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Vendredi 26 août 2005 5 26 /08 /2005 01:01
Aimée et moi avons étrenné un projecteur vidéo en regardant « La jeune fille à la perle » sur une image qui couvre le mur du salon. Ce visage rayonnant m’a fait repenser à celui de Nelda, entrevu il y a trois semaines. Voici ce qu’en dit mon journal :

Lundi 8 août 2005

Hier après-midi, Nelda est venue en visite. Elle était belle, son regard plongé dans le mien. Nous avons parlé des changements récents dans sa vie affective : une clarification de ce qu’elle désire vraiment, aujourd’hui elle a envie de vivre seule et de s’arrêter de construire des rêves à partir d’expériences de vie de couple avec tel ou tel ami. Elle m’a aussi écrit une lettre au sujet notre relation, mais elle préfère m’en parler directement. Elle me dit qu’elle ne peut pas répondre à mon désir « par égard pour Aimée », tout en sachant cela elle peut m’accepter tel que je suis. (C’est ce que j’ai eu envie de comprendre, sans répondre que son argument n’avait aucune valeur, puisqu’Aimée nous croit déjà amants.)

Image film

Je me réveille vers 6h00. Nelda, qui a dormi sous la tente, est déjà levée, en train de lire son courrier. Nous décidons de partir vers 7h30. Je vais la déposer chez elle et poursuivre ma route jusqu’à F., où j’ai rendez-vous avec Catherine. C’est un peu drôle comme situation, car chacune à son tour va m’offrir « le » thé et « le » petit-déjeûner.

Je reste une heure chez Nelda, assis sur une natte au centre de sa pièce unique. Avant de la quitter je la prends une dernière fois dans mes bras, nos lèvres se rencontrent un instant, la paume de ma main glisse sur la perle d’un sein en érection, elle rit en simulant la colère. On se quitte pour de bon. Elle s’absente jusqu’à fin août.

Chez Catherine la situation est un peu confuse car elle a peur que son ami débarque sans prévenir. Elle reçoit des appels téléphoniques auxquels elle répond longuement. Je finis par réussir à faire marcher son lecteur DivX et nous regardons ensemble un film.

Je souhaitais rentrer tôt mais je n’arrive qu’en fin de soirée. Aimée a passé des heures difficiles avec une amie très malade. Vers 21h elle se décide à l’emmener à l’hôpital, où elle passera une partie de la nuit. Je m’enferme dans un sommeil profond, ayant très peu dormi la nuit précédente.

Mardi 9 août 2005

Ce matin, je me réveille dans un état étrange et me rends compte qu’il me renvoie à ce que j’ai ressenti près de Nelda. Les mots émergent peu à peu. Je lui écris :
Nelda,

Merci pour la justesse de chacun de tes mots et gestes, ta confiance, ton absence de jugement… Merci aussi pour la saveur du thé rouge volée sur tes lèvres, pour mon trouble, mes désirs et incertitudes, cette peur de toi qui me tient en alerte et m’invite à vivre chaque instant comme si c’était celui d’un départ définitif.

Quand tu pars, c’est la partie la plus légère de mon âme qui s’accroche à toi, comme de la mousse de bière… Une sensation que j’oublie vite, bien que je l’aie retrouvée ce matin après une nuit de sommeil très profond. J’ai voulu prolonger cet état pour en faire émerger des mots, comme un rêve qu’on croit pouvoir raconter.

Je ne sais pas qui est le « toi » objet de cette attention. Il faudrait que j’apprenne à te déshabiller de l’apparence. (Imagine que tu sois attirée par un homme inconnu qui porte une magnifique chemise: est-ce que tu désires l’homme ou la chemise ?) Pour le moment, je me faufile sous cette apparence dans les fragments d’instants où je suis entier.

Il me faut le beurre et l’argent du beurre. J’ai rêvé de pouvoir t’écrire à mon tour une longue lettre inondée d’amour qui embraserait ton être, afin que nous fassions un jour ensemble l’offrande du Désir. (C’est beau avec un ‘d’ majuscule !) Mais là, malgré la précaution rhétorique du « un jour », c’est le corps qui parle tout en pensant « vite, vite ». Le même corps qui disait hier qu’il était « jaloux ». Je me suis rendu compte que cette parole m’était étrangère car le vrai sentiment qui me venait au cœur était la plénitude.

Dieu merci, il y a Aimée et les complications de test VIH pour me/nous maintenir dans la vigilance, de sorte que ni toi ni moi ne prêtons attention aux états d’âme de nos sexes. Ces barrières sont quand même ridiculement fragiles, les portes restant ouvertes un peu plus loin. Je n’aurais pas aimé que l’effleurement voluptueux des corps-âmes, cette saveur unique que nous goûtons par instants, se dissolve dans la jouissance. Je sens que tu me portes vers autre chose. (Le « tu » n’est peut-être pas le « toi » dans sa conscience. Et je fais attention de ne pas me fabriquer un fantasme mystique en réponse à ta non-réponse à mon désir.)

Pour être plus précis, je n’ai pas envie que notre intimité soit commandée par un désir de jouissance, même si j’aime la jouissance et n’ai pas envie de museler ce désir pour le « sublimer ». Ce que j’écris peut paraître contradictoire, mais dans la réalité ça m’est paru incroyablement simple : j’ai eu le sentiment de vivre avec toi toute l’intimité qui s’accordait avec le moment. Il y a quelque chose de plus profond, comme des racines étroitement emmêlées dans une terre humide, quelque chose d’aussi ennivrant que les frissonnements et les odeurs du plaisir, qui rend vaine toute agitation des corps. Même quand je partage avec toi des choses intellectuelles (j’aime de plus en plus ta vivacité d’esprit) je ne me sens pas juste accroché par la tête. C’est cette image de la grande corde tendue, qui commence à vibrer par instants, mais tellement longue que le son est trop grave pour être audible.

Je ne sais pas s’il y aura entre nous d’autres moments de la même intensité, mais ce matin j’ai eu envie de te dire que notre « cérémonie du thé » avait fait bouger quelque chose en moi — un quelque chose qui reste mystérieux, enfoui sous une nuit de sommeil.

Il faut que j’arrête d’écrire, car le soleil est déjà haut et mes sensations sont en train de s’évaporer comme de la rosée. Déjà là, les mots n’ont plus la même fraîcheur…
Elle me répond aujourd’hui :
Je suis étonnée que tu sois étonné de ne pas être relié uniquement par la tête lors de nos (d)ébats intellectuels. Pour moi penser est relié aux émotions, au plaisir, il y a même une certaine jouissance ! Penser est organique.

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Par Julien Lem - Publié dans : Lire de bas en haut
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Jeudi 25 août 2005 4 25 /08 /2005 00:00
A partir de mon journal, 12 septembre 2005

Catherine est un peu plus âgée que moi — « bien conservée », dirait un macho consumériste. Elle a accepté de dormir à la maison pour m’emmener tôt à la gare demain matin. Je m’apprête à un long voyage pour un service funéraire. Or elle me parle de sa cystite, de sa ménopause qui l’a rendue frigide au point d’atrophier ses organes sexuels, selon sa gynéco… Pauvres de nous, quelle soirée en perspective !

N’y tenant plus, je l’interromps : « Catherine, qu’est-ce que tu dirais d’un massage ? » Ses yeux papillonnent de surprise et d’émotion. Elle répond oui sans hésiter.

Elle me demande comment elle doit se mettre, et que faire de ses habits. Je lui réponds que je peux la masser comme bon lui semble, nue ou habillée. Elle choisit une tenue décente pour la galerie (vide) mais fort indécente pour moi ; bon sang, si les femmes savaient combien je suis allergique aux sous-vêtements ! Mais je fais abstraction de son apparence et de toute envie de plaire ou d’être séduit. Mes mains sont sur elle et prennent corps avec elle. Malgré son comportement souvent antisocial qui a longtemps installé entre nous une animosité réciproque, c’est une femme de grande sensibilité, une artiste, une personne qui souffre dans son corps mais en capte parfaitement les mouvements subtils. Son corps répond, d’ailleurs, à l’opposé de ce qu’elle annonçait en entrée. J’y rencontre un désir bouillonnant, une nature volcanique, dans une zone sous-terraine recouverte de nombreuses couches de principes moraux et d’inhibitions.

Mes mains n’ont respecté aucun contrat — du reste il n’y avait pas de contrat. Elle s’étonne de n’avoir ressenti aucun désagrément malgré toutes les maladies dont elle s’est parée.

Un moment, j’ai tenu ses seins dans l’immobilité. Elle a croisé mon regard, j’ai lu une question dans le sien : « Que va-t-il se passer maintenant ? » Il ne s’est rien passé. J’ai ressenti du plaisir dans cette étreinte singulière, une belle énergie qui remplissait mes mains et qui comblait mon désir.

Le lendemain nous sommes debout très tôt. Je la trouve dans le salon, vêtue seulement d’une chemise de nuit légère. Je la prends dans mes bras et je respire l’odeur de ses cheveux, de son cou. Elle frémit. Ma main glisse sur un mamelon dressé mais je ne répèterai pas ce geste. Elle s’est mise à parler de tout et de n’importe quoi pour meubler le silence et ne pas montrer son trouble. A chaque mot je pose mes lèvres sur les siennes, jusqu’à ce qu’elle finisse sa longue phrase et se taise. Alors je quitte notre étreinte et nous partons à la gare.

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Par Julien Lem - Publié dans : Lire de bas en haut
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Mercredi 24 août 2005 3 24 /08 /2005 00:00
C’est avec Iliane que j’ai compris que la « voie de l’extase » pourrait s’écrire, en ce qui me concerne, comme un enchaînement de « passages ». Cette métaphore m’a permis d’observer avec plus de sérénité la dynamique de notre rupture. Une fois parvenu sur l’autre rive du fleuve, c’est un paysage nouveau qui s’offre à mes yeux, tandis que la « passeuse » fait demi-tour. Elle sera peut-être la passeuse d’autres hommes, comme je pourrais devenir le passeur d’autres femmes ; il se peut aussi que nos chemins se croisent encore, ce qui a déjà été le cas dans notre histoire.

Pourquoi n’ai-je pas accepté de voir que la période d’éloignement avec Marie, entre la période fusionnelle et la « fin de voyage », était aussi une rupture ? Qu’il était pure vanité de vouloir raccrocher avant l’heure les extrêmités du fil cassé ? Il y a trop de certitudes en nous qui résistent à la discontinuité, aux choses imprévisibles, à l’impermanence du désir : croyances en l’essentialité de l’amour, du couple, fantasmes de prédestination… Combien de couples ont épuisé leurs forces dans le déni de ces points singuliers ?

Dans un beau recueil de pensées quotidiennes, « Passages », Jahida parle de son rôle de passeuse auprès des familles dont elle a été proche à l’occasion d’une naissance. Certaines cessent naturellement tout contact après la venue de leur enfant. Elle commente ainsi :
Je ne désire pas « m’attacher » et en parallèle, je ne désire pas qu’une personne « s’attache », résultat probable de « mon histoire personnelle » sur laquelle on pourrait revenir… Reste qu’il y a autre chose que « l’attachement » avec ce que j’y entends comme liens et privation de liberté, quelque chose de bien présent, qui fait qu’une sage-femme, bien que « de passage », bien que « satellite » laisse une empreinte, une mémoire bien palpable !

Aujourd’hui, dire que je suis de passage, c’est aussi reconnaître cette mémoire !

Le souvenir de la naissance est comme une empreinte sur le sable qui s’efface et se transforme au gré du vent, et c’est bien ainsi. Il n’en reste pas moins une trace, une vibration infime…

Il s’agit bien du souvenir d’un passage, pas de celui d’une personne !

Peut-être ai-je parfois servi de « révélateur » ?

Combien de temps le révélateur reste-t-il présent sur une prise de vue ? Il me semble qu’on rince soigneusement pour s’en débarrasser complètement ??
Je vais raconter ce qui s’est passé immédiatement après mon arrivée sur « l’autre rive » avec Iliane-Patricia [voir « La voie de l’extase (7) »]. Auparavant, il faut préciser que nous ne nous sommes pas revus à ce jour. Elle ne m’a pas signalé l’annulation d’un rendez-vous que nous nous étions fixé fin mars. Fin mai, je suis allé à Biarritz pour une réunion de travail. Iliane-Patricia m’avait invité à passer chez elle, je l’avais invitée à me rendre visite à l’hôtel… À mon arrivée, après un voyage très éprouvant, je me suis rendu compte que je ne me sentais pas plus proche d’elle qu’au point de départ. Je n’ai pas eu envie de poursuivre ma route et le lui ai fait savoir par email depuis ma chambre d’hôtel. Elle m’a répondu deux heures plus tard qu’elle était fâchée que je n’aie pas téléphoné, mais sa colère ne m’a inspiré aucun remords.

Elle m’a écrit un autre message, le 29 juillet, pour exprimer son mécontentement, et puis :
Peut-être y a t il un fond de ressentiment quelque part depuis ce dernier stage de tantra ?
Je lui ai répondu en parlant du « passage » et de la rupture, et j’ai terminé par :
Ce n’est pas la première fois que nous chemins se séparent pour se recroiser ensuite après que nous ayons progressé chacun de notre côté. Je ne me sens donc pas en rupture avec ce qui nous relie profondément. Surtout, j’éprouve la même gratitude pour la beauté et la lumière que tu as mis dans ma vie.
Elle a gardé le silence depuis.

