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Samedi 19 novembre 2005 6 19 /11 /2005 23:21
Samedi 18h10

J’étais en train de lire « La douce empoisonneuse » d’Arto Paasilinna, quand elle est entrée sans frapper. « Bonjour Julien… » On ferme le livre, exit Linnea et Kauko, c’est Marie, là, devant moi, demi-sourire ; pas celle de mon roman-blog, non, Marie la vraie !

Le fil se déroule. Tout à l’heure j’ai demandé à F. si je pourrais dormir au local de son association sans me souvenir que Marie y travaille le samedi. J’avais envie d’être seul. L’amie qui m’a reçu hier soir chez elle m’a lancé, en me déposant au métro : « Au fait, ce soir, tu n’aurais pas un rendez-vous amoureux, par hasard ? Tu ne m’as rien dit à ce sujet ! A bientôt ! » Le rendez-vous, c’était toi, hier soir, ma belle, mais on a passé la soirée à siffler du rouge en réinventant la psychanalyse et la littérature…

Marie me fait parler de projets et de gens qu’elle connaît, avec qui je travaille. Elle me demande des nouvelles d’un bébé qui n’est pas encore né, à croire qu’elle m’en croit le géniteur. Regards fuyants, à la surface des sentiments. Je connais trop ce visage pour ne pas en deviner la composition. Un fond de teint de grande personne responsable, le cœur au goutte-à-goutte de la bienveillance, à défaut de charisme. Je l’ai souvent vue ainsi à mes côtés, quand elle s’adressait à d’autres sur le ton de l’indifférence mondaine, limite pimbêche. Au prix d’efforts considérables, elle fait barrière à tout ce (tous ceux ?) qui pourrait la toucher. Son dos est figé, dur entre les épaules. Mais aujourd’hui c’est moi qui suis dans le public.

Seuls — comme deux adolescents pris en faute entre deux étages — et rigides de bienséance, nous faisons figure de tortues couchées sur le dos, agitant vainement les pattes. Cet entretien est minable. J’ai hâte que l’un de nous deux se décide à partir.

18h15

— « Je ferme la porte ? »
— « Non, laisse. Je dois sortir aussi. »

Elle descend l’escalier ; Marie descend l’escalier. Je vois son dos se relâcher un peu, une ondulation à peine perceptible dans sa démarche.

Mon amour.

[Suite]

Par Julien Lem - Publié dans : Lire de bas en haut
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Vendredi 11 novembre 2005 5 11 /11 /2005 00:00
A peine entrée, elle a ouvert ses bras et nos lèvres ont commencé à jouer comme deux jeunes chiens. Et je te mords et je te frotte. Corps à corps. À travers les couches de laine, mes mains redécouvrent sa taille fine et sa poitrine de collégienne. Les siennes aussi ont besoin de chaleur et ne s’embarrassent pas de formalités. Elle m’a pris par la queue et plaisante sur les hommes si rapides à mettre le drapeau en berne.

Mes rencontres avec Catherine viennent souvent combler une longue période de disette amoureuse, un besoin d’espace où il est interdit de s’interdire le désir. Nous sommes ensemble pour faire la fête et retrouver le sens de nos sens. Nous jouons le jeu de l’érotisme à l’abri de tout sentiment, sinon la gratitude de se rendre disponibles l’un à l’autre. Faire l’amour d’abord, on verra bien ensuite. Je crois que cette absence d’enjeu tient en partie au fait qu’elle a passé l’âge des cycles de fécondité ; je me rends compte combien ces cycles peuvent susciter de frustrations, d’attentes, de peurs et d’impatience dans une relation passionnelle. La nôtre est tout sauf cela : nous attendons simplement que nos chemins se croisent, comme d’autres pourraient saisir l’occasion de s’inviter au cinéma ou au restaurant.

À présent nous sommes assis face à face. C’est le moment de se dire bonjour et d’échanger quelques civilités. « Tu prends du miel dans le romarin ? » Nous égrenons les péripéties d’une semaine chargée, pour conclure qu’il était indispensable, aujourd’hui, de se faire un break. Elle a envie d’être massée, caressée ; nous en parlons à distance sans nous rapprocher.

J’ai failli lui demander si elle avait lu mon message. Hier soir je lui ai écrit :
Puis-je te demander une faveur ?
De venir demain avec ton odeur naturelle, sans la couvrir de senteurs aromatiques... C'est important pour la quiétude de mon esprit !
Mais elle aborde le sujet d’elle-même. Oui, elle l’a lu ce matin, juste après avoir découvert une vieille bouteille de parfum et s’en être mis « trois gouttes pour essayer ». Elle est aussitôt retournée prendre une douche. Mais le parfum est resté. Elle a compris que je n’étais pas la seule personne incommodée par ses huiles essentielles et autres crêmes. Aimée le lui a dit plusieurs fois. Je n’ai pas envie qu’elle apprenne son passage en ouvrant la porte, ce soir, et qu’il faille dormir la fenêtre ouverte.

Le temps de parole est épuisé. Quelques mesures de Satie et nous revoici enlacés, chaudement couverts, elle qui enlève une laine après l’autre, comme une poupée gigogne. Sa peau, enfin. Si douce que je lui pardonne les crêmes. Des mamelons de pucelle, petites fleurs qui adorent être effleurées.

C’est peut-être parce que nous faisons l’amour dans une totale insouciance que le temps est sens dessus dessous : pour moi Catherine a dix-sept ans — je veux bien écrire 18 pour éviter des ennuis. Mais il y a aussi une fraîcheur qui vient de la rareté de nos rencontres. Elle me dit que pendant de longues périodes elle oublie complètement la sensualité de son corps. Elle redécouvre chaque fois combien il est agréable d’être caressée, désirée, et de s’abandonner à la sensualité d’un homme. (Son ami officiel ne la touche plus depuis des mois. Il dit qu’il n’a plus envie.)

Je n’ai pas vraiment besoin qu’on me demande d’être sensuel. Je me jette sur elle avec beaucoup de délicatesse. Elle mouille ses doigts.

Jouissances. On est là pour ça.

Puis, quelques minutes, quelques heures ? Nous restons silencieux, bottis l’un contre l’autre dans un état de demi-sommeil. C’est peut-être là que nos âmes se rencontrent. En tout cas, quelque chose de subtil, que je n’ai jamais connu, se passe entre nous. Une absence faite de présences, parfois anxieuse pour moi car j’ai peur d’une visite qui viendrait troubler cette quiétude. Catherine s’éveille et me dit que nous nous sommes accordés. Elle donne le « la », je chante le même « la » : oui, nous y sommes !

