Dans mon journal, lundi 8 novembre 2004
Echange de messages avec Iliane :
J’ai moins honte qu’autrefois de mon désir, car tu m’as mis en confiance ; jamais je n’ai senti aussi intensément « l’enveloppe » de ton corps dans le contact de nos sexes ;
la jouissance n’est plus un sujet tabou entre nous.
Mais j’ai encore du chemin à faire pour ne pas me laisser submerger. Et toi pour ne pas être polluée par cette peur d’abandon… Pouvons-nous encore chercher ensemble ?
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Je crois que nous sommes sur de bonnes pistes ! Alors c’est d’accord, même si c’est dur ! Et puis c’est d’accord parce que je suis rassurée quand je vois toute la clarté et la
sincérité que tu mets de plus en plus dans cette obscurité relationnelle :-) Je ne me sens plus seule du tout et plutôt stimulée, encouragée à chercher ensemble.
Elle m’appelle pour me dire que son amant Jérémie a décidé de rompre car il se rapproche de nouveau avec sa femme qui l’avait quitté. La route tourne… Elle est un peu triste
— ce sentiment d’abandon qui revient malgré elle — mais elle pense que c’était inévitable et elle le sentait venir. Nous allons nous revoir mercredi, sur le chemin de son stage de
tantra.
Le lendemain je parle au téléphone avec Daniel comme me l’a suggéré Iliane. Il est en souffrance car il perd tout à la fois — « l’argent, le logement et le sexe » selon ses propres
mots — mais il me dit aussi qu’il est décidé à « grandir » et prendre à bras le corps les problèmes qui se posent, sans dépendre de la relation affective « maternante »
avec celle qui a été son amante. J’ai la sensation désagréable que la deuxième partie du discours n’est pas de lui.
Un jour passe. Je reçois Iliane-Patricia à la gare de M. à 15h12. Ensuite nous allons dans un
Etap jusqu’à l’heure où un homme qui vient de N. la prendra en voiture pour l’accompagner au
stage.
Je sens que nous sommes au même diapason. Elle est assez remuée par les séparations avec Jérémie et Daniel mais elle gère cette situation. Dimanche elle a dormi avec Daniel, ils ont même essayé
de faire l’amour mais ça s’est mal passé : dans la nuit, il l’a réveillée, l’a pénétrée, et soudain est sorti en jouissant, lui avouant qu’il était certainement un peu venu en elle. Elle a
été très choquée, l’ayant averti qu’elle était en période d’ovulation, mais en même temps elle reconnaît ce comportement de l’homme qui cherche à retenir la femme en la fécondant.
Pour ce qui est de Jérémie, il a été dur en se plaignant qu’elle ne venait jamais à la rencontre de son désir. Connaissant la susceptibilité d’Iliane vis à vis du plaisir donné pour le plaisir,
cela m’est paru pour le moins maladroit. Dans cette relation, elle a été remuée d’une autre manière, car Jérémie, de par son métier, lui a renvoyé les images de ses deux grands-pères, l’un
artiste et l’autre ouvrier du bâtiment. Elle a senti ce transfert, et la présence de son père — toujours son père quelque part — dans la relation.
Cinq heures ensemble. Nous n’avons pas vu le temps passer. Nous avons d’abord partagé des saveurs : le miel prodigieux d’un producteur provençal, du caviar d’
hiziki avec des blinis
qu’elle avait préparés tôt le matin, une grappe de raisin… Puis l’eau brûlante de la douche. La saveur de son sexe qui m’a fait oublier le miel. Fusion des corps et des âmes. C’était extatique,
jouissif, même si nous ne nous permettions pas l’orgasme puisqu’elle venait d’ovuler. Nous passions de l’immobilité totale à des spasmes tumulteux que je n’avais jamais connus avec elle.