J’en reviens aux derniers jours du passage proprement dit.

Dans mon journal, mercredi 16 février 2005

Mon retour du stage de tantra a été difficile car j’ai la tête prise par l’infection dentaire. Je parle quelques heures avec Aimée et lui fais un compte-rendu détaillé du stage tel que je l’ai perçu.

Samedi 19 février 2005

Ce soir je réponds à un appel de Patricia. Elle veut savoir si je vais m’inscrire à la « formation avancée »… Je lui réponds que je n’envisage rien pour le moment. Je sens un froid (salutaire).

Dimanche 20 février 2005

Patricia m’écrit :
Suite au contact d’hier soir, ça a bougé des choses que j’ai besoin de partager et d’exprimer avec toi, par rapport à nous deux.
Je la rappelle l’après-midi. Elle est en colère, en effet, dans la continuité de notre conversation d’hier soir. Elle ne supporte pas que je ne veuille pas m’engager dans la formation « avancée » pour qu’ensuite nous puissions participer ensemble aux stages de « haut niveau ». Je lui réponds que mon voyage intérieur n’a rien à voir avec ces stages. Pour moi le tantra n’est rien d’autre que ce que je vis avec elle ou dans l’intimité d’autres femmes. Ma vision du tantrisme est celle de relations libres entre personnes libres, sans autre enjeu que l’extase (« amoureuse » ou/et « mystique »). Rien à voir avec des stages. D’ailleurs, je n’ai pas envie de claquer 1000 euros (le « forfait ») juste par curiosité !

Je finis par lui dire que, si aujourd’hui je choisissais de suivre cette formation, ce serait uniquement pour rester avec elle, lui faire plaisir, en contradiction avec notre idéal commun d’autonomie. Elle ne peut pas me contredire sur ce point. Alors elle décrète que, si je n’ai pas envie d’y aller, c’est parce que je ne suis pas réceptif à ce que dit l’animateur, tout cela à cause de mon ego qui s’interpose ! On est en plein fonctionnement sectaire : il me manipule, je te manipule… Je lui répète que j’ai passé l’âge d’aller à l’école et de recevoir des bons points de l’instituteur. Pour moi cet homme ne représente rien.

Elle se lamente d’être de plus en plus accrochée à moi ; quand ce n’est pas pour le matériel (par exemple des achats de livres) c’est pour l’intellect, le goût d’écrire, tout ce par quoi elle estime que je la rends dépendante. Et moi aussi je suis en dépendance, toujours plus exigeant, en attente de ce qu’elle pourra me donner… Elle nous voit fonctionner comme un couple, même à distance, au point d’être « presque fidèles » sexuellement. (À aucun moment elle ne mettra en balance sa propre soumission à des thérapeutes.) Pour elle, il est indispensable, si nous devons cheminer ensemble, que nous soyons tous deux « accompagnés par des thérapeutes ». Le morceau est lâché !

Je réponds que ce que j’ai vécu avec elle m’appartient. Je ne laisse à personne le droit d’en juger. Si elle souhaite qu’on chemine ensemble, on peut continuer à se rencontrer. Sinon, chacun continuera sa route avec sa liberté, ses croyances, ses dépendances.

Je l’entends dérouler une panoplie de combines. « Il se passe plein de choses en dessous et tu n’en as pas conscience », me lance-t-elle… Je lui propose donc d’arrêter « en dessus » pour qu’on puisse enfin voir les choses « d’en dessous ».

Il est paradoxal d’avoir vécu quelque chose de si élevé, dans la plus pure simplicité, pour se retrouver dans de telles embrouilles quelques jours plus tard. Je sens qu’elle me rejette, paradoxalement, de peur de me perdre. Elle me fatigue. Au moment où je raccroche, je me sens libéré d’un lourd fardeau.

Sur ce, Séraphine m’annonce qu’elle a rompu avec D., son amant de la pause-midi.

Ce soir, j’ai fini d’installer un nouvel ordinateur avec un joli écran plat. Je propose à Aimée de regarder le DVD de « L’empire de la passion », mais il est déjà tard. Elle me dit :
— « Il n’y a qu’à le jouer nous-mêmes ! »
— « Euh, je n’aime pas la scène où le mari est précipité dans le puits… »
— « C’est simple, on y jetera l’amante ! »
— « Quelle bonne idée ! »

Dans notre complicité retrouvée, dans les gestes de tendresse (avec des traces de désir) j’ai l’impression de découvrir un chemin tracé quand nous avons parlé ensemble du stage de tantra. Aimée sait décrypter le langage du désir. Elle n’hésite plus à aller vers moi, libre de toute attente. Je ne me suis jamais senti aussi libre. Et quel bonheur d’être de nouveau touché par des mains sensibles…

L’amante est restée dans le puits. Au dessus de nos têtes, le tournoiement silencieux des Oiseaux Blancs.

Nous nous sommes recontactés au nouvel an, et revus l’été suivant

[Suite]

Par Julien Lem - Publié dans : Lire de bas en haut
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Mercredi 24 août 2005 3 24 /08 /2005 00:00
Les « préliminaires » de l’article précédent étaient nécessaires pour mieux cerner la personnalité d’Iliane-Patricia et la nature de notre relation. Il serait malvenu d’interpréter mon récit d’un point de vue moraliste ou sentimental.

C’est un cheminement qui nous engage individuellement. Il n’y a pas de projet — encore moins un simulacre — de vie de couple, mais ce n’est pas pour autant un « voyage » comparable à celui que j’ai vécu avec Marie. Nous servons de révélateur l’un à l’autre, parfois dans la discorde (j’évite d’en parler dans ce journal) et le plus souvent dans le registre de la fusion amoureuse.

Il n’y a pas entre nous une grande affinité physique ou intellectuelle qui pourrait expliquer notre histoire. Iliane ne se sent pas attirée vers moi, j’aime la regarder et la toucher mais je suis peu réceptif à ses caresses. Quant aux miennes, elles en restent souvent au stade de l’effleurement : si je la touche en profondeur c’est un magma de tensions qui remonte à la surface.

C’est une femme, de par son expérience, parfaitement consciente des égarements de la vie amoureuse. J’espère avoir mis en évidence cette qualité à travers les extraits de nos échanges. En même temps elle éprouve un désarroi pour ce qui touche à sa vie sociale. Elle affronte avec colère un état de dépendance dont elle essaie de déjouer les apparences, croyant reconnaître son père chez le gourou, le thérapeute, l’ami, l’amant. Cette crise a été un moment fort et douloureux de notre relation intime (voir « La voie de l’extase (3) »). Je reste pour elle un homme qui la prend en voiture, l’invite au cinéma, au restaurant, lui fait de petits cadeaux… Elle a de la difficulté à accepter ces gestes qu’elle associe encore à de la dépendance affective et à une soumission au désir de l’homme.

Bien que nous ayons fait du chemin ensemble, Iliane revendique des étapes de son évolution dans lesquelles je n’ai joué aucun rôle. C’est ainsi qu’elle accorde beaucoup d’importance à ce qu’elle découvre dans des stages de « tantra ». Mais elle reconnaît volontiers que l’important est ce qu’elle en a compris et reconstruit. Nos discussions sur ce sujet n’aboutissant à rien de constructif, j’ai eu envie de voir sur place. C’est ainsi que je me suis inscrit à l’un de ces stages. Je reprends mon journal pour relater cette expérience.

Vendredi 11 février 2005

Le train d’Iliane a beaucoup de retard. Nous roulons jusqu’à minuit pour atteindre le lieu du stage.

A l’arrivée nous dînons tranquillement. La maison est presque vide, la plupart des stagiaires s’étant annoncés pour le lendemain matin. L’animateur arrive et vient nous saluer. Il est tellement ressemblant à la photo du dépliant que je n’ai aucune surprise. Je lui tends la main distraitement, sans me lever. J’observe Iliane, frémissante comme une écolière face au maître redouté ; elle attend de moi une marque d’émotion : « Alors ? » — « Alors rien ». Il me rappelle un animateur d’émissions de divertissement sur la télévision. Pas envie de rire.

Nous sommes épuisés. De plus, j’ai une dent de sagesse qui pousse et une autre qui s’est nécrosée. Avant de dormir nous faisons l’amour pour calmer le désir, essayant vainement d’entrer en contact.

Dimanche 13 février 2005

Le stage vient de se terminer. La direction était assurée avec la distance nécessaire et quelques moments de spontanéité par un personnage qui parle les yeux mi-clos… Des remarques de bon sens dans les échanges avec le groupe, mais je n’y ai pas perçu de différence avec la rhétorique confortable d’un psychologue clinicien habitué à renvoyer le patient vers « son problème ».

Après quelques sautillements inoffensifs dans une pratique que Rajneesh/Osho avait baptisée « méditation active », nous avons abordé un exercice d’offrande nettement plus intéressant que la pseudo-libération de la kundalini. Les jeunes Occidentaux ayant peur du silence, leurs gourous se sont recyclés en disc jockeys : ce qu’ils appellent « méditation » n’est rien de plus que de l’écoute musicale. Parfois il nous faudra même entendre le même CD en boucle !

Malgré ses imperfections, ce stage a été pour moi l’occasion de rencontres que je n’aurais pas faites en temps ordinaire, les unes avec des femmes peu attrayantes vers qui je ne serais pas allé spontanément, les autres avec des hommes au cours d’un exercice où nous avions tous les yeux bandés. Mise à part cette expérience singulière, qui pour moi se situait au niveau du toucher affectif plutôt que dans le registre de la sexualité, je n’ai ressenti aucun désir pour les êtres que je prenais dans mes bras. Encore moins pour Iliane en raison de la rugosité des intentions qui s’exprimaient dans les échanges. Je ne voyais d’ailleurs aucun intérêt à faire un « exercice » avec elle alors que nous pouvions nous rencontrer pour de vrai dans la chambre. J’étais en attente d’un toucher sensible, de croiser cette « énergie du cœur » dont parlait l’animateur, mais je n’ai senti cette énergie qu’à de rares instants.

J’ai de la peine à imaginer que des femmes et des hommes qui auraient fait l’expérience d’une sexualité extatique puissent prendre goût à cette forme atténuée de masturbation qui s’épuise dans l’inachèvement. Ni que ces jeux puissent les mener à l’extase. Certes, l’enrobage conceptuel est omniprésent — le cœur, le sexe et l’offrande — mais comment vivre ces dimensions hors de la réalité concrète d’une rencontre amoureuse ? Peut-on libérer sa spontanéité avec des personnes (et un animateur) qui n’ont pas exploré le mouvement involontaire en dehors des actes socialement répertoriés ?

Les rares fois où nous étions en contact, Iliane-Patricia supportait de moins en moins mon incapacité à entrer dans l’artifice. Je la sentais en contact avec quelque chose d’étranger à ce que nous avions vécu ensemble. Elle s’est mise à ne plus supporter mon regard. L’animateur l’a manipulée en lançant à la cantonade que nous avions un comportement de couple et que j’étais incapable de la libérer de mon regard pour aller vers d’autres femmes. Il avait commencé par décréter que tant qu’elle serait attachée à son père elle n’attirerait que des hommes en état de dépendance… Pauvre cloche.

Quand elle est revenue à sa chambre, ce soir, pleine de contusions, elle a exprimé sa colère, disant qu’elle ne pouvait plus supporter mon regard, car je suis « hyperpossessif », semblable à son père qui la surveillait « du haut d’un mirador », et j’en passe, tout en admettant qu’elle sentait mon regard alors même que je ne la regardais pas. Une fois calmée, elle m’a parlé de ses amis d’enfance (puis de son père, bien sûr) qui la traitaient de « salope » pendant l’adolescence. Si je trouve le mot déplacé, je comprends ce qui pouvait les indisposer dans son comportement.

Nous avons dîné de nos provisions. Puis je suis descendu à la salle à manger pour faire la vaisselle. J’y suis resté un moment pour jouer du piano. Iliane a eu la bonne idée de me laisser seul. Je l’ai retrouvée au lit dans sa chambre. Elle a commencé à me parler de ses douleurs et de ses peurs, mais je l’ai quittée pour aller dormir.

Il me semble qu’elle a besoin de vérifier régulièrement le pouvoir de séduction qu’elle exerce sur les hommes. Ces stages lui fournissent un terrain de jeu. Les hommes ont envie de lui sauter dessus mais elle se sent protégée par le protocole des exercices. Ce même protocole dont je ne vois pas l’intérêt puisque j’ai besoin du brasier réel, de l’alchimie sexuelle, plutôt que de jouer avec des allumettes.

Quand elle est dans ce jeu du libertinage, je ne peux pas être avec elle. Je la regarde nue en train de se coiffer : un bel objet dont un jour je me lasserai. Je ne peux plus contacter la personne en dessous de cette enveloppe qui se pare de séduction. Je ne peux pas me contacter moi-même, car je suis vidé de toute énergie amoureuse. Je dois puer. Et les dents me font mal.

Je pars dormir avec un souvenir glacial de cette partouze soft. Enfin, goûter un peu de solitude après tout ce vacarme. Je ne ressens plus aucune pulsion sexuelle, mais plutôt un grand silence, blanc comme la neige qui n’en finit pas de tomber.