Je la quitte sous le prétexte de préparer le repas, mais j’ai surtout besoin d’être debout, dans l’entrée, à garder la tanière. Courgettes aux graines de coriandre, algues parfumées au tamari. Quelqu’un frappe doucement à la porte-fenêtre : c’est la voisine qui m’invite à rencontrer je ne sais qui. Je lui réponds que je suis en train de cuisiner. « À cette heure ? » De quoi je me mêle.

Catherine se lève et nous déjeûnons sur la terrasse. Elle apprécie le menu. Elle boit du romarin sans le sucrer, puis trempe sa cuillère dans le pot de miel. C’est bien mon genre, nous sommes à l’unisson.

Elle est venue me demander conseil sur des logiciels. On fait un peu de Photoshop. La vie reprend son cours après une éruption volcanique ordinaire.

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Mercredi 9 novembre 2005 3 09 /11 /2005 00:00
Pourquoi je repense à Marie au passé-passion : elle m’écrit depuis deux jours, à propos de projets que nous avons en commun, mais aucun de ses messages n’est signé. Comme si elle ne voulait pas que je puisse lire son prénom, de peur que cela éveille un sentiment interdit…

L’amante passionnée est devenue une femme « voilée », prisonnière d’un engagement. Quelques mois après notre dernier voyage (voir « Fin de voyage ») elle a décidé de renouer avec Thibaud. C’est là que je disais que la « chute » de son histoire ne m’appartient plus. Mais aujourd’hui j’en éprouve une grande tristesse qui, elle, m’appartient… Thibaud a réussi à l’emprisonner dans la culpabilité de cette « infidélité » commise en acceptant mon invitation au Portugal. Certes, nous tous réinventons le passé de manière à souffrir un peu moins. Mais son interprétation d’aujourd’hui (telle que me l’a rapportée Nolwen) contredit la chronologie des événements et le contenu de nos échanges de courriers (voir « Préparatifs de voyage »).

Si vous croisez Marie, dites-lui qu’elle ne peut pas continuer à se mentir juste parce qu’elle a peur de se retrouver seule, à attendre le Prince charmant. Je garde au chaud la vérité sur notre amour.

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Dimanche 30 octobre 2005 7 30 /10 /2005 00:00
Nous descendons le chemin abrupt vers la calanque de Sugiton. Aimée, notre vieil ami JC, et la petite chienne qui trotte à nos côtés. Plaisir des jambes, plaisir des yeux, amitié fraternelle, le paysage est grandiose…

Plusieurs fois je vois des gens qui trébuchent, glissent sur un rocher ou une pierre roulante, et me font froid dans le dos. Je regarde aussi des jeunes qui escaladent les falaises friables. Froid. Sur le retour, un hélicoptère de la Sécurité civile s’est posé, et des gens parlent de « quelqu’un qui ne peut pas redescendre ». Cela me rappelle un rêve que j’avais essayé d’oublier, la semaine dernière. J’étais avec un petit groupe de personnes qui rendait visite à quelqu’un. Mais le sentier menant à la maison était très escarpé, il fallait monter des marches, franchir des rochers, marcher sur un terrain très en pente. Une vieille dame avec un manteau beige clair et un sac à main est tombée : je l’ai vue rouler sans bruit puis disparaître dans un à-pic. Les gens les plus en bas se sont précipités pour la secourir. Je ne ressentais aucune émotion — peut-être une légère contrariété que la journée soit en voie d’être gâchée — et je me disais que j’étais anormal de ne ressentir aucune émotion. Mais aujourd’hui je vois pour de vrai des gens qui risquent de tomber et je m’inquiète pour eux.

Nous sommes assis sur un haut promontoire face à la mer. A droite, la calanque, à gauche une plage rocailleuse difficile d’accès, avec beaucoup de monde car le soleil est magnifique. On s’y baigne nu ou habillé, il y en a pour tous les goûts. Le paradis terrestre est à portée d’oiseau ; d’ailleurs les mouettes s’en donnent à cœur joie.

Un jeune couple est venu s’asseoir devant nous, encore plus près de la falaise. Ils sont beaux comme des dieux, chaussés d’Adidas et vêtus de synthétique. Lui, grand, visage allongé aux cheveux très noirs. Elle, l’allure d’une très jeune Marocaine, lèvres merveilleusement dessinées, regard brillant, buste de modèle, de fines chevilles très blanches. Elle s’est assise devant lui, il la serre dans ses bras, elle lui tend ses lèvres, ses cheveux bouclés lui battent le visage. Au début, j’aimerais être lui. Puis je regarde ce qui est en moi : la sensation du vent, de la mer, le romarin fleuri qui m’a rendu fou, les voluptueuses courbatures, mon cœur encore plein de la plénitude reçue hier soir. J’ai envie d’être moi et de les laisser être eux.

Ils se lèvent pour partir. La déesse passe devant nous, les perles de ses seins érigées sous le tee-shirt. Il y a de bons moments dans une journée d’automne.

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Mercredi 5 octobre 2005 3 05 /10 /2005 00:00
Ma relation passionnelle avec Grietje ressemblait en tous points à cette « vie de couple » dont j’avais rêvé pendant l’adolescence : la fusion parfaite, intellectuelle, affective et sexuelle, avec une « âme-sœur », rien de moins. Elle s’est délitée de la même manière que — je crains — de nombreuses « belles » histoires de couples se défont à courte échéance. Pourtant il n’y avait aucune agitation ni contrainte susceptible de créer des tensions. Je ne me souviens pas d’un mot déplacé ni du moindre sentiment de gêne ou de colère. Gretje était vraiment la compagne idéale !

Autour de nous, les choses étaient moins simples. Même s’il est vrai qu’Aimée, à cette époque, ne pouvait pas souffrir de rivalité avec Grietje, à qui elle n’avait rien à envier, elle a longtemps souffert de cette situation à cause de l’ingérence involontaire et malencontreuse de Grietje dans notre jardin secret. De plus, il y avait cette malaria qui la mettait à l’épreuve tout en me plongeant dans un sentiment de culpabilité. (Voir « Golf Links (3) ») Pourtant, en son for intérieur, malgré les apparences, elle me faisait confiance quand je lui disais que cette histoire aurait une fin — même si je ne savais rien de la porte de sortie.

Notre passion aurait pu devenir obsessionnelle comme dans le magnifique récit d’Albert Cohen, « Belle du seigneur ». Nous aurions pu nous consumer dans cet amour en fusion… Mais cela ne pouvait arriver parce que nous n’avons jamais été vraiment en couple. Plus tard, avec Marie, j’ai pu mesurer à quel point cette force destructive de la passion sortait comme un diable de sa boîte dès que nous nous offrions quelques journées de vie de couple.

