le cœur, le sexe et l’offrande — mais comment vivre ces dimensions hors de la réalité concrète d’une rencontre amoureuse ? Peut-on libérer sa spontanéité avec des personnes (et un animateur) qui n’ont pas exploré le mouvement involontaire en dehors des actes socialement répertoriés ?

Les rares fois où nous étions en contact, Iliane-Patricia supportait de moins en moins mon incapacité à entrer dans l’artifice. Je la sentais en contact avec quelque chose d’étranger à ce que nous avions vécu ensemble. Elle s’est mise à ne plus supporter mon regard. L’animateur l’a manipulée en lançant à la cantonade que nous avions un comportement de couple et que j’étais incapable de la libérer de mon regard pour aller vers d’autres femmes. Il avait commencé par décréter que tant qu’elle serait attachée à son père elle n’attirerait que des hommes en état de dépendance… Pauvre cloche.

Quand elle est revenue à sa chambre, ce soir, pleine de contusions, elle a exprimé sa colère, disant qu’elle ne pouvait plus supporter mon regard, car je suis « hyperpossessif », semblable à son père qui la surveillait « du haut d’un mirador », et j’en passe, tout en admettant qu’elle sentait mon regard alors même que je ne la regardais pas. Une fois calmée, elle m’a parlé de ses amis d’enfance (puis de son père, bien sûr) qui la traitaient de « salope » pendant l’adolescence. Si je trouve le mot déplacé, je comprends ce qui pouvait les indisposer dans son comportement.

Nous avons dîné de nos provisions. Puis je suis descendu à la salle à manger pour faire la vaisselle. J’y suis resté un moment pour jouer du piano. Iliane a eu la bonne idée de me laisser seul. Je l’ai retrouvée au lit dans sa chambre. Elle a commencé à me parler de ses douleurs et de ses peurs, mais je l’ai quittée pour aller dormir.

Il me semble qu’elle a besoin de vérifier régulièrement le pouvoir de séduction qu’elle exerce sur les hommes. Ces stages lui fournissent un terrain de jeu. Les hommes ont envie de lui sauter dessus mais elle se sent protégée par le protocole des exercices. Ce même protocole dont je ne vois pas l’intérêt puisque j’ai besoin du brasier réel, de l’alchimie sexuelle, plutôt que de jouer avec des allumettes.

Quand elle est dans ce jeu du libertinage, je ne peux pas être avec elle. Je la regarde nue en train de se coiffer : un bel objet dont un jour je me lasserai. Je ne peux plus contacter la personne en dessous de cette enveloppe qui se pare de séduction. Je ne peux pas me contacter moi-même, car je suis vidé de toute énergie amoureuse. Je dois puer. Et les dents me font mal.

Je pars dormir avec un souvenir glacial de cette partouze soft. Enfin, goûter un peu de solitude après tout ce vacarme. Je ne ressens plus aucune pulsion sexuelle, mais plutôt un grand silence, blanc comme la neige qui n’en finit pas de tomber.

Lundi 14 février 2005

À cinq heures du matin je suis réveillé par une érection. Je rejoins Iliane qui dort à côté. Elle me suit dans ma chambre, se plaignant de tensions, et demande à être massée. Mais elle m’interrompt au bout de quelques minutes et se met à parler. Elle décrète que mon toucher est trop intrusif. Je lui fais reconnaître qu’il réveille des tensions profondes. Elle repart dans la colère sur le motif que « je n’ai jamais su la toucher mais elle n’a jamais osé me le dire »… Puis elle s’apaise et va finir la nuit seule, avec ses tensions.

Vers 11 heures nous quittons le lieu du stage sous une neige abondante, en direction d’un châlet où vit un ami d’Iliane et Damien. Il nous offre un excellent repas et parle beaucoup, avec passion, de son métier et de ses loisirs. J’apprécie son talent de conteur, mais Iliane finit par s’ennuyer.

Les dents me font toujours mal, une autre molaire s’y est mise. Un peu d’huile de clou de girofle atténue la douleur. Iliane aime ce que cette huile dégage.