Lundi 14 février 2005

À cinq heures du matin je suis réveillé par une érection. Je rejoins Iliane qui dort à côté. Elle me suit dans ma chambre, se plaignant de tensions, et demande à être massée. Mais elle m’interrompt au bout de quelques minutes et se met à parler. Elle décrète que mon toucher est trop intrusif. Je lui fais reconnaître qu’il réveille des tensions profondes. Elle repart dans la colère sur le motif que « je n’ai jamais su la toucher mais elle n’a jamais osé me le dire »… Puis elle s’apaise et va finir la nuit seule, avec ses tensions.

Vers 11 heures nous quittons le lieu du stage sous une neige abondante, en direction d’un châlet où vit un ami d’Iliane et Damien. Il nous offre un excellent repas et parle beaucoup, avec passion, de son métier et de ses loisirs. J’apprécie son talent de conteur, mais Iliane finit par s’ennuyer.

Les dents me font toujours mal, une autre molaire s’y est mise. Un peu d’huile de clou de girofle atténue la douleur. Iliane aime ce que cette huile dégage.

Nous commençons la nuit sur un grand lit déroulé dans le salon à côté de la chambre de notre hôte. Elle repart sur son besoin de toucher sensitif, en attente de tendresse. Soudain, le mien lui convient… Puis elle « recontacte » sa colère et m’invite à reconnaître la mienne, ainsi que ma frustration. Je lui dis à quel point je l’ai sentie vulgaire hier, la chute de mon désir en la voyant nue, le fait qu’elle m’a exaspéré en parlant de notre prochaine rencontre, du prochain stage qu’elle allait faire, de ceux que j’aurais forcément envie de faire… Je ne voulais plus rien entendre, plutôt rester sur cette sensation triste de fin de voyage.

Quand elle me demande d’exprimer physiquement ma haine, je lui fais vraiment mal avec mes ongles. En contact avec cette réalité, elle me confie qu’exprimer ma haine ne veut pas forcément dire la diriger vers elle… Je peux aussi bien quitter l’image que j’ai d’elle pour rester seul avec cette énergie de la haine ; ensuite, faire l’offrande de cette énergie, qu’elle soit de haine, de désir ou de frustration, pour ne pas rester focalisé sur la partie douloureuse.

Petit à petit quelque chose s’ouvre en nous et entre nous. Sa colère s’est muée en désir, elle m’a mis en relation avec mon plaisir, au delà de la pensée du plaisir que je voudrais lui donner. Nous venons à la rencontre l’un de l’autre, très lentement, pendant plus de deux heures, cherchant la respiration de la « vague » tantrique, celle qui part du cœur, traverse le sexe et se déploie vers l’infini dans l’offrande, au niveau de la gorge. Mes dents se sont complètement calmées. Je réapprends à décrisper mon désir.

Pendant que nous faisons l’amour, une image me revient en mémoire. Ce matin je regardais le thang-ka d’une divinité avec sa parèdre affiché dans le réfectoire du centre. J’ai été tout d’abord abasourdi par le prix de vente — 430 euros pour une grossière peinture en aplats — et le fait qu’un objet d’art (ou de culte) soit accroché dans un endroit aussi profane. Ensuite j’ai été frappé par la blancheur démesurée de la shakti. Ce que j’en ai retenu, c’est une flamme dressée vers le ciel, un arbre de vie d’une grande puissance. Or c’est cette image qui va m’emporter ce soir. Le visage de la divinité masculine (outrancièrement méditatif sur le thang-ka) me conduit vers la détente, l’offrande, le regard intérieur, en même temps qu’il se pose sur la shakti et sur le monde.

Nous volons ensemble dans un extraordinaire courant ascendant — je repense au four du potier à Fátima. Mon corps est totalement détendu, l’oiseau blanc prend délicatement mon sexe, lui inspire un léger frémissement et le glisse en elle. Il se déploie dans l’instant, comme une flamme du brasier ou la shakti de l’image tantrique. Je n’ai jamais éprouvé un plaisir aussi subtil et aussi intense que cette pénétration sans effort. L’oiseau s’envole encore plus haut, il m’emmène au-delà de l’atmosphère, nous reprenons plusieurs fois notre étreinte avec des phases d’étourdissement, d’éblouissement, d’offrande, d’apaisement, d’endormissement… Je la sens vibrer et me laisse porter par cette vibration. C’est « l’orgasme de la vallée » qui vient, dans le lâcher-prise d’un mouvement involontaire très ample.
S’abondonnant au flot passionné
Montant et griffant,
Faisant sourdre un intense plaisir
Lacérant leurs corps avec ardeur
Ils mettent fin à l’illusion
Dans cette dissolution de la dualité
Par le goût du désir
Pendant l’expérience de l’identité
Les amants goûtent à un plaisir
Inexprimable et jamais encore touché.

(Vijñânabhairava tantra)
A présent, Iliane rit. Idiote ? Sorcière ? Elle me dira le lendemain que jamais elle n’avait rencontré une telle intensité dans l’intimité sexuelle.

[Suite]

Par Julien Lem - Publié dans : Lire de bas en haut
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Mardi 23 août 2005 2 23 /08 /2005 00:00
Mi-janvier 2005, quelques échanges de courriers avec Iliane…

Elle :
Ça fait du bien quand même ces petits gestes involontaires intuitifs qui nous relient tout d’un coup à quelque chose de plus grand que nous, que l’espace temps ! Ça nourrit toujours la confiance dans la vie, la sensation d’être accompagnée et aimée par… le mystère… […]

Il m’arrive des choses agréables en ce moment. Je stimule l’énergie de la création en moi, ça me semble plus facile que les autres années. Au début de cette année 2005 j’étais étonnée de ne pas sentir d’élan. Ça m’inquiétait parce-que j’imaginais qu’une année devait forcément commencer par un changement d’énergie, une explosion :-) en tout cas c’était mon gros désir. J’avais senti le changement d’énergie, mais pas l’explosion. Plutôt une sensation de ralenti. Après avoir discuté avec une amie, j’ai eu l’impression que c’était peut-être les événements du raz de marée du 26 décembre qui avaient déclenché une sorte d’apathie. J’ai eu la sensation que nous (le monde entier) étions en train de digérer quelque chose de difficile. Le monde a été forcément touché par cet événement, même si c’est inconsciemment. […]

Consciente que cette peur peut bloquer le mouvement ascendant qui me pousse en ce moment, je me maintiens finalement assez facilement dans cette « poussée » de travail, de besoin de croissance… et c’est bon. Je sens des racines qui poussent qui se fortifient. Je sens que VB se fait très discret, se « retire », me laisse la place pour que j’explore. Je me sens comme une ado à qui on laisse de l’espace pour explorer de nouvelles responsabilités, ça y est c’est le départ dans la vie active :-) Je sens comme un regard bienveillant de ce père-mère qui sait me laisser la liberté et l’espace de m’expérimenter toute seule. J’apprécie même de ne pas vous avoir près de moi, toi et lui, parce que je me sens disponible pour persévérer dans ma lancée du travail. Sinon je serais happée par vous.

J’ai vécu un moment de bonheur avec Damien [le père de Noémie]. Nous avions organisé chez lui une rencontre de personnes pour échanger nos compétences créatrices (chant, musique, danse, clown, texte, jeu…). 13 adultes et 3 enfants. Le soir, j’ai eu envie de rester dormir avec lui. Daniel était dans la maison, j’étais tiraillée au départ, je me demandais si c’était bien de rester alors que Daniel est très jaloux. Mais mon désir était plus fort. J’ai eu envie de me faire du bien en premier. Damien avait envie aussi que je reste, mais je pouvais très bien partir aussi cela lui était égal. Il me demandait cependant « pas de sexe ». Sur le moment je n’avais aucun désir spécial autre que d’être dans ses bras et m’endormir. Il a senti cela et s’est senti à l’aise. Pas de pression. Il vit une pression avec son amante et est assez oppressé. Donc il respire et nous nous laissons emmener dans son lit en douceur.

Cet espace sans tension nous met naturellement en désir l’un de l’autre. J’étais étonnée de la légèreté, et j’ai senti naturellement qu’un moment spécial nous était donné de vivre. J’ai senti qu’il était différent parce que son séjour en Grèce lui avait fait beaucoup de bien, le soleil, la mer, les vacances… Son corps était plein de chaleur, de soleil, de détente, tel que je ne l’ai jamais connu. J’étais sur lui, et à un moment, j’ai hésité, ça ne tenait qu’à un fil. Et puis je me suis dit que pour faire l’amour, il fallait d’abord que je le rejoigne dans sa densité, parce que lui ne pouvait pas aller vers mes hauteurs. Alors je me suis dit : « Plonge dans sa densité, puisque tu aimes aussi la densité ». J’ai mis ma tête dans son cou et j’ai imaginé que je plongeais dans son corps dense comme dans la mer. Ça a été magique. J’ai découvert un océan dense, de douceur et de force masculine, qu’il me laissait pénétrer en respectant ma lenteur.

J’ai ressenti beaucoup de plaisir, et beaucoup de réparations entre nous. Ensuite je l’ai invité à se détendre, à s’abandonner au plaisir de la femme, tout en restant présent (la réaction habituelle au début c’est quand je dis ça, l’homme se retire de son sexe, débande, s’absente). Il a pu le faire. Cependant « quelque chose » n’était pas évident. J’ai eu la réponse plus tard.

Quand je lui ai demandé s’il avait aimé il m’a répondu qu’il avait aimé que j’aie du plaisir (c’était la première fois que j’exprimais un plaisir authentique) mais que lui n’avait pas ressenti grand chose. J’ai réalisé à ce moment que pour que l’homme ressente quelque chose là où je l’emmène, faut-il qu’il en éprouve le désir, qu’il s’y intéresse.

Notre rencontre a été possible parce qu’il m’avait exprimé, il y a quelques semaines, qu’avec son amante ils commençaient à se lasser de leur façon de faire l’amour (très sauvage, forte, passionnelle). Et qu’il commençait à se demander s’il n’y avait pas de petits sentiers à découvrir. Je pense que c’est le début du possible, lorsque la saturation de faire l’amour animalement se fait entendre. Ensuite faut-il que le désir s’affine, qu’il pousse la personne à oser explorer d’autres sensations, d’un monde si nouveau et si fin. Je crois qu’il n’y a que cette quête d’amour qui peut nous pousser à oser lâcher la sensation très physique orgasmique, pour oser découvrir toute la finesse et la subtilité des sens himalayens. Faut-il que l’homme, ou la femme, le désire vraiment. Je me souviens des réflexions au tantra de ces hommes et femmes : « Oh c’était ça ? Mais c’est si fin, si petit comme sensation, qu’il est facile de passer à côté, de ne pas s’en apercevoir ! ».

Et ensuite cette sensation grandit, mais toute seule, comme tu me l’as montré :-)

Depuis cette rencontre avec Damien, je me sens réunifiée quelque part. Une grande souffrance est partie. J’ai l’impression d’avoir bouclé quelque chose en moi. Je me sens fière d’avoir pu atteindre une densité en moi que j’imaginais pas atteindre, en tout cas si vite, et avec quelqu’un comme lui, qui me renvoyait à un sentiment d’infériorité (statut social). Je me suis dépassée et suis heureuse de cela. Je me sens libre aussi. Il est dans sa vie, moi dans la mienne, et nous avons besoin tous les deux de nos espaces.

Comment réagis-tu à ce partage que j’ai risqué à te confier ? Es-tu content avec moi, ou cela te blesse t-il quelque part ? J’attends patiemment ta réponse, et notre rencontre. M’occuper de moi, de ma créativité, me fait beaucoup de bien. J’ai besoin de ce temps, de solitude entre les rencontres, pour intégrer et exprimer concrètement tout ce que je vis dans ma vie amoureuse.

Je t’embrasse en espérant que tu restes mon ami amant, même si je fais l’amour avec un autre homme que j’aime aussi.

Quelques jours plus tard :
Daniel m’a téléphoné hier soir. Il est sorti de son mur de silence idiot, pour enfin me confier qu’il souhaitait me voir, faire l’amour avec moi.

J’étais dans une énergie nouvelle avec lui. Je me sentais dégagée, et j’ai pu lui répondre clairement (c’est la première fois), que je ne souhaitais pas le revoir. J’aurais plaisir à revoir le Daniel du passé, ou du futur, mais pas le Daniel d’aujourd’hui, parce que je ressentais un besoin de solitude, d’espace, pour me planter, me développer socialement, et que si je le revoyais, je savais que cela me rendrait lourde, m’enliserait, parce que lui aussi avait besoin de bouger sa vie.

J’ai même rectifié après en lui disant que je ne souhaitais finalement pas revoir l’ancien Daniel, même si cela avait été du bonheur, parce que c’était du passé et que je n’étais plus concernée par le passé. Je lui ai donc donné rendez-vous dans un an ou deux, en tout cas quand chacun de nous aura accompli ce qu’il a besoin d’accomplir pour sa vie.

Je lui ai demandé si ça avait bougé pour lui. Il m’a répondu que le gars qui lui avait promis de l’héberger c’était plus possible pour telle raison et qu’il n’avait eu la réponse que maintenant.

