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Lundi 25 septembre 2006 1 25 /09 /Sep /2006 18:29
— (L’autre) Quelqu’un vient d’entrer dans ta chambre. Un homme ?
— (Elle) Mais non, ce n’est pas vraiment un homme, comment te dire… Tu es quoi, au fait, Julien ?
— (Moi) Un surhomme.
— (Voix étranglée) Ah, je m’en doutais !
— (Moi, à l’autre) Ne t’inquiète pas, Adrien, j’avais juste oublié mes chaussettes.
Elle a raccroché. Il appelait pour lui dire qu’il ne se sentait pas bien.
— (Lui) Sans doute à cause de mon boulot, plus mon ex-femme qui est en visite…
— (Elle) Mais non, mon amour, c’est parce que je suis partie m’amuser en te laissant seul.
Elle essaie, mais sans y croire, de le préparer à accepter la réalité de ses amours multiples. Elle y va par petites allusions, sur le ton de la plaisanterie, tout en sachant que leur relation est installée sur un contrat d’exclusivité, dans l’étouffement réciproque, prix à payer pour un sentiment éphémère de sécurité affective. La réalité est au rendez-vous de leur histoire, inscrite même (depuis août) sur son agenda.

Adrien n’aurait pas supporté de la voir pendant le bal de samedi soir, accrochée aux bras des meilleurs danseurs : un étudiant en médecine beau comme un dieu, puis un célèbre professeur infatigable du haut de ses 72 ans… Elle venait de faire un stupéfiant spectacle de danse orientale, vêtue d’une poignée de paillettes, devant 400 personnes très sérieuses, les yeux écarquillés, découvrant que le seul thème qui manquait à l’ordre de jour — et le seul qui aurait pu faire consensus — était celui du Désir.
— Tu bandais pendant que je dansais?
— Oui, mais mes mains étaient occupées à te filmer.
— Tu sais, j’ai vraiment craqué pour ce jeune homme. Lui aussi me désirait, mais il n’osait pas se l’avouer.
— Quand je vous ai vus ensemble à table, vous étiez si beaux que j’ai eu envie de lui faire l’amour… bien sûr, avec toi entre nous !
Quelques baisers pour enlever les paillettes, car je n’ai cure d’autres éclats que ceux du regard amoureux.

Le désir était en nous pendant tout ce week-end. Il me comblait d’énergie pour l’ultime investissement, au terme de quatre mois de travail préparatoire, de contacts, d’arguments et parfois de bagarres avec les faux-culs qui mènent le troupeau. Quatre mois d’infidélité à mon blog, à mon piano, à l’idée même de toute infidélité. (La patience et l’intelligence d’Aimée ont été inestimables. Elle a su prendre en charge tout ce qui dépassait mes forces. Si ne suis pas un surhomme, elle est une surfemme, au-delà de tout ce que je pourrais écrire ici.)

Iliane avait sa chambre près de la nôtre. La rencontre tant désirée était possible mais elle n’a pas eu lieu de manière banale. Le premier soir nous sommes restés enlacés, peau à peau, jusqu’à mourir de sommeil. Nous nous sommes glissés dans le désir comme dans un bain japonais trop brûlant pour autoriser le moindre geste. Nous sommes restés là, à nous caresser sans bouger, ou si peu, jusqu’à la complète dissolution de notre impatience.

Je lui ai dit hier soir que son apparence physique, les formes voluptueuses capturées par ma caméra, offertes pendant toute la soirée à la convoitise des hommes — sans oublier celle, ambiguë, des femmes — cette beauté qui s’offrait à mes mains, mes lèvres, mon sexe dans l’intimité, tout cela n’avait rien à voir avec du désir. Je n’ai ressenti aucune émotion quand elle m’a donné à voir sa nudité, comme s’il n’y avait pas un an et demi que nous étions séparés (voir « L’amante dans le puits »). Nous sommes entrés immédiatement dans la fusion des retrouvailles, mais son sexe ne s’est pas ouvert car Adrien était là, à rôder dans ses pensées ; Aimée aussi, d’une autre manière, car l’hôtel entier faisait partie d’un espace à ne troubler sous aucun prétexte.