Nous n’avons pas non plus connu de dégradation progressive de la relation. Le bonheur, le désir, la volupté étaient toujours au rendez-vous aveec la même intensite dans nos jeux amoureux. Je n’avais d’yeux, de mains et de sexe que pour Grietje.

Toutefois il est arrivé un moment où je me suis regardé en face pour constater que cette relation agissait comme un amortisseur de toute insatisfaction susceptible de me faire évoluer. Déjà, mon travail s’en ressentait : je découvrais les joies de la paresse. Mais surtout je devenais moins réactif, moins entreprenant, chaque fois que j’aurais pu me mobiliser pour une cause. Bref, je m’embourgeoisais… Un jour j’ai dit à Grietje que nous étions devenus un « vieux couple » — de ceux qui n’ont plus rien à se dire car chacun connaît intimement les pensées de l’autre et sait anticiper le moindre désir. Nous étions un vieux couple : ce seul constat nous a fait comprendre que la séparation était proche.

Grietje avait terminé son contrat, mais elle est restée un an de plus pour voyager dans la région. Cela nous a donné l’occasion de séparations d’un ou deux mois, qui n’étaient pas particulièrement douloureuses, mais qui n’étaient pas non plus irréversibles. Nous fêtions les retrouvailles, avec un peu de regret et de culpabilité car nous ne voyions pas venir cette fin annoncée, et nous redoutions d’être arrachés l’un à l’autre en laissant une plaie vive.

Aimée avait suggéré plusieurs fois que Grietje et moi partions en voyage pour aller « au bout de l’expérience ». L’occasion s’est présentée un hiver. Nous nous sommes retrouvés sur une plage tropicale, dans un lieu paradisaque fréquenté par quelques écologistes/naturistes qui vivaient dans des cabanes de branchages ou dormaient sur la dune. Je me souviens d’avoir accueilli Grietje au bateau. Elle arrivait avec deux jeunes filles rencontrées en voyage, une Allemande et une Luxembourgeoise. Nous avons pris le bus ensemble, puis marché pour atteindre notre plage. Les filles ont continué tandis que Grietje et moi nous sommes jetés au milieu des vagues. Nous avons fait l’amour dans la mer, et plus tard dans le lac qui s’était formé derrière la plage à l’embouchure d’un ruisseau. Grietje, la petite sirène, adorait faire l’amour dans l’eau.

J’ai un souvenir érotique de nous quatre étendus sur la plage. La jeune Luxembourgeoise était assez jolie et me regardait avec des yeux qui en disaient long sur la privation qu’elle vivait en voyage. Mais j’étais incapable d’aller vers une autre femme. Chaque nuit, je rencontrais Grietje sous la pleine lune et nous vivions des sommets de volupté.

Un soir nous avons perdu la tête dans la jouissance. Grietje a crié mon nom. Nous venions de traverser un mur de lumière, nous planions dans une extase jamais connue. Nous avons immédiatement su que cette apothéose était notre dernière rencontre. Le lendemain, la Luxembourgeoise m’a jeté un regard suppliant, mais j’étais devenu « simple ». Grietje et moi sommes redevenus frère et sœur ce jour là. Il nous est encore arrivé de dormir ensemble et d’échanger quelques caresses, mais jamais de rechercher une rencontre sexuelle.

La nuit qui précédait son départ nous avons dormi ensemble. Nous avions le cœur lourd, comme deux jumeaux sur le point d’être séparés. Je me souviens avec tristesse de la brume du matin et de Grietje montant dans le taxi.

Je n’ai jamais revu Grietje. Quelques mois plus tard, elle est partie vivre un an en Australie avec un jeune Afghan qui était depuis longtemps amoureux d’elle. Puis elle est retournée en Autriche, où elle a épousé un artiste peintre que nous connaissions.

Nous avons échangé quelques courriers — des banalités que nos conjoints pouvaient lire à loisir. Les courriers se sont espacés. Je ne sais pas si elle a souffert de notre séparation, comme je ne sais pas ce qu’elle pense aujourd’hui de ce que nous avons vécu. Aimée m’a souvent proposé que nous allions lui rendre visite afin de guérir des douleurs anciennes. Il est possible que cela se fasse un jour.

J’ai mis longtemps à faire mon deuil de cette relation. C’est bien un deuil, car je sens que cet amour a été arraché de mon cœur, malgré la beauté du rituel amoureux qui annonçait la fin du désir. Je me suis séparé doucement d’une amante, mais j’ai vraiment perdu une sœur…

[Suite]

Par Julien Lem - Publié dans : Lire de bas en haut
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Jeudi 29 septembre 2005 4 29 /09 /2005 00:00
Dans mon journal, lundi 26 septembre 2005

Bernadette est une jeune femme que j’admire beaucoup, pour des raisons que je ne pourrais exposer sans dévoiler son identité. Mariée, exclusive et loyale, on peut se demander ce qu’elle vient faire dans le journal intime d’un libertin…

Nous avions pourtant envisagé de nous rencontrer en cachette aujourd’hui. (« Dans un musée ? Mais je suis allergique aux musées et il le sait ! ») Le sujet de notre entretien était cela même qui l’a rendu impossible : la difficulté, pour elle, de trouver un espace pour son jardin secret, l’idée même de cet espace étant perçue par son compagnon comme une trahison, une rupture du contrat d’exclusivité.

Ce matin, je suis allé au parc M. en imaginant ce que j’aurais aimé dire à Bernadette si nous marchions ensemble. En fait, pour une raison inexpliquée, je n’avais aucun enthousiasme et je crains que ma présence n’eût été particulièrement ennuyeuse. Pour la première fois j’écris à partir d’une sensation de vide, au lieu d’être porté par l’émerveillement de choses extraordinaires.

C’était étrange de marcher dans un parc, de croiser des personnes de tous âges, et de n’exister pour aucune d’elles. Rester seul avec moi-même. Mon envie de ce moment ? Revoir une femme amoureuse, passionnelle, quitte à être possessive… Comment pourrais-je reprocher à Bernadette et son compagnon de se complaire dans la possession ?

J’ai repensé à Grietje, à la manière dont je raconterai la suite et la fin de notre histoire, puis le visage de Marie est revenu me pincer le cœur, car elle habite dans la même ville et je pourrais même la croiser au parc. La nostalgie a mis de l’aigreur dans mes pensées. Je suis rentré me réfugier loin du public.