Je l’ai houspillé en lui disant que s’il attend d’une seule personne, c’est pas génial, en plus si cette personne se désiste. Toute cette attente pour rien. Je lui ai reparlé de toi, il m’a dit qu’il ne savait pas s’il allait faire appel à toi, qu’il y avait quelque chose de pas clair, et gna gna gna.

Là je n’ai pas mâché mes mots. Je lui ai dit que quelle que soit sa raison de ne pas te contacter, ou d’autres personnes, moi je sentais qu’il freinait et qu’au fond de lui il ne voulait pas se bouger. Que ce qu’il prétextait avec toi n’était que de la surface. J’en ai rajouté une louche en lui disant que Damien ne supportait pas sa présence dans sa maison, qu’il avait besoin d’être seul. Damien ne lui en avait pas encore parlé. J’ai dit à Daniel que Damien n’osait pas lui en parler mais que ça allait venir.

Et le dernier coup de grâce du soir : j’ai vraiment senti qu’il fallait se positionner pour l’aider à contacter une énergie de mouvement.

Je lui ai annoncé que cela faisait un moment qu’on avait décidé de changer Noémie de chambre et l’installer dans celle où il dort actuellement. Et que nous déciderions d’une date pour le faire, même s’il n’est pas encore parti. Sans le mettre dehors, c’est un acte posé qui ne lui permet plus de s’enliser.

Au fur et à mesure je sentais que quelque chose s’allégeait, bougeait un peu, mais c’est à Damien de faire le reste, ce n’est pas ma maison. Le côté positif, c’est que ça montre à Damien ce que c’est que de mettre les gens en dépendance, en ne posant pas ses limites, en les laissant te parasiter. Le mot est fort, mais en ce moment, pour Daniel, ça convient bien. Il a perdu son énergie d’action et se laisse porter comme un bébé. C’est le moment de le secouer en se positionnant, ça devrait le faire bouger suffisamment.

Sur une liste, elle écrit :
Quand je fais l’amour avec un homme (ou même si je suis juste en contact physique avec lui) je sens s’il est dans ses gonades (ses couilles donc), ou s’il a du désir, s’il est juste dans son pénis. S’il est dans son pénis seulement, la rencontre est partielle entre nous. S’il est également dans ses gonades, il est présent pleinement à son énergie sexuelle, et je me sens avec un homme et non avec un enfant. L’enfant a un pénis, mais pas de maturité sexuelle apportée par la maturité des gonades.

Idem pour moi. Quand je suis présente dans mes ovaires, je me sens femme. Je suis d’ailleurs bien dans mon corps et sens comme deux faisceaux, deux phares qui rayonnent, et me relient à la terre. C’est extra. Sinon, je me sens petite fille.

Un peu plus loin :
>> Iliane : Y a tellement de personnes par
>> exemple qui nient le désir que peuvent susciter d’autres hommes que
>> leur mari (si je prend l’exemple d’une épouse), soit parce que c’est
>> mal vu par leur mère, la société, ou pour préserver le pouvoir
>> qu’elle peut exercer sur lui (souvent inconsciemment) en lui restant « fidèle ».

> G. : tu peux expliquer ta denière phrase ? je comprends pas
> ce que tu veux dire.

Iliane : Dans cet exemple, en restant « fidèle » (c’est-à-dire ne pas faire l’amour avec d’autres hommes ou d’autres femmes), la personne tente de s’attacher son compagnon ou sa compagne. En ne s’autorisant pas à butiner ailleurs, elle « n’autorise pas » à son conjoint de butiner. Si elle s’y risquait elle ouvrirait une porte de liberté pour le conjoint aussi. Des personnes utilisent la fidélité comme moyen de pression pour garder leur partenaire, en les culpabilisant éventuellement si ce partenaire ressent du désir pour d’autres personnes.

Donc il y a des personnes qui ont du désir pour d’autres personnes que leur conjoint, mais qui ne veulent pas y répondre, mais peuvent culpabiliser, être frustrées. Ça c’est une chose. Et j’en ai même vu (je l’ai vécu moi aussi), qui refoulent tellement leur désir qu’ils ne s’aperçoivent même pas qu’ils en éprouvent pour d’autres personnes. Et là, ces personnes peuvent même évoquer des prétextes de « C’est plus l’âge, c’est la ménopause, ça ne m’intéresse pas en dehors de mon mari (ma femme) je n’ai aucun désir pour d’autres, je suis fatiguée »…

Pour moi, tout ça ça n’existe pas. […] En prenant conscience de ses désirs, de ses refoulements, des manipulations invisibles, parce que ça nous ouvre à plus de liberté, on se réappropie son corps, on s’aime quoi. Je trouve que ça vaut le coup de d’y intéresser.
Je réponds sur la même liste à l´un de ses messages :
>Le terme « illumination » est bien chargé de préjugés… J’aime bien « extase »,
>depuis peu. Moi, c’est le mot « extase » que j’avais chargé de trucs
>bêtes.

Ces deux termes sont chargés de conotations religieuses qui n’ont malheureusement rien à voir avec les expériences concrètes qu’ils recouvrent. Pour moi un mot isolé n’a pas de sens, il n’en acquiert momentanément que par oppositions/ressemblances avec d’autres mots. Quand nous oublions de mentionner les deux (ou plusieurs) termes de l’opposition, nous imposons une vision « essentialiste », comme si le mot était la chose désignée ou pouvait la remplacer. Il y a des passages de tes écrits où je perçois cette approche essentialiste (par exemple dans l´utilisation de termes comme « énergie », « positif/négatif ») mais je n’ai pas trop le temps, ce soir, de couper les cheveux en quatre… On aura d´autres occasions de le faire. ;-)

Quand j’ai utilisé le mot « extase », j’ai donc pensé à l´opposition avec « transe ». La sexualité en quête de jouissance orgasmique s´apparente pour moi à de la transe. Alors que ce que je comprends de la pratique « tantrique », au plus près de ta description, serait plutôt une forme de contemplation dans l´action. Le mot « extase » me plaît bien car il n’implique pas un état permanent, alors que « illumination » nous fait penser à un accomplissement.

Attention, je n´ai pas dit que je plaçais l´extase au-dessus de la transe. Mais je dirais que notre culture a toujours privilégié la transe, dans la sexualité, sans doute parce qu´il fallait assurer la propagation de l´espèce.

Elle répond :
« Tantrique » : j’ai toujours souffert de la façon dont je laissais les hommes utiliser mon corps pour jouir. Et un jour j’ai lu « Le traité des caresses » de Leleu. Puis le « Tao de l’art d’aimer ». J’ai adoré quand il est écrit que l’homme sans conscience se masturbe dans le fourreau de la femme. J’ai commencé à sentir de l’espoir dans ces livres là. Auparavant je n’avais jamais entendu parler de rien de satisfaisant sur la sexualité, mais je pressentais que je pouvais vivre autre chose. Puis, le livre « Tantra, le culte de la féminité » de Van Lysbeth.

A cet endroit, j’essayais de décoincer ma relation désespérante dans le couple, avec les techniques décrites dans les bouquins. Rien de rien n’a marché.

Un jour, un ami me dit que les techniques étaient valables mais seulement après avoir contacté suffisamment d’amour. Donc j’ai tout arrêté, et je me suis plutôt consacrée à « comment aimer ? »

J’ai rencontré un homme, « un voyant très sensible » que j’adorais, on a fait l’amour une fois, c’était très nul pour moi. Je lui en ai parlé, c’est le premier qui m’a dit : « C’est toi qui as raison, moi je ne me sens pas capable de faire l’amour comme tu me le demandes. Continue ta quête, c’est toi qui es dans le vrai ». J’étais très triste de ne pouvoir incarner dans le corps cet amour fou que je ressentais pour lui, et en même temps ça m’a permis de continuer ma route, en étant très touchée et nourrie par son authenticité et sa confiance.

Puis j’ai vécu une expérience tantrique inattendue et extraordinaire avec mon ex-mari, une seule fois. (On était séparé depuis quelques mois et on n’avait jamais pu faire l’amour avec plaisir). Puis quelques années après, (entretemps j’ai eu ma fille avec un homme que j’adore mais avec qui je ne ressentais rien, et qui me reprochait d’être frigide), j’ai rencontré un homme qui se questionnait depuis de longues années sur le bonheur, le plaisir, la jouissance, la profondeur, faire l’amour, l’extase. Nous avions une communion spirituelle très belle et forte. Ça m’a permis d’aller plus loin, mais pas au point de me débloquer sexuellement.

Ce n’est qu’en participant à des stages de tantra que j’ai pu incarner mon énergie tantrique. J’ai rencontré des hommes et des femmes, je les ai écoutés, j’ai partagé avec eux des expériences, j’ai entendu parler de la femme comme jamais je n’en avais entendu parler… ou si peu. La femme blessée, humiliée s’est soignée, consolée, reconstruite. J’ai rencontré des hommes et femmes tantriques, ça m’a permis de voir que je n’étais pas une folle ni une extraterrestre. Et j’ai appris à force d’introspection, d’exercices, de rires, de pleurs, de rencontres, à gérer dans mon quotidien les difficultés que je rencontrais dans mes moments amoureux. J’ai dû cesser d’attendre le Prince Charmant (un peu au moins ;-) et engager mon énergie vers ma propre création de ma vie amoureuse. Et maintenant, je choisis vraiment de privilégier la qualité de rencontre. Je peux dire que depuis 2 ans, et plus particulièrement depuis 6 mois je suis heureuse. Je me sens reliée même quand je suis seule, mais pas encombrée. J’ai beaucoup d’espace, et je ressens le besoin de leur laisser de l’espace (j’ai deux amants).

Je sens la guérison de 20 à 27 ans de cystites, de vaginites, de pertes malodorantes, de sorte de boutons très douloureux sur la vulve, de douleurs à la pénétration, après la pénétration, de démangeaisons insupportables, de frigidité, que sais-je encore…

Mercredi 26 janvier 2005

Iliane m’écrit :
Ça bouge encore, ça ne retombe pas, et c’est grâce à moi. Je m’aperçois que si je laisse le mouvement s’arrêter à l’intérieur de moi, tout s’arrête. J’ai eu un peu d’effroi en réalisant cela, parce que je me disais « mais si je n’ai plus la force de continuer, si je suis malade ou autre, je ne travaille plus, plus d’argent… et et… ». Je me suis fait peur toute seule. Ensuite j’ai commencé à ressentir autre chose, plus positif. C’est une « attitude » intérieure qui fait que le monde bouge autour. Donc, même vieux, je peux attirer sûrement du mouvement, de l’abondance encore. J’ai donc besoin de m’habituer à « rester vivante et vibrante » dedans.
Samedi 29 janvier 2005

J’ai l’impression de vivre en ermite au cœur du monde. A savoir que j’aime le regard, l’interaction avec les êtres qui m’entourent, mais je n’attends rien de particulier sur le plan affectif. Leur confiance, leur amitié, leur amour me suffisent. J’en arrive à percevoir l’attachement à la famille, que certains expriment avec une grande conviction mêlée d’angoisse (peur de perdre), comme le besoin d’un être qui n’a pas achevé sa complétude. Dans le couple aussi, j’aimerais qu’il n’y ait aucune attente dans la présence que nous avons l’un à l’autre.

Il y a quelques nuits j’ai rêvé d’Iliane. Nous étions tous les trois avec Aimée, l’atmosphère était gaie entre nous, nous marchions dans la campagne, traversant des villages, pénétrant dans des maisons anciennes vides de locataires. L’image que j’ai gardée est que je mettais mon bras droit autour du cou d’Iliane. Nous marchions ainsi, en totale insouciance. Elle riait. C’est aussi un sentiment de liberté et de respect de la liberté de l’autre qui se dégage de ce rêve : elle est proche, je peux la toucher, la prendre, ensemble nous nous promenons dans le temps — les maisons anciennes, mais aussi notre « éternelle » jeunesse. Pas d’attache, pas de dépendance entre nous. Je réalise que Séraphine, Iliane, Séverine, sont pour moi des êtres autonomes avec qui la relation se crée dans l’instant. J’aimerais rencontrer cette autonomie dans la vie de couple au quotidien, mais je ne sais pas encore si comment m’y prendre. Je voudrais que les choses soient aussi simples que dans ce rêve.

Iliane m’écrit :
J’ai vécu des choses très fortes en approfondissant mon rapport à la rivalité. J’ai fait une séance impressionnante avec une personne par téléphone (une urgence) où j’ai contacté d’abord ma force féminine, puis ma force masculine comme jamais. J’étais moi-même impressionnée. J’ai appris énormément, j’ai pas encore tout clarifié mais c’était magnifique. Je me sentais complètement guidée, j’ai dû avancer dans le vide comme Indiana Jones, avec la « responsabilité » d’une force qui se déclenchait et que je devais gérer dans mon corps. J’ai senti que mon corps servait de catalyseur pour cette personne qui a frôlé le danger physique, et mon corps lui a servi de support de recentrage et de revitaliseur (?!). C’est la première fois que je me sers de mon corps consciemment pour faire ce travail. Evidemment, c’est parce que c’était une urgence et qu’il y avait une forte confiance entre nous que je m’y suis investie et la personne aussi, et que ça a marché.