Le sommeil nous a séparés. J’ai rejoint Aimée qui dormait profondément.

Hier soir ce fut encore plus étrange. Il était je ne sais quelle heure, à la sortie du banquet final. Jamais je ne pourrais faire l’amour la bouche empâtée du souvenir des bons vins que nous avaient fait goûter nos hôtes. Nous nous sommes donc allongés tout habillés (sans mes chaussettes). L’eau n’était plus aussi brûlante.
— C’est drôle. J’essaie de me souvenir des caresses que tu aimes, et surtout de celles que tu n’aimes pas, mais rien à faire, ma tête est vide.
— C’est ça qui me plaît chez toi, quand ta tête est vide.
J’ai mordu un monticule qui pointait avec arrogance sous le tee-shirt. Elle a crié puis m’a fait venir sur elle. Elle m’a appuyé contre son pubis, appelant la force de mon sexe — je me suis souvenu du « taureau céleste ». Elle a joui, par deux fois. J’ai ri, à mon tour cette fois.
— Avec toi j’ai toujours la sensation de quelque chose d’illimité, très haut dans le ciel. Je ne peux pas le vivre avec Adrien, car nous sommes repliés sur nous-mêmes, notre couple, notre petite fusion, notre peur de se perdre… C’est nul, le mariage.
— Vous n’êtes pas mariés !
— Et toi, tu as envie de me faire l’amour avec ton sexe ?
— Oui, bien sûr. Mais je t’ai fait l’offrande de mon désir, et je me sens totalement apaisé.
Ce matin je l’ai revue dans sa chambre un peu avant midi. Elle se frottait les dents, nue devant le lavabo. Je l’ai serrée en lui recommandant de bien passer partout, délicatement de chaque côté, avec plus de conviction en profondeur, joignant le geste à la parole pour ce qui demandait à être frotté, pendant qu’elle riait à s’étrangler. Puis j’ai longuement respiré son désir sur ma main. Une drogue douce et gratuite.

On avait un moment eu l’idée qu’après le colloque elle me prendrait en covoiturage jusqu’à Biarritz, pour quelques jours, puis que je reviendrais en train. Mais l’idée était mauvaise, d’une part parce qu’Adrien va bientôt arriver chez elle en visite, d’autre part pour le temps dont j’ai besoin de retrouver « chez nous » avec Aimée, en conclusion du colloque.

Ce soir je lui écris :
Iliane,
Tu as pris mon cœur en covoiturage.
Me voilà seul avec cette sensation étrange d’avoir vécu un rêve éblouissant.
Elle répond :
Pourtant nous nous sommes à peine touchés… :-)
Puis :
Bonjour vous qui rêvez de folles aventures,
restant malgré tout sagement assis,
enveloppé d’une chaude couverture,
sur le rebord d’un petit lit.

Qui sait si la lune sauvage
distraite ce soir dans la pénombre
saura faire quelques ravages
dans votre pensée vagabonde.

L’horreur pour un homme de grand talent
que le vide du temps oppresse
est de rester moultes instants en suspens
si proche d’une si dangereuse ogresse.
La lune monte, et ma folie avec.

Nous nous sommes retrouvés en janvier 2008.

[Suite]

Par Julien Lem - Publié dans : Lire de bas en haut
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Mercredi 23 août 2006 3 23 /08 /Août /2006 18:59
Hier j’ai fait l’amour avec une femme qui sentait l’ail. Je déteste l’ail ; sauf en cuisine asiatique, mais ma partenaire n’avait rien d’asiatique. Ce n’est pas sa faute si mes papilles gustatives et olfactives sont au régime turbo, dans ma troisième semaine de jeûne (grand nettoyage de l’été), ce n’est pas ma faute si elle a encore essayé de me fourguer son parfum naturel-mais-si-ça-vient-du-magasin-bio que je n’arrive pas à faire partir de mes mains 24 heures plus tard. Aimée n’a rien dit, elle aussi déteste les parfums.