Bernadette ne sera jamais amoureuse de moi, à moins qu’une météorite ne nous tombe sur la tête. C’est compliqué, une relation entre homme et femme, si l’on ne commence pas par coucher ensemble… Mais si l’on commence par coucher il y a des chances que la déception soit très rapide.

Elle me rendrait malheureux si je vivais le désir comme un manque. Elle réussit à éviter tout contact en se rendant hyperactive et perfectionniste dans des tâches matérielles qu’elle veut assumer seule, quitte à passer pour un tyran domestique. Elle parle très vite, par saccades, sans laisser la place d’un regard ou d’une respiration.

Un soir, je l’ai aperçue dans un peignoir brodé qui lui faisait une magnifique silhouette. Je n’ai pas osé lui faire de compliment. En réalité, j’avais honte de la regarder ainsi, alors que toute son énergie était déployée dans l’urgence, car sa fille venait de se faire mal et elle aussi. Je lui en ai parlé récemment. Echange de courriers :
Tu demandes aux gens de ne pas condamner moralement tes désirs, mais tu ne l’appliques pas à toi-meme il semblerait… ! ;o)

La honte c’est quand même un jugement assez négatif, non ?!

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Oui, là je me condamne pour plusieurs raisons. D’abord parce que je faisais comme si rien n’était. Il m’arrive souvent d’avoir envie de dire à une femme, même inconnue, que je la trouve belle, et je sais qu’il y aurait une manière de le dire pour qu’elle le reçoive comme un compliment (car la beauté n’est pas seulement un don), mais j’ai peur que dans ma manière de dire il passe quelque chose qui la mettrait mal à l’aise.
Nous avons aussi reparlé d’un rare moment de contact physique, il y a un peu plus d’un an. L’occasion était unique : nous étions en groupe avec trop peu de chaises pour s’asseoir. J’en aperçois une de libre, elle a les pieds dessus. Je lui propose de ne pas les enlever, et elle veut bien être massée…
Le jour où je te massais/caressais les pieds je ne ressentais aucune excitation, et pourtant j’avais vraiment du plaisir à te toucher, sans même me cacher (ni te cacher) que je te désirais aussi.

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Je devais avoir les yeux bien fermés alors ! ;o)

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Tu avais les yeux fermés, je m’en souviens. ;-)

Mais ça me renvoie au côté superficiel du désir. Souvent j’ai eu cette envie de te serrer dans bras ou de prendre tes mains. Je sais bien que si je te trouvais laide une telle envie n’existerait pas. Mais il y a aussi ce qui se passe lorsque la barrière (des convenances) est franchie. Sans lien affectif, je ressens le désir ou le non-désir de la femme, et dans les deux cas je suis déçu. Car le désir partagé sans lien profond, c’est un peu comme se saoûler la gueule à deux : le réveil n’est pas très agréable. Et le non-désir sans contrepartie affective, c’est le regard de la femme du chef de gare (voir « Non, pas toi ! »).

Si je reviens sur cet événement, ce n’est pas parce qu’il a nourri un fantasme, mais parce que c’est la seule fois que nous avons partagé quelque chose de « matériel » sans se plier aux conventions. Je me méfie des fantasmes et des significations symboliques qu’on peut projeter à partir de tels incidents. Mais je peux dire que je ressentais du désir et aucune honte de ce désir.

Après tout, ça me ramène à cette notion épicurienne, du désir vécu comme un excès et non comme un manque... Bon sang, c’est si simple. Tu comprends ?

Le désir-manque, par contraste, c’est celui de la cheffe de gare qui a envie que des petits cons viennent la peloter à travers ses habits, c’est le mien quand je te vois dans ton peignoir brodé et que j’ai envie/honte de te « prendre », c’est le tien quand tu fais tout pour ressembler à un ours des cavernes, sans grand succès…

[Suite]

Par Julien Lem - Publié dans : Lire de bas en haut
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Dimanche 18 septembre 2005 7 18 /09 /2005 00:00
La suite de mon « voyage » avec Grietje n’est pas simple à résumer. A l’époque je ne tenais aucun journal, de sorte qu’il m’est difficile de reconstituer les méandres, les hauts et les bas de cette aventure qui nous a apporté autant de volupté que de souffrances.

Le premier point de discordance a été la découverte d’une impossibilité d’inclure Aimée dans notre relation, elle qui en avait pourtant été complice, à distance, pendant les premières semaines que nous avions passées ensemble (voir « 19 Golf Links (1) »). Nous nous sommes aperçus que, deux par deux, nous avions des relations harmonieuses, mais que cette harmonie virait à la dissonnance dès que nous étions tous les trois ensemble.

Trois événements ont perturbé l’insouciance dans laquelle nous nous étions installés. Bien qu’ils n’eussent aucun lien direct avec ma relation avec Grietje, ils allaient fortement influer sur le cours des choses.

Grietje avait un vieil ami journaliste, Peter, qu’elle accompagnait en promenade à cheval au club hippique. Tous deux étaient d’excellents cavaliers. Quelques jours après le retour d’Aimée, un incident tragique a eu lieu : alors que Peter était parti en avant dans la forêt au galop, Grietje et ses amis l’ont retrouvé inconscient quelques minutes plus tard, frappé au front par une branche. Il a été gardé en état de comma dépassé pendant 24 heures, puis la terrible décision a été prise de le débrancher. Ce n’était pas une décision facile pour une femme de 25 ans qui le considérait comme son père. Aimée l’a soutenue dans cette épreuve. La douleur a persisté longtemps car il subsistait une incertitude sur les causes exactes de ce décès : Peter était sous la menace car il menait des enquêtes visant à démasquer d’anciens nazis.

Le deuxième événement tragique a eu lieu deux mois plus tard. Nous avions passé un été difficile, après un déménagement, n’ayant pas encore installé un système de réfrigération. Aimée était très occupée à faire sortir de prison un étudiant un peu disjoncté qui s’était fait arrêter après avoir vendu son passeport. Dans cet état de faiblesse elle a attrapé la malaria, qu’elle a d’abord essayé d’éradiquer avec des méthodes de médecine traditionnelle, mais sans cesser pour autant son activité. Au bout de deux mois elle a dû se plier au traitement par la choloroquine. Elle allait mieux en hiver, mais par deux fois elle a eu de nouveau des crises en été, avec des souches de plus en plus résistantes.

Le troisième événement était notre mise en difficulté financière. Avec un petit groupe, nous avions réussi à obtenir une subvention importante pour un projet associatif, mais pour des raisons de lenteur bureaucratique il fallait compter un an pour que l’argent soit vraiment disponible. Que faire en attendant ? En dernière extrêmité j’avais obtenu un poste d’enseignant, mais l’exercice était difficile en raison de l’état de santé d’Aimée qui nécessitait des soins réguliers. Grietje m’a souvent remplacé auprès d’elle.