Puis il y a eu Noémie. Pour résumer, au moment du coucher, dans son lit, je lui ai offert mes bras, elle s’est lovée dedans. Comme à l’accoutumée, j’étouffais et ça commençait à devenir insupportable. Elle a toujours mal au ventre, et je vois qu’elle souffre. C’est toujours insupportable. Ce soir, j’ai appliqué avec elle ce que je pratique depuis quelques jours. Je me suis servie d’elle, de ce qu’elle déclenche en moi, pour me renvoyer en miroir à moi-même lorsque j’étais enfant, et plus particulièrement à son âge. Je l’avais contre ma poitrine, je percevais sa souffrance effrayante. Au lieu de me focaliser sur elle, ce qui m’aurait amenée inévitablement à l’abandonner, je me suis centrée de toutes mes forces sur la petite fille de 7 ans que j’étais. J’étais à la fois avec Noémie, mais surtout centrée dans la sensation avec la petite fille à l’intérieur de moi.

Je contacte une souffrance énorme, à la limite du supportable, mais ô combien soulageante. J’adore cet état. Quand ça touche, le temps semble s’arrêter, l’athmosphère devient très dense, le silence presque palpable avec les mains. Une gravité presque écrasante. Quand je reste là, au bout d’un moment, inexorablement, la souffrance s’écoule quelque part, se dilue, s’estompe, disparaît, pour laisser un nouvel espace plein de vitalité. Le miracle s’opère. Noémie s’apaise et s’endort immédiatement. Alors que d’habitude, je suis obligée de partir tellement on s’énerve, et combien de fois elle finissait par s’endormir épuisée à plus de 22h00 quand c’est pas minuit.

Je t’aime et t’embrasse comme une folle.
Vendredi 5 février 2005

A midi je parle longuement avec Iliane du texte de Christopher Calder, « Osho, Bhagwan Rajneesh, and the Lost Truth » dont je lui ai fait un résumé. La naïveté de Calder consiste à chercher « l’illumination » dans la présence d’êtres qu’il prend pour des illuminés du seul fait de leur charisme. C’est même de la bêtise car il n’a pas réalisé que J. Krishnamurti, qu’il dit avoir rencontré à 21 ans en même temps que Rajneesh, faisait appel à l’intelligence de ses auditeurs, en rupture totale avec la tradition guru-shishya (maître-disciple) que Rajneesh feignait de réfuter pour mieux manipuler son auditoire. Cette réserve mise à part, le regard critique de Calder sur le cas Rajneesh me paraît très pertinent.

Iliane et moi convenons que le désir de s’abandonner, de s’annihiler (sans aucun regard critique) dans la présence d’un être aimé procède de la même forme d’aliénation, qu’il s’agisse d’une relation de subordination au maître ou d’une passion amoureuse. L’espace que nous ménageons entre nous est celui de l’intelligence, celui-là même qui permet à d’autres formes d’existence de cohabiter, notamment la vie sociale. Elle se rend compte qu’elle est en train de découvrir tout cela dans sa vie personnelle, et qu’il est important à ce stade d’être vigilante dans la relation avec tous ceux qui lui enseignent quelque chose. Cela fait sens dans sa relation ambivalente avec son thérapeute qui lui expose à la fois sa force mentale et les faiblesses d’un être humain ordinaire. (Rajneesh ne pouvait pas conduire au même détachement car il mentait en permanence au sujet de lui-même.)

Nelda

A mon retour du bureau, je rencontre Nelda sac au dos sur la route de la maison. Je pensais justement à elle… Aimée arrive un peu plus tard. Nous dînons avec une autre invitée. Puis je parle avec Nelda jusqu’à 2h30 du matin.

Sa beauté m’envoûte mais je ne me laisse pas trop aller. Elle a coupé ses cheveux courts, « comme un moine » lui dit Aimée, mais je trouve que cela souligne sa féminité. Nous parlons de son enfance, des rapports avec son père et ses frères, les désirs qui hantent parfois ses rêves. Quelque chose passe entre nous, c’est indicible pour le moment mais très agréable en substance.

Nous parlons de bien d’autres choses et surtout d’une vision assez partagée de l’amour et de la sexualité. Nos « livres » sont grand ouverts — car elle écrit elle aussi. Je sens naître une complicité mêlée à une attirance encore confuse.

Je mets longtemps à m’endormir. Nelda semble être présente à mon côté avec du désir entre nous : à la fois il nous rapproche nous sépare. Je suis en fusion avec elle, il y a une totale contradiction entre cette évidence intérieure de l’amour « tantrique » qui se moque des apparences, de l’aspect physique — le « désir de lumière » — et le désir du corps qui m’enchaîne à la vue de cette femme séduisante. Pëndant des heures nous avons parlé de relations extatiques, de ce que je découvre en ce moment avec Iliane, et me voilà seul avec un tourment aux antipodes de l’image que j’ai voulu donner de moi-même.

Je repense à ma conversation avec Iliane ce midi. Elle m’a parlé d’un très fort désir qu’elle avait ressenti en massant un homme dont la sensualité se réveillait doucement après le deuil de sa mère. Elle s’est retrouvée seule avec ce désir et la certitude qu’elle ne devait pas l’assouvir avec cet homme « trop chargé ».

Je fais donc ce qu’Iliane me dit avoir fait : je laisse d’abord le désir emplir toute ma conscience, chasser la honte et abolir toute autre pensée. Puis je m’y plonge avec la même force de pénétration qui emprisonnait mon sexe. Il est devenu immense. (Elle aussi a ressenti un lingam monumental prolonger son clitoris.) Ce sexe s’est retourné pour plonger en moi-même, car je suis devenu le désir, je suis la femme, la matrice de l’univers… Tout mon être s’est mis à vibrer. Quelques gouttes de sève ont coulé de mon arbre, mais ce n’était pas le lieu de ma jouissance. Je m’endors pacifié. J’ai défusionné d’avec Nelda. Cette sensation persiste car je n’ai aucun retour de son image dans mes rêves.

Nelda écrit tantôt de la main droite et tantôt de la gauche, deux écritures fort différentes autant par le graphisme que le contenu : la main droite très ordonnée, la gauche plutôt imaginative. Elle me lit même un dialogue entre ses deux mains qui met en scène son dilemne au sujet de l’intégration dans la société.

Elle posé une main puis l’autre sur les miennes ; nous sommes restés immobiles pendant quelques minutes dans cet empilement voluptueux.

[Suite]

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Mardi 23 août 2005 2 23 /08 /2005 00:00
Dans mon journal, lundi 8 novembre 2004

Echange de messages avec Iliane :
J’ai moins honte qu’autrefois de mon désir, car tu m’as mis en confiance ; jamais je n’ai senti aussi intensément « l’enveloppe » de ton corps dans le contact de nos sexes ; la jouissance n’est plus un sujet tabou entre nous.
Mais j’ai encore du chemin à faire pour ne pas me laisser submerger. Et toi pour ne pas être polluée par cette peur d’abandon… Pouvons-nous encore chercher ensemble ?

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Je crois que nous sommes sur de bonnes pistes ! Alors c’est d’accord, même si c’est dur ! Et puis c’est d’accord parce que je suis rassurée quand je vois toute la clarté et la sincérité que tu mets de plus en plus dans cette obscurité relationnelle :-) Je ne me sens plus seule du tout et plutôt stimulée, encouragée à chercher ensemble.
Elle m’appelle pour me dire que son amant Jérémie a décidé de rompre car il se rapproche de nouveau avec sa femme qui l’avait quitté. La route tourne… Elle est un peu triste — ce sentiment d’abandon qui revient malgré elle — mais elle pense que c’était inévitable et elle le sentait venir. Nous allons nous revoir mercredi, sur le chemin de son stage de tantra.

Le lendemain je parle au téléphone avec Daniel comme me l’a suggéré Iliane. Il est en souffrance car il perd tout à la fois — « l’argent, le logement et le sexe » selon ses propres mots — mais il me dit aussi qu’il est décidé à « grandir » et prendre à bras le corps les problèmes qui se posent, sans dépendre de la relation affective « maternante » avec celle qui a été son amante. J’ai la sensation désagréable que la deuxième partie du discours n’est pas de lui.

Un jour passe. Je reçois Iliane-Patricia à la gare de M. à 15h12. Ensuite nous allons dans un Etap jusqu’à l’heure où un homme qui vient de N. la prendra en voiture pour l’accompagner au stage.

Je sens que nous sommes au même diapason. Elle est assez remuée par les séparations avec Jérémie et Daniel mais elle gère cette situation. Dimanche elle a dormi avec Daniel, ils ont même essayé de faire l’amour mais ça s’est mal passé : dans la nuit, il l’a réveillée, l’a pénétrée, et soudain est sorti en jouissant, lui avouant qu’il était certainement un peu venu en elle. Elle a été très choquée, l’ayant averti qu’elle était en période d’ovulation, mais en même temps elle reconnaît ce comportement de l’homme qui cherche à retenir la femme en la fécondant.

Pour ce qui est de Jérémie, il a été dur en se plaignant qu’elle ne venait jamais à la rencontre de son désir. Connaissant la susceptibilité d’Iliane vis à vis du plaisir donné pour le plaisir, cela m’est paru pour le moins maladroit. Dans cette relation, elle a été remuée d’une autre manière, car Jérémie, de par son métier, lui a renvoyé les images de ses deux grands-pères, l’un artiste et l’autre ouvrier du bâtiment. Elle a senti ce transfert, et la présence de son père — toujours son père quelque part — dans la relation.

Cinq heures ensemble. Nous n’avons pas vu le temps passer. Nous avons d’abord partagé des saveurs : le miel prodigieux d’un producteur provençal, du caviar d’hiziki avec des blinis qu’elle avait préparés tôt le matin, une grappe de raisin… Puis l’eau brûlante de la douche. La saveur de son sexe qui m’a fait oublier le miel. Fusion des corps et des âmes. C’était extatique, jouissif, même si nous ne nous permettions pas l’orgasme puisqu’elle venait d’ovuler. Nous passions de l’immobilité totale à des spasmes tumulteux que je n’avais jamais connus avec elle.

Quel bonheur de contempler son sourire presque enfantin de pleine lune tranquille. Ses seins gonflés voluptueusement qu’elle a pressés dans mes mains. Puis elle est venue sur moi, pleine de fougue. On a pu se « lâcher », laisser venir les vagues océaniques, libérer l’énergie amoureuse.

J’ai eu un « orgasme féminin » (impossible à décrire) qu’elle a contemplé avec émerveillement.

Quand le réveil a sonné nous étions prêts à défusionner, une insensibilité commençait à poindre. Nous avons plié bagages et sommes allés à la rencontre de son ami, sur le parking du péage d’autoroute.

Encore une fois, nous avons eu des perceptions inédites l’un de l’autre et nous avons parcouru des chemins inconnus. Elle me dit son bonheur de vivre une sexualité aussi intense et subtile.

Dans mon journal, dimanche 14 novembre 2004

L’après-midi j’ai senti venir de la tristesse : j’anticipe déjà — avant même son arrivée — le départ d’Iliane… Elle me dira que je fais du « sabotage ». J’ai besoin d’aller au fond de ce sentiment, aux relents de peur de vieillir ou de mourir. Je vais le chercher en jouant du piano. Le premier mouvement de la 14e sonate de Beethoven a déployé ses trois pages au dessus du clavier. Depuis les grandes vagues océaniques de mercredi, je plonge dans des sonorités que mes mains n’avaient jamais pénétrées. En mettant du poids, je découvre la possibilité d’investir l’attaque, d’écouter le son à sa racine, là où il prolonge le geste pour s’en détacher. Le corps, instrument de l’amour, a lui aussi besoin d’être touché avec vigilance.

D’une cadence à la suivante, les accords meurent et leurs résonnances s’infiltrent dans le sillon de ma tristesse. Mon esprit s’élève lentement comme un brouillard effervescent au dessus d’une tourbière.

Le téléphone sonne : c’est Iliane qui m’apprend qu’elle vient de partir de L. une heure plus tôt que je l’attendais. Je vais bientôt descendre la rejoindre. Aimée m’annonce qu’elle va faire des crêpes mais je lui annonce mon départ imminent. Elle avait deviné mon projet car elle m’a vu prendre des choses dans la cuisine. Nous restons longtemps fronts appuyés l’un contre l’autre. « Tu ne veux rien me dire ? » — « Je n’ai rien à dire. »

Iliane est encore possédée par les sensations et l’énergie du stage qu’elle commente abondamment. Elle me parle aussi de Matthias, un homme qu’elle y a revu et qui habite près de chez moi. Il est marié et fréquente les stages avec sa femme. Iliane éprouve un fort désir de le rencontrer. Ces jours-ci c’était le comble, elle s’est sentie en fusion totale avec lui, constamment reliée, même si l’un des objectifs du stage est de ne pas rester accroché. Sa femme est venue lui dire qu’elle n’était pas jalouse… Elle regrette de ne pas l’avoir invitée à exprimer sa peur et sa colère plutôt que des sentiments de surface.

Elle a dit à Matthias qu’elle venait me voir, ce soir, et qu’ils ne pourraient donc pas se retrouver à son passage. Il lui a envoyé un message pour lui souhaiter une belle nuit et la rappeller à son désir. Il dit qu’il a fait l’amour à sa femme endormie en pensant à elle. Hum.