C’est la faute à personne mais on ne m’y reprendra pas. Je pourrais divorcer pour une gousse d’ail, une endive cuite ou des choux de Bruxelles. Oui m’sieur l’juge ! Je suis persuadé que le culinaire est plus important que le cul pour la réussite d’une vie amoureuse. On peut se passer de baiser, ou baiser avec les partenaires des autres, mais pas de manger. Manger ensemble, s’arrêter de manger ensemble quand le corps a envie de repos, rechercher quelque chose de plus subtil que la bouffe dans la nourriture (ou la baise dans le sexe), ce sont des choses évidentes mais je les crois fondatrices d’une très belle aventure. Qui n’implique d’ailleurs pas la vie commune, sauf si des enfants arrivent pour la réclamer.

Les fourmis s’agitent à une vitesse proportionnelle à la température ambiante. Chez moi ça fait la même chose avec les neurones. Le jeûne (le corps au repos, sans demande particulière) renforce cette tendance. Depuis trois semaines je mène donc 3 boulots à plein temps mais il me reste du temps pour gamberger, m’interroger sur mes envies et mes besoins. Iliane m’a montré avec beaucoup de finesse (dans un certain trouble, vue sa situation actuelle) que nous avons peut-être de nouveaux paysages à découvrir ensemble [voir « La voie de l’extase (8) » ]. Je ressens un grand apaisement depuis son aveu silencieux. Un peu comme je sais que de nouvelles saveurs vont m’émerveiller quand mon corps aura de nouveau faim. J’attends tranquillement, sans impatience.

Et puis il y a les messages de Séverine sur sa séparation et l’impermanence [zou, encore le lien vers nos amours d’il y a 4 ans]. Elle a passé presque deux ans avec Arthur. Aujourd’hui ils se séparent. Tiens, la photo, là, c’est elle, bon avec quelques retouches d’Arthur car il adore le déguisement ! Séverine, donc, l’éblouissante Séverine (pour qui les femmes me disent « ben toi ! » quand elles nous voient ensemble) quitte Arthur, et réciproquement. Ils l’ont décidé ensemble, et pourtant ils s’aiment comme des fous. Oui, ils sont fous, et vivants.

Eux aussi ont vécu (et vivent encore aujourd’hui) des sommets inoubliables dans leur relation amoureuse. Drôle : la première fois qu’Arthur a mis les pieds chez elle, alors qu’ils étaient loin d’être passés aux préliminaires, il est allé directement à la bibliothèque sortir le bouquin de Barry Long, « Comment faire l’amour divinement ». Je le lui avais offert quelques mois plus tôt et elle ne l’avait pas lu, bien sûr. (Très new age, un peu gouroutisant, mais plein d’observations préciseuses sur la sexualité, la seule qui m’intéresse.) Donc elle avait bien rangé le bouquin, en bonne femme d’intérieur, des fois que ça pourrait servir plus tard. Quelques semaines plus tard ils lisaient ensemble et pratiquaient tous les chapitres…

Elle n’a jamais trouvé les mots pour décrire les sommets vertigineux de leur bonheur. Je n’en avais pas besoin car je goûtais l’eau de la même source, avec Iliane. Des mots, j’en trouve occasionnellement. Je leur ai envoyé l’adresse de mon blog, mais over-blog ne passe pas au cybercafé à 1 dollar de l’heure.