C’est dans ce climat un peu particulier que s’est poursuivie notre belle histoire d’amour. J’ai repensé à cette dégradation de la passion en lisant le magnifique roman d’Albert Cohen, « Belle du seigneur ». Nous avions tous deux besoin de nous évader de la réalité. Porté vers le mysticisme, à cette époque, je me suis fabriqué une explication simple de l’étrange affinité entre Grietje et moi : nous avions certainement vécu ensemble une ou plusieurs vies antérieures, et l’objectif raisonnable de notre rencontre ne pouvait qu’être de parachever cette union mystique… J’éclaterais de rire aujourd’hui en entendant de telles sottises, mais j’y croyais pour de bon.

Il est vrai que j’avais l’impression de vivre dans deux espaces différents, deux temps différents, deux univers parallèles qui n’avaient aucune chance de se rencontrer. Il m’était difficile de passer de l’un(e) à l’autre. Parfois je dormais chez Grietje, le reste du temps à la maison… Une double vie. C’était typiquement le genre de situation que nous avions évitée : autant ma vie avec Grietje était désengagée de toute contrainte, autant ma vie familiale impliquait une présence effective et efficace.

C’est avec Grietje que j’ai vécu la passion la plus aliénante de ma vie. J’ai récidivé quelques mois avec Marie, mais l’histoire avec Grietje a duré trois années, ponctuées par les rechutes qui affaiblissaient Aimée. L’insouciance avait cédé le pas à une sorte de fatalisme. Il nous était difficile d’échapper à la dépendance d’une sexualité voluptueuse.

En été, nous vivions de nouvelles échappées pendant qu’Aimée et Tony séjournaient en France pour retrouver des forces. Nous allions au cinéma, à des soirées organisées chez des amis, à des pince-fesses d’ambassade… Le premier secrétaire de son ambassade, un type très gentil mais pétri dans le catholicisme, zu steif, m’avait repéré comme un potentiel trublion de l’étiquette. Un soir, j’accompagnais Grietje à une réception à son domicile. Fier de mon savoir linguistique, je l’avais salué d’un « Serwus ! » tonitruant.
— « This evening we will only speak English, if you don’t mind… » m’avait-il répliqué d’un ton suppliant.
— « Tu es fou, middle-aged man », m’avait lancé Grietje. « On ne dit pas Serwus au numéro 2 de l’ambassade ! »

Nous rentrions sur son scooter bleu, savourant la fraîcheur nocturne des grandes allées. C’est elle qui pilotait cet engin que j’avais renoncé à maîtriser. Surtout, j’aimais me blottir contre elle et enlacer ses seins.
— « Behave yourself, Seelenbaumler ! »
— « Shall we go home have a nice fuck ? »
— « Du bist ein Gauner. »

Nous aimions la dérision, la provocation, tout en restant dignes, contrairement à ce que pourraient faire croire ces dialogues surpris dans l’intimité de l’espace « scooter ». Des hommes m’enviaient, ce qui n’était pas pour me déplaire. Des femmes essayaient de rivaliser avec Grietje, sans succès, car les périodes passionnelles m’ont toujours enfermé dans cette singulière pratique que l’on appelle « monogamie ». J’aurais même pu ressentir de la jalousie, mais Grietje ne m’en a jamais fourni l’occasion, étant aussi intoxiquée que moi.

Si l’on fait abstraction du contexte un peu particulier de cette aventure, j’ai fait l’expérience avec Grietje d’une vraie « vie de couple » avec tous les ingrédients présupposés : fusion amoureuse et sexuelle, exclusivité affective. Or je savais — pour avoir vécu tout autre chose avec Aimée — que ce rêve ne durerait que le temps du sommeil. Le réveil était d’ailleurs programmé puisque Grietje devait repartir en Autriche à la fin de son contrat. Nous avions donc trois ans pour trouver un moyen de sortir de cet « envoûtement » sans vivre un déchirement.

Longtemps plus tard, Aimée et moi avons compris que la souffrance et l’incompréhension qui ont affecté notre vie de couple, bien après le départ de Grietje, avaient une cause bien plus subtile que la transgression d’interdits sociaux et les circonstances dans lesquelles nous avons traversé cette période. Aimée a retrouvé au fin fond de sa mémoire une phrase, prononcée par Grietje, qui l’avait bouleversée sans qu’elle s’en rende compte. Elle lui avait simplement dit : « I don’t want to stand between you and Julien. » Cela pourrait passer pour anodin. Pourtant Aimée avait reçu cette parole comme une intrusion dans le jardin secret de notre relation. Personne, Grietje pas plus qu’une autre, n’avait un droit de regard sur notre vie affective. Il y avait donc un jugement implicite dans ce que disait Grietje, alors que cela n’était pas du tout son intention première. Le poison était versé.

Je me permets d’insister sur cette anecdote en apparence insignifiante car elle dénote l’importance de ce que, plus tard, nous avons appelé les « jardins secrets ».

[Suite]

Par Julien Lem - Publié dans : Lire de bas en haut
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Lundi 12 septembre 2005 1 12 /09 /2005 00:00
—« Comment appelle-t’on cette ligne osseuse qui va d’une épaule à l’autre ? »
— « La clavicule… »
— « Ah oui, la clavicule ! C’est une des lignes les plus extraordinaires sur un corps de femme. »

Je glisse le majeur de ma main droite le long de sa clavicule. Un geste répété des dizaines de fois, mais qui me procure toujours un plaisir singulier : de l’épaule droite vers l’épaule gauche, d’un seul trait. Kate retient son souffle.

La clavicule qui me parle a 19 ans. Est-il nécessaire de décrire à quoi ressemble une jeune femme de cet âge ? Elle est tout cela, un mirage de lignes que je caresse du regard.

Cette histoire date de l’époque de mon « voyage » avec Grietje. Je suis en visite dans une école traditionnelle de musique et de danse où Kate fait ses premiers pas. Elle y séjourne depuis deux mois avec un petit groupe d’Européens. C’est Amanda qui l’a accompagnée dans cette petite ville où les touristes étrangers sont très rares. Amanda est une chanteuse italienne, « libérée » sexuellement et très courtisée, que j’aime bien et qui me le rend, sans que jamais nous n’ayons pu faire l’amour. Il nous arrive pourtant de dormir ensemble, mais rien à faire…

Kate a passé des moments difficiles dans cette école, harcelée par les hommes. Elle me confie cela alors que nous venons d’entrer dans sa chambre et qu’elle a laissé négligemment tomber son peignoir — comme si elle était seule — pour mieux tolérer les 40 degrés du mois de juin. Elle n’est pas du tout gênée par mon regard sur sa nudité, et je perçois dans son geste une invitation au respect.