Quel bonheur de contempler son sourire presque enfantin de pleine lune tranquille. Ses seins gonflés voluptueusement qu’elle a pressés dans mes mains. Puis elle est venue sur moi, pleine de
fougue. On a pu se « lâcher », laisser venir les vagues océaniques, libérer l’énergie amoureuse.
J’ai eu un « orgasme féminin » (impossible à décrire) qu’elle a contemplé avec émerveillement.
Quand le réveil a sonné nous étions prêts à défusionner, une insensibilité commençait à poindre. Nous avons plié bagages et sommes allés à la rencontre de son ami, sur le parking du péage
d’autoroute.
Encore une fois, nous avons eu des perceptions inédites l’un de l’autre et nous avons parcouru des chemins inconnus. Elle me dit son bonheur de vivre une sexualité aussi intense et
subtile.
Dans mon journal, dimanche 14 novembre 2004
L’après-midi j’ai senti venir de la tristesse : j’anticipe déjà — avant même son arrivée — le départ d’Iliane… Elle me dira que je fais du « sabotage ». J’ai besoin
d’aller au fond de ce sentiment, aux relents de peur de vieillir ou de mourir. Je vais le chercher en jouant du piano. Le premier mouvement de la 14
e sonate de Beethoven a déployé ses
trois pages au dessus du clavier. Depuis les grandes vagues océaniques de mercredi, je plonge dans des sonorités que mes mains n’avaient jamais pénétrées. En mettant du poids, je découvre la
possibilité d’investir l’attaque, d’écouter le son à sa racine, là où il prolonge le geste pour s’en détacher. Le corps, instrument de l’amour, a lui aussi besoin d’être touché avec
vigilance.
D’une cadence à la suivante, les accords meurent et leurs résonnances s’infiltrent dans le sillon de ma tristesse. Mon esprit s’élève lentement comme un brouillard effervescent au dessus d’une
tourbière.
Le téléphone sonne : c’est Iliane qui m’apprend qu’elle vient de partir de L. une heure plus tôt que je l’attendais. Je vais bientôt descendre la rejoindre. Aimée m’annonce qu’elle va faire
des crêpes mais je lui annonce mon départ imminent. Elle avait deviné mon projet car elle m’a vu prendre des choses dans la cuisine. Nous restons longtemps fronts appuyés l’un contre l’autre.
« Tu ne veux rien me dire ? » — « Je n’ai rien à dire. »
Iliane est encore possédée par les sensations et l’énergie du stage qu’elle commente abondamment. Elle me parle aussi de Matthias, un homme qu’elle y a revu et qui habite près de chez moi. Il est
marié et fréquente les stages avec sa femme. Iliane éprouve un fort désir de le rencontrer. Ces jours-ci c’était le comble, elle s’est sentie en fusion totale avec lui, constamment reliée, même
si l’un des objectifs du stage est de ne pas rester accroché. Sa femme est venue lui dire qu’elle n’était pas jalouse… Elle regrette de ne pas l’avoir invitée à exprimer sa peur et sa colère
plutôt que des sentiments de surface.
Elle a dit à Matthias qu’elle venait me voir, ce soir, et qu’ils ne pourraient donc pas se retrouver à son passage. Il lui a envoyé un message pour lui souhaiter une belle nuit et la rappeller à
son désir. Il dit qu’il a fait l’amour à sa femme endormie en pensant à elle. Hum.
Iliane retrouve mes mains, elle a besoin de parler et d’être touchée. Puis le sommeil l’emporte. Je reste près d’elle. Je dors très peu, la sonate ne cesse de se dérouler sous mes doigts, mon
esprit s’égare dans l’analyse harmonique.