Intrigués par mes mots et par d’autres lectures, entre deux tsunamis ils se sont offert des stages de tantra en Thaïlande. (La porte à côté.) Exemple de question à l’animatrice blonde siliconnée :
— Est-ce que c’est un bon plan d’acheter un vibromasseur ?
— Yes madam. Mais n’y mettez jamais de piles sinon vous allez vous lasser définitivement des hommes !
Une des raisons pour lesquelles Séverine et Arthur se quittent : il voudrait un enfant, elle n’en veut plus. Ce n’est peut-être qu’un prétexte, car il y a d’autres raisons plus profondes. Notamment, elle le dit et le répète, leur découverte commune de l’impermanence au cours d’un long stage de méditation (10 jours de silence, toujours en Thaïlande). Ben oui, elle et moi on se retrouve en même temps aux sommets de l’extase ou sur les plateaux arides de l’ascèse. ;-)

Si toute chose est impermanente il est inutile de s’inquiéter, de souffrir d’une séparation. (Je n’ai pas besoin d’aller me faire plumer en Thaïlande pour être d’accord.) Donc ça se passe plutôt bien pour eux, même si l’entourage fait tout pour que ça se passe mal, chacun projetant ses angoisses : « Mais il dort où, ce soir ? »

Les gens ne sont pas bien méchants, mais bêtes, oui.

L’autre jour elle m’écrit :
J’ai fait un rêve bref et étrange : Arthur était dans le salon torse nu, juste un pantalon relax. Il faisait des mouvements de danse lents en étalant un gel sur son torse. Ce gel devait nous permettre d’être encore mieux dans l’acte d’amour qui allait suivre. C’était comme le bonheur incarné dans un gel…

Je me suis réveillée, troublée par ce message auquel je ne croyais pas : non, le bonheur c’est pas un gel, ni rien d’autre d’extérieur à nous. Le bonheur (ou le malheur) c’est notre propre création intérieure !
Et que je te remédite… Elle ne se doute pas à quel point je me retrouve dans ses pensées et cette manière de vivre : étudiant, je passais bien plus de temps à écouter le vent dans les pins qu’à user mes fesses en amphi.

Je n’ai pas d’explication de son rêve. À quoi bon expliquer ? Pour toute réponse je lui ai copié le beau texte d’Anne Archet, « Démographie appliquée » . Anne, l’impermanence, elle connaît. On a eu un petit échange à ce sujet :
— Cette petite histoire fait écho à l’enseignement récemment reçu dans la méditation, mais avec d’autres mots : everything that arises passes away. Tout le monde est soumis a cette loi universelle. Alors pourquoi s’en faire tant, puisqu’on sait qu’on va s’en remettre (on ne va pas pleurer/souffrir une vie entière pour une même chose) alors pourquoi ne pas s’en remettre le plus vite possible ???!!!
— Ça me fait penser à ce sage conseil de vivre chaque jour comme si c’était le premier et le dernier jour de sa vie.

Mais, « s’en remettre », je ne sais pas très bien ce que tu veux dire. Surrender ?

Justement, il y a quelque chose d’ambigu dans la situation que tu me décris : un peu comme si Arthur et toi décidiez de vous séparer avant de connaître des difficultés — par exemple l’inévitable attirance sexuelle pour d’autres personnes, ou simplement l’envie de partir alors que l’autre n’est pas prêt. Poussé à la limite, ça me rappelle un thème très populaire de la littérature du 20e siècle au Japon : les jeunes amants qui se suicident au sommet du plaisir pour ne jamais connaître la déchéance de leur relation, ni même du vieillissement. On trouve cette même idée du refus de la déchéance dans le chef d’œuvre de Cohen, « Belle du seigneur », où les amants attendent quand même un peu avant d’en finir, mais qu’est-ce qu’il dégustent…