Après une courte discussion, elle admet qu’elle perd son temps ici, avec un professeur incompétent, alors qu’elle pourrait étudier en ville dans une école de haut niveau. Les Occidentaux y sont bien accueillis, pourvu qu’ils fassent preuve d’un minimum de talent. Amanda était bien consciente de cela, mais je la soupçonne d’avoir emmené Kate pour son propre plaisir… Je ne lui en veux pas, elle a vraiment bon goût.

Nous convenons de repartir ensemble. Trois heures dans un autocar bondé en pleine chaleur. Grietje est absente jusqu’à demain et m’a laissé les clés de son appartement pour que je profite de la climatisation. C’est un soulagement pour Kate qui passe beaucoup de temps dans la salle de bain et vient me rejoindre sur le grand lit. Nous dormons nus… sous le tableau de Klimt.

Je ne sais plus vraiment ce qui s’est passé au réveil. Le soleil s’est levé bien avant nous, la femme de ménage n’a pas pointé son nez, bien lui en a pris. Nous étions dimanche, ou bien était-elle en congé ? Peu importe. Ma mémoire se recale au moment où Kate est à califourchon sur moi en train de me masser.

Ce n’est pas que les massages me plaisent, car je ne ressens aucun besoin d’être touché autrement que dans l’énergie du désir. Pouvais-je refuser l’offre de Kate ? Son toucher est dénué de sensibilité mais j’aime sa peau, ses doigts délicats, ses gestes tendres, son sourire d’enfant désobéissant. Surtout, je contemple ses lignes, encore une fois. Mes mains remontent sur ses cuisses, le long de ses hanches, autour de ses seins, dans un effleurement léger, jusqu’aux salières de la clavicule où elles se posent un moment. Je brouille un peu la touffe châtaine de son pubis. Elle rit. Les lèvres de sa vulve sont légèrement entrouvertes. Je me demande si elle a jamais fait l’amour avec un homme. Personne n’y a jamais fait allusion en ma présence.

Ses mains m’ont massé le cou, les épaules, le thorax, et descendent sur mon ventre. Je commence à avoir des frissonnements sans rapport avec l’intention thérapeutique de son massage… Mon arbre se dresse, entre nous, mais elle ne semble pas y prêter attention. Elle finit par caresser vigoureusement mon pubis, recevant à chaque mouvement un coup de verge sur le dos de la main. La tension du désir monte à son point culminant ; cette fois je masse ses cuisses avec force. Kate continue à sourire.

Je me suis redressé et l’ai prise dans mes bras en embrassant ses épaules et son cou. Mais cet élan de désir est contrarié par une sensation plus forte. Hier, elle m’a expliqué fièrement qu’une villageoise lui avait appris à soigner ses cheveux « avec du yaourt ». Mais elle a dû mal comprendre : le yaourt ne fait pas partie de la toilette de l’été, et c’est pour la peau que les femmes riches l’utilisent ici. De fait, Kate m’envoie une odeur suffocante de lait tourné qui me rappelle la boutique du laitier… Il y a deux choses qui se mélangent de manière singulière : cette odeur affreuse, et l’un des contacts les plus sensuels dont m’ait gratifié une femme à la beauté virginale. Il y a aussi le fait que je n’ai plus de gelée contraceptive, que je n’ai pas envie de rompre notre jeu érotique pour parler de sexes qui pourraient s’accoupler, de sperme et toutes choses qui n’ont rien à voir avec le plaisir à l’état pur… Tout cela me paraît faux depuis le départ, malgré l’extraordinaire volupté de nos caresses.

Nous nous sommes un peu écartés. Nos lèvres s’embrassent longuement. Je soulève ses seins très légers, les taquinant avec mes lèvres, jusqu’à la morsure. J’embrasse son sexe.

Je crois que nous en sommes restés là.

Le soir, Grietje est rentrée. Elle a bien ri que je n’aie pas su où elle avait caché la gelée, mais elle m’a reproché d’avoir pris le risque d’être surpris par la femme de ménage, ou, pire, un collègue de bureau…

Quelques mois plus tard, je suis de retour à mon domicile avec Aimée et Tony qui sont rentrés de voyage. Amanda et Kate nous rendent visite de temps en temps. Pendant la saison des pluies, la chaleur est devenue lourde. Une fois, je trouve Kate en train de se doucher dans la salle de bains. Nous restons enlacés un moment pendant que l’eau nous rafraîchit. Je bois ses lèvres, ses seins, son ventre. Elle roule mon sexe entre ses cuisses en riant.

Un autre jour, Amanda m’annonce qu’elle viendra dormir chez moi, accompagnée de Kate qui repart en Allemagne le lendemain. Nous habitons près de la station de taxis, ce qui sera très pratique, blablabla Amanda… Je suis seul ce soir là. Elles arrivent, toute pimpantes, alors que suis à l’atelier au premier étage. On prend un repas au bar du coin, puis je retourne dans mon atelier car je suis sur un de ces trucs intéressants qui peuvent m’occuper jour et nuit jusqu’à épuisement. Les filles sont en bas à papoter — je suppose. Dans la soirée, Amanda monte me chercher.

— « Prenez la chambre, je dormirai ici ! »
—  « Mais… ? »

Elle est repartie dépitée.

Je ne sais pas pourquoi je ne suis pas descendu les rejoindre. Pourquoi je n’ai pas baisé ces deux filles. Peut-être parce que je n’aime pas baiser ? J’ai besoin de sentir une vague de désir qui me relie profondément à la terre. Kate ne représente rien pour moi, au-delà d’une présence érotique. Mais peut-être ai-je eu envie de continuer à croire qu’elle n’avait jamais connu un homme, cette virginité fantasmée mettant en valeur son ingénuité, sa beauté librement offerte…  Une sorte de jouissance désincarnée, un appel à l’extase auquel je ne savais pas répondre à cette époque ?

Il est vrai qu’elle représente pour moi la quintessence du désir. Souvent, quand une jeune amante est sur moi, les mains caressant mon pubis, je serre ses doigts autour de mon arbre, je ferme les yeux et je repense à Kate.

[Suite]

Par Julien Lem - Publié dans : Lire de bas en haut
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Vendredi 9 septembre 2005 5 09 /09 /2005 00:00
En pays de mousson, les premières pluies sont annoncées par des journées de chaleur suffocante ; le défilé des masses nuageuses est souvent ponctué par des orages de poussière. L’air devient irrespirable.