Tôt le matin, elle se décide à me parler de ce désir qui la possède toute entière. Elle se sent coupable de ne pas être disponible pour me rencontrer. Je lui propose d’appeler Matthias et de
l’inviter à nous rejoindre. Elle est surprise que j’aille dans le sens de son désir, mais je suis réchauffé par la gratitude qu’elle exprime et c’est cette chaleur que je suis venu chercher. Sans
cette chaleur vibrante son corps n’est qu’un instrument muet. Elle sort pour lui envoyer un message. Pas de réponse, mais elle revient libérée du poids de l’attente. Si Matthias vient, je les
laisserai seuls, à moins que nous restions ensemble si nous le sentons dans le moment. Elle finit par se sentir ouverte à cette possibilité. Je crois qu’à ce moment elle a réconcilié ses désirs
au lieu de les maintenir en conflit au prix d’un énorme effort.
Elle se détend, nous sommes de nouveau ensemble. Elle reste longtemps allongée sur moi, de plus en plus pesante, je la sens redescendre, quel bonheur. J’ai aimé la façon dont elle a caressé mon
sexe. Elle a aimé que je masse doucement le sien sans réveiller de vieilles colères. Puis elle m’a serré fort, mais quand elle m’a pris en elle j’ai senti la jouissance très proche. Il ne faut
pas : sa période féconde ne s’achèvera que demain. Je ne sais pas ce qui va se passer car je n’ai pas envie de rompre un contact que nous avons mis tant de temps à rétablir ; elle est
de plus en plus fougueuse, où m’emmène-t-elle ?
J’ai cru apercevoir un petit sentier au bord du cratère volcanique où le plaisir est en éruption. Le chemin de l’extase ! Je laisse le désir de jouissance poursuivre son ascension, je m’en
détache — après tout, je pourrai le retrouver sous une douche brûlante… Mon esprit se libère de cette peur, je peux enfin lâcher prise. Elle m’emmène sur le sentier étroit, pas à pas, alors que
nos corps sont toujours embrasés à la limite de la dislocation. Je suis venu sur elle, je plonge en elle de toute ma force, je délire de bonheur en contemplant ses lèvres entrouvertes sur des
dents très blanches, croisant son regard, frôlant sa bouche parfois.
Encore quelques étreintes, nous défusionnons lentement, mais elle reste frustrée de ne pas avoir donné la pleine mesure de son désir.
Je retrouve Aimée calme et souriante, mais elle me dit que mon absence a été dure pour elle.
Début décembre, Matthias a passé quelques jours chez Iliane mais cette rencontre a été catastrophique et n’a donné suite qu’à un échange de courriers pleins d’amertume.
Vendredi 31 décembre 2004
J’écris dans le train, direction M., où Aimée viendra me prendre ce soir pour aller dîner au bord de mer.
Séparation joyeuse et sereine avec Iliane, comme presque toutes. La sensation d’un espace immense, chaleureux, plein d’humanité, qui se prête à notre vagabondage. Grand apaisement dans les corps
aussi : c’est la première fois que nous avons pu faire l’amour le jour du départ. Il fallait quitter la maison à 11h30 précises. Je me suis réveillé et suis descendu de mon perchoir (le lit
de la chambre de Noémie) pour aller la rejoindre. Mais je me suis trouvé en butte avec un problème insoluble : si je m’approche d’elle je sens que je l’étouffe, car il n’y a aucune finesse
dans mon étreinte. Si je m’éloigne je plonge dans un demi-sommeil. Dans ce demi-sommeil, chaque fois le même rêve : il faut que je fasse quelque chose (un courrier ?) pour
« l’association ». Mais cette association n’est aucune que je connaisse, c’est quelque chose qui est en rapport intime avec elle. Notre « association » ? C’est ce qu’elle
m’a suggéré comme interprétation.
Il y avait quelque chose à faire, elle m’y appelait, je ne pouvais pas y aller car je n’avais pas le droit de dormir, de me détacher de notre présence physique… Alors je m’éveillais, j’allais
vers son corps endormi, quelle beauté, j’invoquais la puissance de nos sexes, la lumière du cœur, mais de nouveau c’était l’étranglement. L’empire des sens… J’ai eu hâte qu’elle se
réveille : elle est venue contre moi, puis elle a regardé l’heure : dix heures moins dix. Elle m’a demandé s’il fallait qu’on se sépare maintenant — ou ce que je voulais faire.