Je ne peux pas m’empêcher de penser qu’entre vous il y a une recherche radicale de pureté (ou de purisme) qui vous empêche de cheminer ensemble. Ce n’est qu’un aspect, bien sûr, j’ai compris qu’il y avait d’autres problèmes sans solution, comme un désir d’enfant non partagé, mais je crois lire ça dans tes pensées : puisqu’il faut en finir un jour, alors pourquoi commencer ?
[…]
— Envisager d’autres relations devient (surtout pour la personne délaissée) presque une aversion car c’est envisager la possibilité d’une autre souffrance.
— C’est ça que je n’accepterai jamais. Alors, pourquoi naître si l’on doit mourir ?
Et, en plus, elle m’avait écrit qu’ils avaient décidé ensemble de se séparer.
— Je n’ai dans mes relations aux autres, sans doute pas la même liberté que toi, le même détachement. Et le fait d’avoir vécu une sexualité suivie avec un homme et atteint de tels sommets ne me donne pas encore envie de passer aux brèves rencontres qui peut-être m’attendent.
— Là, par contre, je suis d’accord, et combien… J’ai mis longtemps à me détacher de la nostalgie de l’amour-passion avec Marie (comme plus tôt avec Grietje) et je ne suis pas encore détaché des sommets atteints avec Iliane. […] Je suis d’accord aussi que les brèves rencontres ne nous emmènent jamais dans ces hauteurs. Il y a tout un préalable qui ne se programme pas, et tu sais ce dont je parle !
Arthur, qui ne m’a jamais écrit, vient de m’envoyer sans commentaire des photos de Séverine. Je vais lui demander où il achète son gel.

[Suite]

Par Julien Lem - Publié dans : Lire de bas en haut
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Vendredi 11 août 2006 5 11 /08 /Août /2006 18:01
J’ai croisé Adrien poussant la brouette en direction d’une clairière.
— Bonjour, je suis Adrien.
— Bonjour.
(Poignée de mains)

J’oublie souvent de me présenter. D’ailleurs je ne sais pas si j’existe pour lui. J’ai lu son blog, aperçu sa photo — il est bien plus beau en vrai. Mais lui, que sait-il d’Iliane et de moi ?

Et qu’est-ce que j’en sais, au fond ? Je ne suis pas pressé de connaître la réponse. Je n’irai pas vers sa tente pour la voir seule, par peur d’une triple confrontation : avec Iliane-Patricia, le souvenir amer de notre rupture, et un homme dont elle m’a déclaré être « follement amoureuse ». Pour cela il m’a été impossible de me préparer à un jeu de séduction ; je débarque avec mon allure de loup gris fatigué, la tête encore pleine d’urgences et le corps fracassé.

Le simple fait de croiser Adrien en premier, de créer un lien avec lui (il est chaleureux, intelligent, drôle, il me plaît) puis de continuer mon chemin sans chercher à voir Iliane, vient de m’enlever un poids sur le cœur. En toute sincérité, je n’ai rien prévu pour cette rencontre.

Une heure plus tard, les amoureux bras dessus, bras dessous, ont rejoint notre groupe d’amis autour des tables du petit-déjeûner. Nous avons pour projet de passer trois jours dans un endroit isolé, et les retrouvailles sont bavardes.

Patricia (c’est ainsi que tout le monde l’appelle ici) est toujours belle à mourir. Mais je ne meurs pas. Un ciel nuageux (sans espoir) vient de se dégager. Nos regards se croisent et le mien plonge dans un paysage dont j’avais oublié les qualités : lunaire, sans mouvement, sans idée, rien à faire, rien à dire, ni mots ni émotions, silence. Elle le contemple en miroir, dans un mouvement du cœur qui me fait penser à l’éternel retour.

Notre première étreinte fut donc sociale. Les couples étaient là, accrochés comme des mollusques en train de copuler baveusement… Et que je te bise sous le regard inquiet de l’autre. Je suis toujours cruel avec les couples, mais c’est un peu trop pour moi, ce cérémonial. Il y avait aussi une jeune femme qui l’an dernier m’avait suggéré que… Blabla, je les abandonne sous leurs masques souriants. Quelque chose vient de revivre en moi qui n’est ni du fantasme ni de leur monde.