Iliane retrouve mes mains, elle a besoin de parler et d’être touchée. Puis le sommeil l’emporte. Je reste près d’elle. Je dors très peu, la sonate ne cesse de se dérouler sous mes doigts, mon esprit s’égare dans l’analyse harmonique.

Tôt le matin, elle se décide à me parler de ce désir qui la possède toute entière. Elle se sent coupable de ne pas être disponible pour me rencontrer. Je lui propose d’appeler Matthias et de l’inviter à nous rejoindre. Elle est surprise que j’aille dans le sens de son désir, mais je suis réchauffé par la gratitude qu’elle exprime et c’est cette chaleur que je suis venu chercher. Sans cette chaleur vibrante son corps n’est qu’un instrument muet. Elle sort pour lui envoyer un message. Pas de réponse, mais elle revient libérée du poids de l’attente. Si Matthias vient, je les laisserai seuls, à moins que nous restions ensemble si nous le sentons dans le moment. Elle finit par se sentir ouverte à cette possibilité. Je crois qu’à ce moment elle a réconcilié ses désirs au lieu de les maintenir en conflit au prix d’un énorme effort.

Elle se détend, nous sommes de nouveau ensemble. Elle reste longtemps allongée sur moi, de plus en plus pesante, je la sens redescendre, quel bonheur. J’ai aimé la façon dont elle a caressé mon sexe. Elle a aimé que je masse doucement le sien sans réveiller de vieilles colères. Puis elle m’a serré fort, mais quand elle m’a pris en elle j’ai senti la jouissance très proche. Il ne faut pas : sa période féconde ne s’achèvera que demain. Je ne sais pas ce qui va se passer car je n’ai pas envie de rompre un contact que nous avons mis tant de temps à rétablir ; elle est de plus en plus fougueuse, où m’emmène-t-elle ?

J’ai cru apercevoir un petit sentier au bord du cratère volcanique où le plaisir est en éruption. Le chemin de l’extase ! Je laisse le désir de jouissance poursuivre son ascension, je m’en détache — après tout, je pourrai le retrouver sous une douche brûlante… Mon esprit se libère de cette peur, je peux enfin lâcher prise. Elle m’emmène sur le sentier étroit, pas à pas, alors que nos corps sont toujours embrasés à la limite de la dislocation. Je suis venu sur elle, je plonge en elle de toute ma force, je délire de bonheur en contemplant ses lèvres entrouvertes sur des dents très blanches, croisant son regard, frôlant sa bouche parfois.

Encore quelques étreintes, nous défusionnons lentement, mais elle reste frustrée de ne pas avoir donné la pleine mesure de son désir.

Je retrouve Aimée calme et souriante, mais elle me dit que mon absence a été dure pour elle.

Début décembre, Matthias a passé quelques jours chez Iliane mais cette rencontre a été catastrophique et n’a donné suite qu’à un échange de courriers pleins d’amertume.

Vendredi 31 décembre 2004

J’écris dans le train, direction M., où Aimée viendra me prendre ce soir pour aller dîner au bord de mer.

Séparation joyeuse et sereine avec Iliane, comme presque toutes. La sensation d’un espace immense, chaleureux, plein d’humanité, qui se prête à notre vagabondage. Grand apaisement dans les corps aussi : c’est la première fois que nous avons pu faire l’amour le jour du départ. Il fallait quitter la maison à 11h30 précises. Je me suis réveillé et suis descendu de mon perchoir (le lit de la chambre de Noémie) pour aller la rejoindre. Mais je me suis trouvé en butte avec un problème insoluble : si je m’approche d’elle je sens que je l’étouffe, car il n’y a aucune finesse dans mon étreinte. Si je m’éloigne je plonge dans un demi-sommeil. Dans ce demi-sommeil, chaque fois le même rêve : il faut que je fasse quelque chose (un courrier ?) pour « l’association ». Mais cette association n’est aucune que je connaisse, c’est quelque chose qui est en rapport intime avec elle. Notre « association » ? C’est ce qu’elle m’a suggéré comme interprétation.

Il y avait quelque chose à faire, elle m’y appelait, je ne pouvais pas y aller car je n’avais pas le droit de dormir, de me détacher de notre présence physique… Alors je m’éveillais, j’allais vers son corps endormi, quelle beauté, j’invoquais la puissance de nos sexes, la lumière du cœur, mais de nouveau c’était l’étranglement. L’empire des sens… J’ai eu hâte qu’elle se réveille : elle est venue contre moi, puis elle a regardé l’heure : dix heures moins dix. Elle m’a demandé s’il fallait qu’on se sépare maintenant — ou ce que je voulais faire.
— « L’amour ! »

Elle s’est d’abord jetée sur moi, puis elle m’a fait venir au dessus d’elle, en elle, avec fougue. Elle voulait ma pleine vigueur masculine, jusqu’à ma semence qu’elle a désignée comme son « trophée ».

Nos premières rencontres amoureuses pendant ce séjour ont manqué de profondeur. Je suis arrivé lundi. Chaque soir nous nous sommes couchés après minuit car le temps s’étirait impitoyablement. Elle me disait qu’elle retardait le moment de ces rencontres, qu’elle retenait son désir car il était trop fort, trop emprisonnant. Le mien aussi, bien sûr. Nous tournions l’un autour de l’autre dans la frustration. Je voulais avoir accès à la perfection, revenir au point où nous étions parvenus dans la rencontre précédente, mais j’avais l’impression d’un long chemin à parcourir, une nouvelle fois, sur un sentier encore plus escarpé. Elle n’avait plus la sensation de ma présence physique en elle. Et puis, mon odeur qui ne lui convenait pas, ma peau était même devenue rêche…

Mercredi quelque chose a bougé. Le matin j’avais rendez-vous en ville avec Daniel. Nous avons bu une bière et déjeûné dans un restau indien. Nous avons parlé de sa relation avec Iliane (Patricia pour lui), leur séparation, sa rivalité avec un autre homme, ce qu’il vit actuellement avec sa famille, son fils, la relation avec le père de Noémie chez qui il est hébergé en attendant de partir. Mais, justement, il ne part pas alors qu’il devrait partir et tout cela reste assez confus. Je le sens dans une autoflagellation destinée à masquer la douleur du rejet d’Iliane. Il est privé de sexe, il le dit. C’est le point de focalisation de sa souffrance. Je connais cela.

Il me dit : « Je n’irai jamais penser qu’elle m’a laissé tomber au moment où je ne pouvais plus subvenir à ses besoins. » Alors qu’il sait que c’est vrai, je n’en doute pas. Je lui parle du « laisse-moi tomber » que j’ai vécu il y a quelques mois.

La douleur et la jalousie sont entre nous sur la table (ce restaurant est nul !) mais je crois qu’il a compris, accepté la métaphore du « voyage », même si pour le moment il s’efforce seulement d’y croire. Il se croit privé de toute possibilité de rencontre d’une autre femme parce que « le sexe n’est pas pour lui en ce moment ». C’est cela que j’appelle de l’autoflagellation. Son regard me fait penser à celui d’un chien abandonné.

J’ai fini par demander l’heure : 14h15. J’ai rendez-vous avec Iliane dans quinze minutes devant un cinéma. J’appelle, Daniel s’en va, elle arrive toute pimpante sur son vélo. Ses joues sont délicieusement froides. Nous sommes allés voir ensemble « Carnets de voyage » puis consommer un thé et des gâteaux dans un salon marocain.

Pour dîner nous avons fini des restes. Je ne sais plus de quoi nous avons parlé ensuite. Je crois que nous sommes allés très tard dans sa chambre. J’ai oublié tout ce qui précédait car nous avons vécu une immense fusion amoureuse. Elle est venue sur moi, j’étais dans l’abandon. Mais je suis devenu « shakti » par le secret de l’inversion. Tout mon corps s’est mis à vibrer. Je me souviens d’avoir poussé trois grands cris au moment de l’extase. Dans la nuit je me suis réveillé sur le lit haut perché dans la chambre de Noémie ; il me semblait — il me semble encore — que c’est sur cette hauteur que nous avons fait l’amour.

Chaque fois que je rencontre un point culminant dans ma sensation de vivre j’ai l’impression que tout ce que j’ai connu avant cela est à la fois insignifiant et plein de sens. De ces sommets, le paysage s’étend à perte de vue.

[Suite]

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Mardi 23 août 2005 2 23 /08 /2005 00:00
Dans mon journal, vendredi 3 septembre 2004

Cet après-midi je vais chercher Iliane à la gare, puis nous faisons route vers C. où elle va passer six jours en stage. Daniel doit aussi participer à ce stage. Tous deux espèrent ainsi évacuer des tensions dans leur relation.

Nous passons une heure ensemble dans un endroit ensoleillé, mais le désir s’enlise… Le soir, je la laisse sur son lieu de stage, une bâtisse ancienne hideusement retapée (volets métalliques bleu ciel) entourée d’un jardin aménagé sans goût. Elle aime ce lieu.

Cinq jours plus tard elle m’appelle pour m’annoncer qu’elle ne souhaite pas me revoir en chemin au retour du stage. Elle est épuisée et a besoin de se « recentrer ». J’entends derrière elle la voix de Daniel qui lui demande de décider si elle profitera de sa voiture…

Je ne ressens rien de particulier. Je nous sens « déconnectés », sans regret ni tristesse. Je crains toutefois qu’elle soit sous la coupe de gens qui ont réponse à tout. Or j’ai besoin de vivre avec des gens qui prennent du recul par rapport à leurs idées et en acceptent une lecture critique.

Le 28 septembre, elle m’écrit :
Peut-être ne sommes-nous faits que pour faire l’amour quand on est ensemble ? :-)
Vendredi 8 octobre 2004

Iliane m’appelle. Nous ne nous sommes pas parlé depuis un mois. Elle vit une nouvelle relation avec Jérémie, un homme de la même ville.

Nous évoquons des souvenirs d’hier qui convergent de manière surprenante. Je marchais sur le chemin ombragé qui mène à mon bureau. Là je me suis rendu compte que je n’avais aucun projet de la revoir, qu’elle était avec un autre homme mais que cela ne me causait aucune tristesse. En fouillant un peu cette sensation j’ai vu que tout ce que je vais chercher auprès d’elle est en moi, notre relation n’étant rien d’autre qu’un « catalyseur » de mes découvertes. Je me suis senti heureux de vivre une relation amoureuse sans attendre que l’être aimé m’apporte quelque chose. Je l’aime pour elle-même et ce qu’elle éveille en moi. Le sexe ? Je peux trouver d’autres partenaires, ou m’en passer, pas vous ?
Loin de l’opinion, de la civilisation, de la culture dominante et des mœurs établies, le sage lucrétien possède son désir sans être possédé par lui, il maîtrise sa chair et n’est pas dominé par elle, il veut autant que faire se peut et tâche d’être le moins voulu possible. […] Il se réapproprie le peu de liberté impartie par la nature et inflige à l’énergie qui le travaille des formes sculptées, choisies.

Michel Onfray in « Théorie du corps amoureux »
À son tour de me parler de ce qu’elle a vécu hier. Elle est émue que j’aie réagi favorablement à l’idée qu’elle avait une autre relation. L’homme en question est dans une grande demande d’amour : sa femme vient de le quitter pour un autre. Elle prend plaisir à cette relation qui débute mais elle sent chez son amant le poids de la dépendance et la peur d’abandon. Elle lui a bien annoncé qu’elle avait d’autres amis-amants, mais il préfère de ne rien entendre sur ce sujet…

Hier, n’en pouvant plus, elle s’est mise face à une photo d’elle bébé et a laissé s’exprimer son amour d’elle-même. Elle a réalisé que ce que nous cherchons dans la relation amoureuse c’est d’aimer ces parts obscures de nous-mêmes. De sorte que, si l’on commençait par s’aimer soi-même vraiment, on pourrait aimer l’autre pour ce qu’il est plutôt que pour ce qu’il peut nous apporter. Elle s’est rendue compte que je l’aimais déjà ainsi, mais en ce qui la concerne elle a encore besoin d’avancer pour aimer ce qui en moi ne lui plaît pas. Et vice-versa : même si nous pouvons échanger des paroles blessantes, même si nous sommes en conflit sur le plan des idées, il y a une dimension de l’amour (j’ai dit « trois dimensions avec les ombres et les lumières ») dans laquelle on aime aussi l’autre pour ce qu’on n’apprécie pas en elle/lui.

Samedi 30 octobre 2004

C’est la pleine lune. Iliane est heureuse de quitter Biarritz et de se détacher un peu de Jérémie. Ce week-end il reçoit des amis dont elle ne supporte pas l’ambiance tabagique et alcoolisée. Il ne sait pas grand chose de ses projets — officiellement il ne veut toujours rien savoir — mais il n’est pas pesant et elle ne se sent pas emprisonnée. Pour la première fois depuis longtemps je la sens libre. Est-ce pour cette raison que j’ai encore plus de plaisir quand nous faisons l’amour ? Elle me « prend » vraiment, de manière naturelle (sans rituel) et non compulsive, elle accueille mon plaisir, elle ose le sien… Pour la deuxième fois depuis que nous nous connaissons, elle vit un orgasme physique fort comme un ouragan. Cette fois je peux l’y rejoindre car elle n’est pas féconde. C’est une célébration de la vie, de la tendresse, du bonheur de se rencontrer en êtres libres.