Grietje et moi : deux chrysalides grandissant ensemble dans le cocon de son appartement luxueux. Tentures, nattes et meubles de canne, du bleu un peu partout — les blondes aiment le bleu — des impros de John Mclaughin et des valses de Strauss… Au dessus du lit — on pouvait s’y attendre —, le célèbre tableau de Klimt, der Kuß. Pas un brin de poussière, la femme de ménage veille au bien-être de sa patronne tout en me lançant des regards lourds de réprobation. Sous ses yeux de chrétienne exemplaire, l’Europe entière n’est-elle pas en train de sombrer dans l’insouciance et la luxure ?

Nous sommes des enfants terribles que n’aurait pas désavoués Cocteau. L’autre soir, Grietje a oublié de rincer la passoire des spaghetti, et le lendemain c’est le drame. Elle n’obtient aucune indulgence, même après avoir fait la preuve que quelques minutes de trempette permettaient d’en faciliter le nettoyage.

Comme des adolescents en proie à une pulsion incestueuse, nous sommes de plus en plus troublés par le contact et la nudité. Une puissante vague de désir est en train de monter. Nos étreintes sont de plus en plus incoercibles, signe de la fin prochaine de nos semaines de cohabitation innocente. J’ai écrit à Aimée ce que je vis avec Grietje. Elle a bien aimé ma lettre et l’a même faite lire à sa mère.

Il y a quelque chose d’électrique dans l’air et dans nos cœurs. Le ciel est devenu si sombre, par dessus le regard bleu de cette femme qui n’a de cesse de m’envoûter. À travers la terrasse, le vent nous apporte déjà des effluves de pluie, comme une promesse de liquéfaction.

La tension arrive à son paroxysme le jour où ma sœur-amie entre dans son cycle menstruel. C’est la première fois qu’elle en parle — la première fois que cela fait sens pour nous. Un peu comme si elle venait d’atteindre la puberté. Notre réponse est un désir exacerbé. Toute ambiguité est maintenant levée sur le devenir de notre relation « fraternelle » : nous allons goûter tous les fruits défendus, jusqu’à satiété.

Il y a un autre homme dans l’intimité de Grietje. Hamid est un jeune Afghan très séduisant qui fait des études de politologie. Elle est profondément touchée par sa présence. Ils passent des heures allongés en silence, sans se toucher, dans l’énergie du désir. Après notre rencontre elle partira avec lui pour un an mais ne pourra pas suivre sa folle destinée car il va devenir très, très célèbre (et un peu moins charmant)…

Le dimanche matin, Grietje m’annonce avec beaucoup de pudeur qu’elle est « prête ». La veille, elle a demandé à Hamid de la laisser seule. Dehors, le vent livre bataille avec lui-même. Nous sommes allongés sur une natte à même le carrelage, parfaitement calmes, à l’écoute du ciel qui n’en finit pas d’attendre la pluie libératrice. Soudain, une ondée d’air frais se faufile en silence, comme une caresse insistante, puis dans un grondement orgisiaque le fleuve divin se déverse sur la ville assoiffée. Des gouttes lourdes de poussière, d’abord, puis un torrent limpide qui ne tarde pas à inonder la terrasse en projetant des éclats loin dans la pièce. Nous buvons cette pluie en même temps que le nectar du désir. À travers la fine étoffe de coton bleu, deux petites montagnes arborent des pointes triomphantes ; ma main droite glisse vers l’une d’elles. Pas de résistance, cette fois, la montagne envahit ma paume, un frottement léger appelle mes lèvres, puis la peau tendre de son ventre s’offre à une caresse plus ample, comme un ruisseau ondoyant sur ce corps désiré et si longtemps évité.

Grietje me découvre, s’empare de mon arbre et l’attire dans son jardin. Délicieuse brûlure… Elle me glisse à l’oreille : « Oh dear, I had forgotten that it is so good ! »

Je m’abandonne à cette sensation tellement nouvelle et déjà frappée de l’évidence d’un « grand retour ». Elle se redresse, me culbute sur le carrelage, se pose à califourchon et demande que je la prenne très fort. Bientôt la foudre du plaisir nous surprend par sa violence.

J’ai oublié la suite. Nous avons dormi, sans doute. Ce dimanche — la femme de ménage est en vacances — nous avons fait l’amour quatre ou cinq fois. Notre boulimie de jouissance est insatiable. La pluie ne cesse de tomber. Grietje suggère qu’on baptise cette journée « L’empire des sens », bien qu’elle n’ait pas vu le film.Gisela n’aurait pas apprécié — ni le film, ni le récit de cette rencontre sauvage. « Weißt ihr was sich gehört ? »

[Suite]

Par Julien Lem - Publié dans : Lire de bas en haut
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Jeudi 8 septembre 2005 4 08 /09 /2005 00:00
Il y a longtemps que je remets à plus tard la rédaction du souvenir d’une relation amoureuse qui a « pris » trois ans de ma vie dans un passé lointain. Ce n’est pas facile en l’absence de notes rédigées au quotidien ; tout me semble appartenir aujourd’hui à une vie antérieure sur une autre planète. C’est l’histoire de la rencontre de deux « âmes-sœurs », un éblouissement à l’origine d’une lente dérive vers la passion dans la plus complète insouciance.

Grietje a 25 ans au début de l’histoire. Bien que notre différence d’âge ne soit pas très grande (10 ans) elle ne tardera pas à m’appeler my middle-aged friend en public, et Seelenbaumler dans l’intimité — terme intraduisible en autrichien… Elle maîtrise trois langues (en plus de la sienne) ce qui lui a donné accès, pour son premier emploi, à un poste important de secrétariat dans une ambassade. Elle bénéficie d’un appartement de fonction situé dans un quartier chic, Golf Links : de belles avenues ombragées et de belles terrasses.

Grietje et Gisela sont toujours ensemble. Certains les prennent pour deux sœurs. Nous faisons leur connaissance dans une fête nocturne chez des amis communs, une de ces soirées où l’on pouvait compter quinze à vingt nationalités différentes. La leur ne m’est pas indifférente puisque ma première « fiancée » était d’une famille autrichienne vivant au nord de l’Allemagne. Mais Grietje est plus marquée par son origine ethnique, blonde avec quelques traits qui suggèrent un lignage plus à l’est, d’origine tchèque me dit-elle.