Le soir j’ai marché avec Iliane vers sa tente. Bon prétexte pour qu’elle me prenne dans ses bras. Son cou et ses cheveux dégagent le même parfum extraordinairement sensuel. Dans une profonde inspiration nous nous sommes envolés sous un brasier de lumière.
— Tu as fixé les dates de cette rencontre en fonction de la pleine lune !
Je me doutais qu’elle serait la seule à le deviner. Nous voici accouplés pour quelques secondes (et un siècle si affinités) tandis qu’un vent chargé de milliers d’êtres agite impitoyablement les chênes.
— Je redescends. Mon dieu, comme je planais. Tu sens que je reprends de la densité ?
— Tu es devenue réelle.
J’ai l’impression de tenir une planète dans mes bras. La lune rit dans mon dos. Planète Iliane, mon oiseau blanc. Je retrouve un ravissement en l’état même où je l’avais quitté.
Lacérant leurs corps avec ardeur
Ils mettent fin à l’illusion
[Voir « La voie de l’extase (7) »]

Rien ne nous retient. Nos lèvres se rencontrent mais elles sont sèches et le resteront durant tout le séjour. J’ai fait demi-tour vers ma tente vide. Bien que la solitude me parût propice à un temps de méditation, le sommeil m’a vite pris en charge. Les rêves n’ont pas laissé de traces.

Les jours suivants je me suis surpris à observer, non sans amusement, Patricia et Adrien enlancés à se bécoter devant le monde. Ils rient en me lançant des clins d’œil, mais son regard à elle est d’une toute autre intensité — mélange de bonheur, de complicité, d’incertitude.

Ils jouent parfaitement le jeu du dis-moi-que-je-n’existe-que-pour-toi. Iliane-Patricia me le confiera en aparté : ils sont à égalité dans la dépendance, chacun avec ses histoires d’abandon et de peurs d’abandon qu’il faut diluer dans beaucoup de tendresse pour éviter l’éruption. J’ai déjà essayé ce jeu, j’y reconnais les gestes et les mots de Patricia. Mais aujourd’hui je me place à l’extérieur, passif, libre, avec un sentiment de victoire car je me sens vaniteusement plus proche d’Iliane qu’Adrien ne l’est de Patricia. (À chacun sa chacune.) Mon réel est ailleurs, mon désir est ailleurs.

Elle me glisse à l’oreille : « J’ai du mal avec la fidélité » puis : « C’est si beau, il ne faut pas le casser ». Sous-entendu : elle sait que la rivalité pourrait me pousser à semer le doute, jusqu’à révéler à Adrien le passé de notre relation. Le risque était réel, mais notre brève étreinte, le premier soir, a mis tellement de « fluidité » dans mon émotion qu’elle a perdu son venin.

Hier nous nous sommes assis quelques minutes à l’écart du groupe, elle sur une chaise longue — j’aime la voir ainsi. Nous avons commencé en parlant de sa vie sociale. Je lui ai suggéré de se positionner en écrivant sur sa pratique professionnelle. Au début, elle pourrait faire lire son texte à un petit cercle d’amis, le perfectionner face aux critiques bienveillantes, puis l’élargir jusqu’à ce qu’il devienne public. En fait, je lui fais part de ma foi en elle et de la confiance qu’elle inspire à d’autres qui comptent pour elle.

Elle pleure en évoquant notre rupture.
— Je suis, j’ai été très intransigeante avec moi-même, dure avec toi.
— Je me suis vengé avec la même dureté. [Voir « L’amante dans le puits »]
— J’ai beaucoup souffert. Et toi, comment l’as-tu vécu ?
— Tu m’as laissé seul dans un pays inconnu, comme pressée de t’en retourner après une trop longue traversée. Alors je suis parti en promenade.
Le mot m’est venu en regardant la forêt. En descendant le côteau nous pourrions atteindre, près du rocher, la maison de Catherine. Plaisir au jour le jour, absence de tout enjeu, elle est ma partenaire de promenades voluptueuses. Mais les sentiers faciles recèlent aussi des choses essentielles. Je raconte à Iliane ma découverte insolite de la quête du jumeau absent [voir « Ma sœur mon amour »]. Elle aussi est passée par ce stade ; elle m’en parle avec d’autres mots.