— « L’amour ! »
Elle s’est d’abord jetée sur moi, puis elle m’a fait venir au dessus d’elle, en elle, avec fougue. Elle voulait ma pleine vigueur masculine, jusqu’à ma semence qu’elle a désignée comme son
« trophée ».
Nos premières rencontres amoureuses pendant ce séjour ont manqué de profondeur. Je suis arrivé lundi. Chaque soir nous nous sommes couchés après minuit car le temps s’étirait impitoyablement.
Elle me disait qu’elle retardait le moment de ces rencontres, qu’elle retenait son désir car il était trop fort, trop emprisonnant. Le mien aussi, bien sûr. Nous tournions l’un autour de l’autre
dans la frustration. Je voulais avoir accès à la perfection, revenir au point où nous étions parvenus dans la rencontre précédente, mais j’avais l’impression d’un long chemin à parcourir, une
nouvelle fois, sur un sentier encore plus escarpé. Elle n’avait plus la sensation de ma présence physique en elle. Et puis, mon odeur qui ne lui convenait pas, ma peau était même devenue
rêche…
Mercredi quelque chose a bougé. Le matin j’avais rendez-vous en ville avec Daniel. Nous avons bu une bière et déjeûné dans un restau indien. Nous avons parlé de sa relation avec Iliane (Patricia
pour lui), leur séparation, sa rivalité avec un autre homme, ce qu’il vit actuellement avec sa famille, son fils, la relation avec le père de Noémie chez qui il est hébergé en attendant de
partir. Mais, justement, il ne part pas alors qu’il devrait partir et tout cela reste assez confus. Je le sens dans une autoflagellation destinée à masquer la douleur du rejet d’Iliane. Il est
privé de sexe, il le dit. C’est le point de focalisation de sa souffrance. Je connais cela.
Il me dit : « Je n’irai jamais penser qu’elle m’a laissé tomber au moment où je ne pouvais plus subvenir à ses besoins. » Alors qu’il sait que c’est vrai, je n’en doute pas. Je lui
parle du « laisse-moi tomber » que j’ai vécu il y a quelques mois.
La douleur et la jalousie sont entre nous sur la table (ce restaurant est nul !) mais je crois qu’il a compris, accepté la métaphore du « voyage », même si pour le moment il
s’efforce seulement d’y croire. Il se croit privé de toute possibilité de rencontre d’une autre femme parce que « le sexe n’est pas pour lui en ce moment ». C’est cela que j’appelle de
l’autoflagellation. Son regard me fait penser à celui d’un chien abandonné.
J’ai fini par demander l’heure : 14h15. J’ai rendez-vous avec Iliane dans quinze minutes devant un cinéma. J’appelle, Daniel s’en va, elle arrive toute pimpante sur son vélo. Ses joues sont
délicieusement froides. Nous sommes allés voir ensemble
« Carnets de voyage » puis consommer un thé et des gâteaux dans un salon marocain.
Pour dîner nous avons fini des restes. Je ne sais plus de quoi nous avons parlé ensuite. Je crois que nous sommes allés très tard dans sa chambre. J’ai oublié tout ce qui précédait car nous avons
vécu une immense fusion amoureuse. Elle est venue sur moi, j’étais dans l’abandon. Mais je suis devenu
« shakti » par le secret de l’inversion. Tout mon corps s’est mis à
vibrer. Je me souviens d’avoir poussé trois grands cris au moment de l’extase. Dans la nuit je me suis réveillé sur le lit haut perché dans la chambre de Noémie ; il me semblait — il me
semble encore — que c’est sur cette hauteur que nous avons fait l’amour.
Chaque fois que je rencontre un point culminant dans ma sensation de vivre j’ai l’impression que tout ce que j’ai connu avant cela est à la fois insignifiant et plein de sens. De ces sommets, le
paysage s’étend à perte de vue.
[Suite]
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