Nous commençons la nuit sur un grand lit déroulé dans le salon à côté de la chambre de notre hôte. Elle repart sur son besoin de toucher sensitif, en attente de tendresse. Soudain, le mien lui convient… Puis elle « recontacte » sa colère et m’invite à reconnaître la mienne, ainsi que ma frustration. Je lui dis à quel point je l’ai sentie vulgaire hier, la chute de mon désir en la voyant nue, le fait qu’elle m’a exaspéré en parlant de notre prochaine rencontre, du prochain stage qu’elle allait faire, de ceux que j’aurais forcément envie de faire… Je ne voulais plus rien entendre, plutôt rester sur cette sensation triste de fin de voyage.

Quand elle me demande d’exprimer physiquement ma haine, je lui fais vraiment mal avec mes ongles. En contact avec cette réalité, elle me confie qu’exprimer ma haine ne veut pas forcément dire la diriger vers elle… Je peux aussi bien quitter l’image que j’ai d’elle pour rester seul avec cette énergie de la haine ; ensuite, faire l’offrande de cette énergie, qu’elle soit de haine, de désir ou de frustration, pour ne pas rester focalisé sur la partie douloureuse.

Petit à petit quelque chose s’ouvre en nous et entre nous. Sa colère s’est muée en désir, elle m’a mis en relation avec mon plaisir, au delà de la pensée du plaisir que je voudrais lui donner. Nous venons à la rencontre l’un de l’autre, très lentement, pendant plus de deux heures, cherchant la respiration de la « vague » tantrique, celle qui part du cœur, traverse le sexe et se déploie vers l’infini dans l’offrande, au niveau de la gorge. Mes dents se sont complètement calmées. Je réapprends à décrisper mon désir.

Pendant que nous faisons l’amour, une image me revient en mémoire. Ce matin je regardais le thang-ka d’une divinité avec sa parèdre affiché dans le réfectoire du centre. J’ai été tout d’abord abasourdi par le prix de vente — 430 euros pour une grossière peinture en aplats — et le fait qu’un objet d’art (ou de culte) soit accroché dans un endroit aussi profane. Ensuite j’ai été frappé par la blancheur démesurée de la shakti. Ce que j’en ai retenu, c’est une flamme dressée vers le ciel, un arbre de vie d’une grande puissance. Or c’est cette image qui va m’emporter ce soir. Le visage de la divinité masculine (outrancièrement méditatif sur le thang-ka) me conduit vers la détente, l’offrande, le regard intérieur, en même temps qu’il se pose sur la shakti et sur le monde.

Nous volons ensemble dans un extraordinaire courant ascendant — je repense au four du potier à Fátima. Mon corps est totalement détendu, l’oiseau blanc prend délicatement mon sexe, lui inspire un léger frémissement et le glisse en elle. Il se déploie dans l’instant, comme une flamme du brasier ou la shakti de l’image tantrique. Je n’ai jamais éprouvé un plaisir aussi subtil et aussi intense que cette pénétration sans effort. L’oiseau s’envole encore plus haut, il m’emmène au-delà de l’atmosphère, nous reprenons plusieurs fois notre étreinte avec des phases d’étourdissement, d’éblouissement, d’offrande, d’apaisement, d’endormissement… Je la sens vibrer et me laisse porter par cette vibration. C’est « l’orgasme de la vallée » qui vient, dans le lâcher-prise d’un mouvement involontaire très ample.
S’abondonnant au flot passionné
Montant et griffant,
Faisant sourdre un intense plaisir
Lacérant leurs corps avec ardeur
Ils mettent fin à l’illusion
Dans cette dissolution de la dualité
Par le goût du désir
Pendant l’expérience de l’identité
Les amants goûtent à un plaisir
Inexprimable et jamais encore touché.

(Vijñânabhairava tantra)
A présent, Iliane rit. Idiote ? Sorcière ? Elle me dira le lendemain que jamais elle n’avait rencontré une telle intensité dans l’intimité sexuelle.

[Suite]

Par Julien Lem - Publié dans : Lire de bas en haut
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