Nous nous sommes rapprochés. Nos mains se tiennent et refont le chemin. Elle me confie l’absurdité de son exigence : dans un couple il faudrait que l’autre soit tout pour elle et qu’il puisse la combler affectivement + sexuellement + intellectuellement + spirituellement. Or elle voit bien ce qui se passe, en ce moment même, aux côtés de deux hommes qui ne sont pas interchangeables, chacun avec ses zones d’ombre et de lumière. Je ne pourrais pas lui donner ce qu’elle vit avec Adrien, et dans le même temps sa relation avec lui n’a pas touché le plan sur lequel nous communiquons. Alors elle s’épuise à demander plus, en tirant vers le haut ou vers le bas.

Le dernier soir nous n’étions plus que cinq à table. La discussion était passionnante mais s’étirait en longueur. Iliane-Patricia s’est éloignée pour chanter en s’accompagnant à la guitare. Les autres partis, Adrien et moi l’avons rejointe. Il a sorti sa guitare et nous avons chanté, parfois avec une telle force (Le plat pays) que nos voix se perdaient dans la garrigue, parfois avec passion (Suzanne), pour finir avec tendresse (Verte campagne… J’ai oublié la plupart des titres). Ma voix se faufilait entre les leurs à la recherche d’une harmonie insolite.

Puis nous avons traversé le grand champ, après qu’elle ait crié : « Gare au loup ! » Une fois seuls, ils ont échangé quelques mots qu’elle m’a rapportés ce matin :
— Je me sens bizarre.
— Oui, nous planons. Du désir s’est glissé entre nous [trois]. Tu l’as senti toi aussi ?
Cette énergie qui nous maintenait en état de chanter, quand le vent glacial et la lune nous exhortaient au silence… Du désir à l’état sauvage.

Elle m’a demandé si j’avais eu envie de faire l’amour cette nuit. Pour toute réponse mes mains glissé sur la peau nue de sa taille.

Une heure plus tôt j’avais aperçu son agenda sur la table. Je me suis mis à le feuilleter en cherchant le prochain week-end où elle ne serait pas en voyage, en stage, au spectacle, avec Adrien, etc. J’y ai inscrit mon nom.

[Suite]

Par Julien Lem - Publié dans : Lire de bas en haut
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Mercredi 12 juillet 2006 3 12 /07 /Juil /2006 01:00
Jeudi dernier, Catherine a réussi à me kidnapper pendant la pause du déjeûner pour m’emmener à un petit restaurant japonais. Par chance il était ouvert mais bondé de monde. Faute d’avoir réservé nous avons eu droit à deux places côte à côte, le nez sur la vitrine des trésors de la mer. Elle a choisi pour moi, des sushis, et pour elle des lamelles de poissons et de coquille Saint-Jacques. Elle m’a demandé si je connaissais quelqu’un dans la salle. Je m’en fous, nous avons croqué les poissons et nos lèvres en même temps.
— La coquille Saint-Jacques a le goût de… Mmmh, je ne te le dirai pas !
— Je m’en doute et j’en suis très flattée.
Nous avons décidé de prendre le dessert ensemble le lundi suivant (donc hier). J’arrive le premier à un hôtel où le réceptionniste commence par me refuser la chambre car, dit-il, la réservation commence à 14h00. Je lui dis que c’est faux, il est bien indiqué « 12h00 » sur le web. Il cède. Je lis Politis en attendant le dessert. Elle arrive bouillante de fatigue. La douche est une invention extraordinaire.

Nous avons renoncé à l’apéritif, aux entrées et au plat de résistance. Le dessert tout de suite,. D’abord goûter cette coquille Saint-Jacques qui frétille au creux du rocher. Une murène a entrepris de me mordre. Je crois que nous n’avons jamais tant dévoré nos sexes.