Elle m’a plu. Mais beaucoup de femmes me plaisent… C’est l’époque de ma vie où j’ai eu le plus d’aventures « sans lendemain » avec des femmes libres et libertines. Le lendemain de cette première rencontre, Aimée est partie passer quelques jours avec un amant. Sa polyandrie est moins affirmée que ma polygynie ; nous ne vivons pas les mêmes amitiés tendres de la même façon ni pour les mêmes raisons, mais nous les vivons en parfaite complicité.

J’ai eu envie de revoir Grietje avant qu’elle n’accepte notre invitation, mais surtout de la voir sans son ange gardien. Première tentative : je lui ai rendu visite sur son lieu de travail. Elle a été un peu perturbée par cette irruption de la vie privée dans son univers professionnel. Les gens sont très anständig (comme il faut) dans cet univers calfeutré, et dieu sait ce qu’un méditerranéen pourrait être tenté de faire pour mettre de l’ambiance… Elle me reconduit donc avec empressement à la porte de l’ambassade en me confiant son adresse et une invitation à dîner à titre de consolation.

Nous avons dîné tous les quatre, avec Aimée et Tony. Grietje doit partir en congé de Noël, d’ici trois jours, mais elle a un grave ennui de santé : une plaie infectée au pouce de la main qui n’arrive pas à cicatriser. Le médecin a brandi la menace d’une amputation. Je prends son poignet et son bras, je presse quelques points, Aimée lui recommande de l’argile. Dans la nuit elle aura une forte réaction puis la plaie commencera à se refermer. Grietje joue de la guitare classique ; j’ai souvent repensé à cet incident du pouce en l’écoutant.

Pendant son séjour en Autriche nous avons écrit chacun une courte lettre disant le bonheur de cette rencontre. Je ne l’ai pas revue immédiatement à son retour. Nous nous sommes plutôt croisés dans des sorties nocturnes, elle toujours avec Gisela et moi toujours avec Aimée. Elle me dira plus tard (et d’autres proches de même) qu’elle n’a pas compris comment je pouvais ressentir du désir pour elle alors que je vis avec une femme d’une beauté stupéfiante. Il n’y a pas de logique dans le désir, je suis en train de le découvrir à cette époque.

Grietje s’est acheté un scooter et m’a fait cadeau de sa mobylette, véhicule très pratique malgré les fréquentes pannes de carburateur. Au printemps, je prends donc souvent le chemin de Golf Links qui passe par une très belle avenue où les arbres ont une odeur ennivrante. Cette avenue est devenue pour moi la trace nostalgique d’un amour printanier. Je continue à la parcourir en pensée pour revenir à la source d’un mouvement érotique.

Grietje et moi parlons beaucoup et ne tardons pas à nous rendre compte que nous partageons les mêmes goûts, les mêmes envies. Nous lisons dans nos pensées et anticipons les demandes de l’autre. Troublés par cette affinité, nous la vivons dans une relation fraternelle où le désir reste un sujet de plaisanterie. Elle n’a pas d’homme dans sa vie et elle me dira plus tard qu’elle n’a pas eu de relation sexuelle depuis que le premier homme de sa vie l’a quittée, il y a deux ans.

L’été arrive, avec la canicule habituelle. Aimée et Tony partent passer deux mois en France. J’aime cette solitude récurrente et je vois Grietje un peu plus souvent sous le prétexte de profiter de son appartement climatisé.

Un jour elle m’invite à l’accompagner en visite d’un couple autrichien qui habite une maison très isolée en montagne. Nous prenons le train, un autocar, et après de nombreuses heures de voyage nous marchons deux heures vers cette maison extraordinaire où J. a installé son bureau d’agent touristique au sommet d’un arbre. Ils n’ont pas le téléphone, mais nous ne doutons pas de les trouver sur place vu que F. est sur le point d’accoucher. Elle veut d’ailleurs me parler pour avoir quelques précisions sur la naissance de Tony. Elle a prévu d’accoucher à la maison, mais s’est arrangée inconsciemment pour que l’ami médecin qui doit l’assister arrive avec une semaine de retard.

A notre grande surprise, la maison est vide. J. et F. sont partis dans une excursion en montagne et ils passeront la nuit en bivouac sur la neige… De vrais Autrichiens ! Grietje et moi sommes donc presque seuls, à l’exception d’un de leurs invités, un baba-cool français qui nous sert un long monologue sur sa vision du monde. C’est amusant au début, ennuyeux à la fin, mais il finit par abandonner la partie.

C’est la première nuit que nous avons passée ensemble. Je l’ai serrée dans mes bras, nos lèvres se sont timidement effleurées. Nous étions follement bien, enlacés, et le sommeil n’a pas tardé à nous emmener dans des profondeurs inexplorées.

Le matin, nous sommes dans une belle énergie amoureuse, sans la moindre idée du voyage qui se profile à l’horizon. Nos amis reviennent et c’est la fête. J’ai convaincu Grietje d’envoyer un télégramme mensonger à son bureau pour ne pas travailler le lendemain. Nous prenons donc un autocar de nuit qui nous ramène à bon port sur des routes cahotiques. Occasion de nous blottir l’un contre l’autre et de savourer cette intimité.

Au petit matin nous sommes arrivés chez elle. Nous dormons quelques heures. Je reviens le soir, et les soirs suivants… Cette cohabitation est très étrange. Au début nous nous enroulons dans des tissus légers pour ménager les convenances. Il fait une chaleur torride. Très rapidement nous nous retrouvons nus sur le grand lit. Nous nous regardons, nous nous enlaçons, nous nous caressons tendrement, mais nous ne faisons pas l’amour. Il y a une sorte de pacte silencieux entre nous. J’attends qu’elle m’invite à plus d’intimité, et ces jeux érotiques me comblent parfaitement.

Nous avons passé un mois ensemble dans cette relation « fraternelle » qui n’avait pas de nom, et pas d’autre projet que de jouir du présent. Parfois je joue avec le désir ; je pétris ses seins amoureusement pour les sentir se gonfler, jusqu’à ce qu’elle me congédie d’un « stop exciting me ! » dans un éclat de rire… puis elle fronce les sourcils à la vue de mon arbre dressé : « Weißt du was sich gehört ? » — Tu sais te tenir ?

Elle a pour ami et confident un journaliste autrichien très âgé avec qui elle parlera de notre relation et de sa crainte qu’en devenant amants nous briserions peut-être cette fraîcheur et cette insouciance. De mon côté, je ne me pose pas la question. Je l’aime, je suis fou d’elle, je ne pense qu’à elle, et je me laisse (em)porter par cette béatitude.

[Suite]

Par Julien Lem - Publié dans : Lire de bas en haut
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