Le réveil, au matin, est difficile. Elle s’est sentie fatiguée cette nuit. J’ai dormi dans un lit séparé car nous n’arrivions pas à « défusionner ». Dans la nuit elle avait envie de me retrouver, mais elle n’a pas appelé et ne s’est pas rapprochée. La voici donc tendue et moi impatient parce que nous devons libérer la chambre avant midi. Nous avons commencé à faire l’amour mais elle y a renoncé alors que j’étais déjà haut dans le plaisir. Elle s’est rendue compte qu’elle se privait du plaisir sexuel — et cherchait par là même à m’en priver — parce qu’elle espérait ainsi me retenir. J’aurais dû la laisser seule pour qu’elle observe ce qui se passait en elle, mais je suis encore trop attaché à la promesse du plaisir.

Aimée est venue me chercher en début d’après-midi. Pas un mot sur mon escapade. Jardins secrets. Elle a vu que j’étais heureux. Nous avons parlé tout l’après-midi, puis nous sommes allés voir un très beau film, « Un long dimanche de fiançailles », dîné au restaurant japonais et dormi ensemble.

Vendredi 5 novembre 2004

Iliane répond à des remarques que j’avais faites sur la période juste après notre rencontre :
J’ai remarqué que le dernier jour, et dans les jours qui suivent, je n’ai pas envie de te contacter, comme si quelque chose était saturé, trop plein, j’étouffe. Je supporte à peine de penser à toi. Tout cela s’allège d’un seul coup lorsque tu exprimes : « Je suis encore trop souvent prisonnier de mon désir ». Et je rajouterai même pour moi : « Je suis encore trop souvent prisonnière de ma peur d’être abandonnée, d’être seule ». Et voilà, la boucle est bouclée. À moins d’arriver comme à notre avant dernière rencontre, à basculer dans la fluidité, dans la transformation de ces stagnations, ça nous empâte le cœur d’insensibilité, d’ennui, de tristesse, ou de diverses choses amères…

[Suite]

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Lundi 22 août 2005 1 22 /08 /2005 01:00
Dans mon journal, vendredi 6 août 2004

J’ai pris le train de 12h51. Arrivé à Biarritz je prends le bus. Il fait un temps magnifique. Mon pas se ralentit à mesure que j’approche du but car je tiens à savourer cette sensation de la rencontre imminente. À l’instant où j’atteinds le portail d’Iliane, elle arrive en auto.

Elle est sous le choc de sa banque qui lui a sucré 200 euros à cause d’un découvert. Nous en parlons longuement. Je la sens encore plus ancrée que lors de notre dernière rencontre.

Nous dînons ensemble et faisons l’amour. Elle est sur le point d’avoir ses règles. Elle a besoin que je la « prenne » comme si elle était « ma chose » ; en fait elle appelle en moi une énergie « virile » qui réveille en elle une ancienne colère. Je ne pénètre pas. Je me rends compte plus tard que ce qu’elle cherche en moi est un fond de machisme hérité de mon père, qui mettait tous les moyens à sa disposition pour séduire des femmes en croyant que son apparence physique était défavorable.

Nous n’avons pas fait l’amour le lendemain. Il y a tant de choses à se dire et à questionner… Le matin nous sommes allés à un marché bio acheter des truites et des pêches blanches. Le repas est délicieux. Saveurs toujours indissociables de notre quête amoureuse. Un café, nos discussions repartent. Puis je sens qu’elle étouffe et lui propose de sortir seule au parc. Elle y reste une bonne partie de l’après-midi pendant que je dors sur son lit.

J’ai apporté la cassette du film d’Oshima, « L’Empire des sens ». Elle est très attentive, il faut revenir en arrière si elle a râté un sous-titre… C’est pour nous une brillante illustration de ce que vivent les couples fusionnels et exclusifs. La femme s’empare du sexe de l’homme, elle le veut tout entier pour elle seule. Puis elle l’étrangle, le tue et lui coupe les couilles. Entretemps elle l’a obligé à rencontrer sa propre mère et à défier la vieillesse et la mort en lui faisant l’amour. (Peu importe ce qu’Oshima a voulu y mettre.)

Scène emblématique au début du film : l’héroine est impatiente parce que son amant la fait jouir inlassablement (elle en redemande sans arrêt) mais lui ne « prend jamais son plaisir ». Elle finit par lui faire une fellation. Lui, pendant ce temps, allume une cigarette. Le contraste entre le plaisir du corps de l’homme « capturé » par la jeune femme et sa nonchalance est impressionnant. Elle révèle ainsi son instinct de dévoration et le fétichisme qu’elle porte à l’unique objet de son désir. Le thème de la « femme objet » est exhibé en renversement dans ce film.

Dimanche 8 août 2004

Nous avions projeté de déjeûner en ville puis de visionner le film « Ne dis rien ». Mais nous y avons renoncé pour parler. Elle m’invite à voir plus profond dans ses peurs. La dépendance affective : elle craint de me perdre, donc elle me tourne autour, cherchant par tous les moyens à me faire plaisir. Elle s’épuise, étouffe, elle a besoin d’espace et me rejette. Mais la distance crée aussi un espace de liberté pour chacun, ce qui fait qu’elle en revient à la peur de me perdre. J’ai vu ce processus en œuvre lorsqu’elle m’a dit avoir refait l’amour avec Daniel. Pourtant elle n’a aucune envie de renouveler l’expérience d’une vie commune avec lui, ni avec qui que ce soit.

Nous allons encore plus loin dans les sentiments de colère et de frustration. Elle me parle du désir et de la révulsion que je lui inspire avec une odeur corporelle toujours changeante. Jamais nous n’avions sombré si bas dans le rejet mutuel.

Marie cherchait parfois la rupture en détournant un désir inassouvi vers la colère, ou encore elle provoquait la colère de l’homme pour capter son énergie sexuelle. Mais Iliane fonctionne comme une araignée, paralysant son adversaire pour mieux le dévorer. J’en suis là, baigné de transpiration dans un après-midi torride, et je n’ai même pas la force de me lever et de plier bagages.

C’est alors que l’oiseau blanc ouvre ses ailes et se pose sur moi. Je vais te faire l’amour. Tu as envie ? Elle me prend et va chercher mon énergie au delà de l’épuisement. Le rythme est lent, insoutenable. J’entends l’Aria des Variations Goldberg de Bach… Elle me prend, m’aspire, m’élève, il faut que je suive, comme si mon arbre était démesuré. Elle m’emmène à une hauteur prodigieuse, signalant le moindre manque d’attention comme l’avertissement d’une chute fatale… J’ai fait miennes ses sensations car elle focalise toute l’énergie masculine. Je sens que mes forces physiques déclinent, il va falloir trouver autre chose… Ruisselant de sueur, j’abandonne toute illusion, toute revendication de plaisir, je cède et cède encore sur les derniers points, mon corps entier est comme un clitoris saturé de jouissance, au seuil de la douleur. Je vais rendre l’âme, Sada n’aura même pas le plaisir de m’étrangler !

Je m’envole mais elle n’a pas eu la force de s’envoler avec moi. Elle cherche désespérément à achever sa propre ascension, mais elle ne veut pas de mes mains et ma force érectile est épuisée.

Je n’ai jamais fait l’amour avec une telle intensité, sur le fil du rasoir, en pleine conscience. Pour en rester à J.-S. Bach, le premier prélude BWV 846 (qui a inspiré à Gounod son Ave Maria) est emblématique de la simplicité, de la profondeur et de l’extrême difficulté d’une rencontre amoureuse avec un oiseau blanc. Aucune difficulté technique, les enchaînements d’accords, les modulations, marches mélodiques et cadences vont de soi, aucun appui ni point d’arrêt, l’interprète est prisonnier d’un sentiment jubilatoire qu’il doit mettre au service d’une conscience bien plus vaste. La musique doit couler dans son corps entier qui n’offre aucune résistance, l’attention ne peut pas se relâcher et son énergie doit être suffisante (jamais à l’excès) pour que l’édifice ne s’écroule pas avant d’être achevé, sur un final prévisible mais jamais annoncé.

Le soir elle prépare des blinis et du caviar d’hiziki. Il pleut.

En ouvrant un placard de la cuisine, elle a fait tomber un grand couteau sur sa poitrine. Pas de blessure mais elle a eu très peur. C’est un objet que lui a offert Daniel. Elle en perçoit la culpabilité que lui fait porter Daniel, car il aurait besoin d’elle en ce moment. Elle a refusé qu’il revienne s’installer chez elle alors qu’il est en pleine panade. Elle ne veut plus de ces situations où la dépendance matérielle creuse le lit d’une dépendance affective meutrière de toute ambition de vivre.

Elle me propose un jeu qu’elle fait avec des enfants. Parmi un paquet de peluches représentant des animaux, on en choisit pour représenter les personnages de sa vie, et soi-même. J’ai choisi une tortue pour mon fils et une brebis pour Aimée. La brebis chevauche la tortue et l’empêche d’avancer. Je suis un hippopotame avec une inscription « Captain » sur la poitrine. Je titube derrière eux en regardant à droite et à gauche. Mais la brebis surveille que je marche droit. Iliane est proche de moi, sous les traits d’une girafe. Dans un prolongement imaginaire, la brebis quitte son perchoir pour aller faire des câlins à un lapin. Chacun retrouve son rythme.

Lundi 9 août 2004

Un avantage de ne pas dormir ensemble est qu’on ne se réveille pas, une fois seul, avec l’angoisse de ne pas sentir l’être aimé près de soi. Je suis parti sous la pluie faire des commissions, traversant le parc pieds nus sur l’herbe mouillée car une de mes sandales s’est cassée. Quand je rentre, Iliane dort encore. Je vais la rejoindre dans son perchoir (le lit de Noémie). Elle a mal au dos. Elle est à la fois anxieuse et impatiente que je parte.

Elle sait que j’ai envie de faire l’amour parce que mon départ est imminent, et elle n’a pas envie pour la même raison. Il va falloir briser ce maléfice des parce que… Son imagination tourne en roue libre. Elle me parle d’une tension dans sa jambe gauche qu’elle aurait prise dans la mienne… Un peu plus tard elle se tord la cheville en m’expliquant que c’est un « signe » qu’elle se refuse à avancer seule.

Elle est sortie nue sous l’orage et se pend au portique. Je m’approche. Elle crie « Je pisse ! »… je tends la main pour recueillir un liquide brûlant mêlé à la pluie. Je voudrais m’emparer de tout ce qui la rend matérielle, pour l’empêcher de fuir.

Nous déjeûnons du butin ramené sous la pluie : saumon fumé, riz complet, avocats, mâche et betterave rouge. Un bel assemblage de couleurs sur des assiettes New age en forme de soleils encadrées de fourchettes du même style. Café et croissants au dessert.

Nous parlons d’une scission, qui est en train de voir le jour, entre une partie de nous-mêmes qui recherche l’attachement et l’autre qui revendique sa liberté. C’est triste et merveilleux de se quitter ainsi. Elle se décide enfin à venir vers moi, sur moi, elle me fait l’amour comme la veille, mais aujourd’hui mon énergie est bien plus haute. Il pleut. C’est incroyablement érotique. Par trois fois je me sens partir dans le courant ascendant, mais je ne suis pas sûr qu’elle soit prête et je redescends du plateau jusqu’à ce qu’elle me reprenne à ras le sol. Chaque ascension est un peu plus difficile. La troisième fois je décide de ne plus descendre. Je m’envole en poussant des cris. Elle n’a pas pu. Elle essaie, pour la première fois, elle essaie avec ses doigts… Elle me montre en riant son geste impudique. Mais rien à faire.

Il est facile de vivre des orgasmes simultanés, à un certain niveau de plaisir, dans une relation sexuelle ritualisée par l’habitude, indifférente aux pulsions de vie (de mort) et polluée par les sentiments. Ce n’est qu’une affaire de technique, comme de jouer le prélude BWV 846 de façon mécanique. Mais, pour que cela se produise dans un envol comme celui que nous venons de vivre, il faudrait de la chance, ou un miracle.

Le réveil a sonné, elle doit vite m’accompagner à la gare. Elle a eu le temps d’enfiler une longue robe rouge. Pour moi elle est aussi nue que dans le jardin. Sur le quai nous nous serrons l’un contre l’autre. Je me dis que les gens qui nous regardent doivent apprécier l’élégance de notre maintien en imaginant qu’elle est ma fille. Mais soudain elle pose ses lèvres sur les miennes et les dévore avec rage.
— Tu bandes ?
— Tu es folle !
— À bientôt…
Le chemin parcouru me paraît très long quand je me retourne pour contempler le paysage. Elle reconnaît ma jouissance quand elle me sent présent. Est-ce ma présence ou sa sensation qui a changé ? Je n’ai plus à me soucier de rien : elle ressent et je ressens spontanément nos intentions et qualités de toucher.

Je trouve Aimée à mon arrivée. Elle est rentrée un jour plus tôt d’un séjour en montagne car elle en avait assez des intempéries. Elle est heureuse de me revoir et me demande des nouvelles d’Iliane.

Samedi 21 août 2004

Je suis de retour chez Iliane. Elle me reçoit avec beaucoup de bonheur malgré sa fatigue et des tensions causées principalement par la pression exercée par Daniel, qui va bientôt déménager à plusieurs centaines de kilomètres. Nous passons de très belles journées ensemble. Nous allons même à l’océan, sur une plage sauvage que l’on peut atteindre après une longue marche dans la forêt.

Elle est dans sa période de fécondité, très forte en énergie de désir. Nous vivons une relation encore plus forte qu’au début de ce mois : extases orgasmiques, sensations voluptueuses prolongées à loisir. Ce soir, nous faisons l’amour jusqu’à ce que le sommeil m’anéantisse. Le lendemain, elle a envie que je la « défonce ». Elle m’invite à la pénétrer avec vigueur mais sans violence bien entendu. Il fait très chaud, nous sommes ruisselants de sueur et de fluides d’amour.

Lundi soir nous dînons en ville, dans un restaurant turc assez chic. Elle porte sa robe rouge fuselée.

« Dans le tantrisme, la femme apporte l’énergie et l’homme apporte l’émerveillement. L’homme est le gardien des étoiles » dit-elle sur un ton professoral, tout en soupesant mes couilles. C’est le « taureau céleste » (amour, finesse, communion des âmes) qu’elle voudrait rencontrer aujourd’hui.

Nous rentrons vers 2 heures du matin après avoir décliné notre désir sous toutes les formes imaginables. Mais le sommeil nous attend au tournant et nous refuse le plaisir tant convoité.

Mardi 24 août 2004

Ce soir nous allons voir un beau film de Fatih Akin, « Head-On » (Gegen die Wand). L’histoire d’un couple de « paumés » (des émigrés turcs en Allemagne) qui en dit long sur les histoires de couples en général. Puis Iliane m’invite dans un restaurant « équitable ». Elle se sent bien de m’offrir ce repas avec son argent durement gagné. Nous rentrons plus tôt. Elle me fait l’amour de peur que je m’en aille, mais je finis par crier grâce à cause de la fatigue.

Mercredi 25 août 2004

Il est difficile de nous séparer. C’était tellement plus simple d’avoir rendez-vous avec un train à une heure fixe… La voiture est garée patiemment en face de sa porte, attendant notre décision. Nous n’en finissons pas de nous détacher pour mieux retomber dans les bras l’un de l’autre. C’est aussi quelque chose que nous avons besoin d’apprendre, maintenant que nous savons mieux gérer l’espace et la distance.

Je rêve de l’Océan.

[Suite]

Par Julien Lem - Publié dans : Lire de bas en haut
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Lundi 22 août 2005 1 22 /08 /2005 00:00
Dans mon journal, samedi 28 août 2004

4h20 : Aujourd’hui je vais rouler vers l’océan. Je ressens un besoin impérieux de m’en rapprocher pour conjurer la mort annoncée d’un ami cher à des dizaines de milliers de kilomètres.

J’écris à Aimée :
Je viens de sentir un appel de G. Dis-lui qu’il est l’un des rares hommes qui ont une place dans ma vie. Il a été pour moi un porteur de lumière et je continuerai son œuvre à ma manière. Ce que nous faisons reste inachevé mais le flambeau doit être repris, transformé, partagé avec ceux qui en comprennent le sens.
Mon voyage est difficile, ponctué de conversations téléphoniques avec Aimée.

J’arrive vers 21h mais Iliane ne rentre qu’à minuit. Elle est en colère, en partie contre elle-même, car à la fête d’anniversaire d’une amie de Noémie elle a été témoin, sans savoir comment réagir, de nombreuses interventions de parents qui ne respectent pas les enfants. Elle est aussi tendue chaque fois qu’elle revoit le père de Noémie, sans savoir pourquoi. Culpabilité ? Nous parlons longuement. Nous nous endormons vers 4h du matin, elle dans sa chambre et moi dans celle de Noémie.

Dimanche 29 août 2004

Aimée m’appelle tôt le matin. G. ne survivra pas jusqu’au lendemain. Je l’accompagne en silence. J’invite Iliane au restaurant qu’elle avait beaucoup aimé l’autre fois. Nous y passons des heures paisibles pendant que G. achève son voyage terrestre, sourire aux lèvres. La conversation nous ramène sans cesse à lui.

En rentrant nous restons longtemps enlacés puis nous nous unissons. C’est la pleine lune. Pour la première fois je viens en elle avec toute l’énergie de l’orgasme. Pour la première fois aussi elle m’accueille vraiment. C’est certainement immoral de jouir pendant le départ d’un ami proche. Mais la pulsion de vie doit triompher.

[Suite]

Voir aussi Entre vie et mort (2)
Par Julien Lem - Publié dans : Lire de bas en haut
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Lundi 22 août 2005 1 22 /08 /2005 00:00
Dans mon journal, samedi 31 juillet 2004

Conversation téléphonique avec Iliane-Patricia. Je retardais le moment de l’appeler car je pressentais qu’elle renoncerait à revenir en visite la semaine prochaine. C’est bien le cas. Elle cherche à se dégager des sentiments de dépendance matérielle et affective qu’elle ressent de diverses manières avec trois hommes : Daniel, S. et moi. Daniel lui a dit qu’il la percevait comme une araignée qui aimerait garder des hommes dans sa toile. Elle a remarqué que lorsqu’elle est avec deux d’entre eux la toile s’agite et le troisième ne tarde pas à rappliquer : c’était le cas quand j’ai vu S. chez elle, Daniel a appelé. Et, l’autre jour, j’ai appelé alors qu’elle était avec Daniel et S.

Quand elle se promène au parc elle regarde des hommes à la recherche d’un mâle qui lui procurerait à la fois une sécurité matérielle et de la dépendance. Mais au fond c’est toujours son père qui rôde. Elle veut sortir de ce cycle infernal de dépendance et de besoin de reconnaissance qui se matérialisent par le mal aux seins et une brûlure du sexe.

Daniel est encore très jaloux. Il voudrait me tuer, ou sinon faire l’amour avec moi, elle entre nous comme la mer entre les rochers.

Cette conversation m’inspire une intervention sur une liste de discussion qui plus tard sera citée en référence par les uns ou dénigrée par les autres. J’en reproduis ici le texte intégral :

Le couple n’existe pas


Il y a quelque temps j’ai été témoin d’une conversation entre deux femmes au sujet des hommes qui sont, comme chacun sait, tous immatures jusqu’à l’âge où ils cessent d’être consommables ;-) L’une d’elles a sollicité mon avis, mais elle a aussitôt interrompu ma réponse avec la question : « C’est quoi, pour toi, le couple ? » alors que je n’avais pas prononcé ce mot. J’ai esquivé en disant que c’était un vaste sujet qui mériterait un autre débat. Mais cette question est restée dans ma tête, sans réponse, ou plutôt avec une réponse de plus en plus nette : « Le couple n’existe pas ».

Pour moi il y a des gens qui vivent ensemble, partagent des choses matérielles, des projets, des émotions, ont des relations affectives, sexuelles à l’occasion, et dans ce méli-mélo on va désigner comme « couples » les assemblages singuliers d’un homme et une femme qui ont conçu des enfants et les élèvent ensemble. Tout ce qu’on met par dessus, la définition du couple, son institutionnalisation (mariage, PACS, concubinage), son existence matérielle (partage d’un logement, d’un véhicule, d’un canapé ou d’une couette…) me paraît relever de notions culturelles.

Cette prédominance donnée au couple génère une anxiété sur son fonctionnement et sa survie, anxiété que je ressens très forte dans un milieu où les 25-30 ans sont majoritaires. (Ajouter à cela le regard qu’ils/elles ont sur la génération de leurs parents qui prétendait abolir en découdre avec les conventions.) Une conséquence plus grave est que nous faisons peu de cas de relations humaines subtiles comme les « amitiés fraternelles » où se déclinent tous les genres. On a réduit la palette au strict minimum : le couple, la sexualité en dehors du couple, les relations entre (vrais) frères et sœurs, celles entre parents et enfants, et le reste dans le fourre-tout de « l’amitié ». Mais ces relations se définissent par rapport au couple. Est-ce que je ne vais pas paraître psychologiquement instable si je dis d’une femme qu’elle est pour moi, de manière imprévisible, tantôt une sœur, tantôt une mère, une fille, une amante, une collaboratrice, une présence silencieuse… ? Pourtant, la richesse de cette palette n’existe-t-elle pas dans la plupart de nos relations affectives ? Il arrive qu’on reconnaisse la singularité d’une relation, mais on a tendance à la rendre conforme à son étiquette. De sorte que si l’on se sent « comme frère et sœur » cela encourage une certaine complicité mais on est rassuré sur le risque « d’aller trop loin » et de se retrouver dans la case « couple »…

Cela m’amuse d’entendre des ados dire que « untel est avec une telle » ou qu’ils « sortent ensemble », car j’y vois la construction anticipée d’un couple sans aucune nécessité autre que l’apparence sociale. D’ailleurs, ce jeu commence à l’âge de la crêche bien avant la possibilité des accouplements…

Je réfute donc l’idée qu’il y existe une essence de couple, un instinct primordial, un caractère inné (transmis par les gènes) qui permettrait au couple de répondre aux aspirations de tout individu normalement constitué. Par contre, il y a une forte pression culturelle qui nous pousse, individuellement, à faire comme si le couple existait et avait le pouvoir de répondre aux aspirations… Donc il faut se féliciter de ces menus arrangemants qui servent à prouver que le couple « marche ». Il aime la ville, elle aime la campagne, ils ont fini par vivre dans un village, preuve que le couple a dépassé leurs divergences. Mouais. Fabrice Luccini dresse un tableau impitoyable de ce fantasme dans une interview célèbre.

La pression culturelle va dans le sens d’un conformisme social (mariage/fidélité…) mais elle ne s’y réduit pas. C’est pour cela que j’écris « pression culturelle » et non « pression sociale »… Je doute que les gens qui se marient aujourd’hui le fassent « pour faire comme tout le monde » et qu’ils y accordent le même sens et les mêmes obligations qu’il y a 50 ans. Autrefois le mariage n’était qu’une cage, aujourd’hui on peut en faire un objet décoratif ;-)

Ce que j’appelle pression culturelle, c’est par exemple le fait de parler des « problèmes du couple » pour éviter de parler de soi. Comme si ce couple qui n’existe pas pouvait avoir des problèmes ! Cette façon de poser un faux problème me paraît servir à masquer le mal-vécu des individus, un mal-vécu qui se rend visible dans des situations toute bêtes du style : « On aimerait partir en vacances chacun de son côté mais on n’a qu’un véhicule »… Est-ce un problème du couple ou la difficulté pour chacun à déclarer et gérer son autonomie ?

La dépendance matérielle est pour moi le révélateur d’une dépendance affective qui n’est pas forcément ce que les deux individus ont envie et besoin de vivre ensemble. On s’aperçoit bien que lorsque les contraintes de dépendance matérielle sont levées la question de la dépendance affective se pose directement. La norme culturelle, chez nous, est que les couples heureux (comme si un couple, qui n’existe pas, pouvait être heureux ; encore un exemple de manipulation culturelle de l’idée de « bonheur »…) sont appelés à « vieillir ensemble » (chouette !). Mais dans certaines familles hindoues, par exemple, il est coutumier selon le dharma que l’homme et la femme se séparent une fois accomplies toutes les tâches sociales qui leur incombent : enfants mariés, affaires réglées etc. Cette pratique nous rappelle que le couple est un outil au service de cheminements personnels. (Elle est loin de constituer une norme : jusqu’à une époque récente il existait une coutume inverse dans la caste guerrière au Rajasthan, avec le suicide rituel de veuves rajpoutes sur le bûcher funéraire de leur mari.)

Pour moi la question de la dépendance affective ne se pose pas uniquement entre des êtres qui partagent le même toit ou le même lit. Je l’entends dans toute la palette mobile des relations humaines. Une amie a décliné mon invitation parce qu’elle n’a pas d’argent pour payer le voyage et elle serait gênée que je lui offre un billet de train. Elle préfère que je vienne chez elle. Du point de vue économique, c’est strictement équivalent. Mais dans le premier cas il s’instaure une dépendance affective : à supposer qu’on se chamaille le jour de son arrivée, elle n’osera pas repartir immédiatement parce qu’elle se sentira redevable du titre de transport. Je ne peux pas écarter cette manière de voir sous prétexte que c’est « son problème » puisque que je suis partie prenante de ce problème…

[…]

Je ne voudrais pas que mes propos soient lus, au premier degré, comme une incitation à aller à contrecourant de toutes les habitudes sociales. Je n’ai rien contre le mariage monogame, sauf quand on cherche à l’imposer comme solution unique et universelle. Les notions d’autonomie et de liberté de l’individu n’ont plus grand chose à voir avec les cadres pré-existants, puisque ces cadres sont devenus flexibles pour la plupart d’entre nous. Autrefois on pouvait aller en prison pour adultère, aujourd’hui on parle la bouche en cœur de « relations extra-conjugales », et les problèmes qu’elles peuvent poser sont plus de l’ordre de la contraception et des MST, que de la morale.

Mais la mystique du couple est encore bien présente… La mystique est une belle chose, à la base de toutes les relations humaines que nous souhaitons « vraies ». Toutefois, si nous ne sommes pas assez attentifs aux contenus des relations, elle peut tourner à la mystification.
Je pense qu’il serait judicieux de compléter la lecture de cet essai par celle de mon article « Le couple existe »

[Suite]

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