Elle est épuisée, en dessous de tout avec son lumbago, moi aussi je ne suis pas frais, mais nous allons ensemble vers une très grande jouissance. Elle me dira plus tard qu’elle savoure la liberté de notre relation au point qu’elle s’autorise à aller très loin dans le plaisir. En effet, elle va très loin. Je me demande un instant si les femmes de ménage, dans le couloir, ne vont pas appeler police secours. Impossible d’arrêter ses cris. Elle finit par m’emporter dans le tourbillon. Quant à moi, pendant qu’elle m’arrache le dard, je reste sage à soupirer comme une bourgeoise.

Sommeil. Nous émergeons vers 14h30 et je rends la clé aux hôteliers écœurés. Baiser dans la fournaise et je retourne au boulot.

Ce soir, discussion au téléphone avec Iliane-Patricia. Elle m’explique qu’elle a découvert que l’amour n’existait pas. Ou plutôt que presque tout ce qu’elle croyait vivre dans cette rubrique était de la projection de soi sur l’autre, de l’attente de l’amour de l’autre, d’être rassurée, sécurisée, comblée par l’autre. Alors que l’amour ne peut pas exister autrement que dans l’ouverture du cœur, quelque chose qui émane de soi, certainement pas quelque chose qu’on pourrait attendre d’un autre.

Je lui parle de ce que je vis en ce moment avec Catherine. Voilà une relation très simple : nous nous rencontrons pour faire l’amour, comme deux amis se rencontreraient pour des parties d’échecs. Tu es libre demain, ok on se retrouve, mais si tu n’es pas libre on remet ça à la semaine prochaine. Aucune attente, rien à prouver, aucune privation, je n’ai pas plus besoin de sexe que de parties d’échecs, elle non plus. L’amour est juste un excédent de vie entre nous.

Je dis à Iliane que je comprends mieux maintenant ce que nous avons découvert ensemble. Il y a eu des moments où nous rencontrions cette extraordinaire légèreté, les sublimes moments d’apesanteur dans nos étreintes amoureuses. Mais nous avons aussi passé beaucoup de temps à chercher. Il y avait ces journées entières où elle me disait : « Je ne te fais pas l’amour parce que j’ai peur de te perdre, j’en souffre mais je ne peux pas faire autrement »… Dans ces moments, je la regardais avec une pointe d’amusement, mais je ne m’amusais pas du tout… car moi aussi j’étais dans ce jeu absurde, j’attendais qu’elle me fasse l’amour et que la barrière cède. Je souffrais autant qu’elle de cette attente, sauf que c’est elle seule qui passait pour folle. Si j’avais été dans ce sentiment de liberté, comme aujourd’hui avec Catherine, j’aurais pu être comme un miroir et l’aider à se dégager de l’envoûtement.

Je pense aussi maintenant que les coups de griffes de notre précédente séparation (je verrai toujours notre relation comme « saisonnière ») étaient mus par ce jeu de possession que je trouvais complètement décalés par rapport à ce que nous venions de vivre [voir « La voie de l’extase (7) »]. Mais nous en reparlerons le moment venu, dans la prochaine phase lumineuse.

Iliane et moi passons beaucoup de temps ainsi à parler doucement. Je suis toujours amoureux de sa voix, j’ai senti sens la chaleur du désir m’envelopper doucement. Nous nous reverrons bientôt, c’est prévu au mois d’août. Quelque chose est en train de mûrir.

[Suite]

Par Julien Lem - Publié dans : Lire de bas en haut
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Mardi 4 juillet 2006 2 04 /07 /Juil /2006 17:57
— C’est de la soie ?
— Non, du coton.
— Allez, regarde comme c’est doux à toucher…
— Le coton est toujours comme ça avant le premier lavage. Ils le vendent empesé.
— Quand même, je crois que c’est de la soie.
Soit. Les lungi du Bengale sont tissés de coton, j’en suis sûr, mais à quoi bon insister ? La main qui parle ne restera longtemps à expertiser le textile.

Ma tête est détachée du corps.

Le stress. Quelque chose de très rare chez moi et qui mérite le détour. Je me sens en survie, tout en surexcitation sous une couche épaisse qui me protège de mes fonctions vitales. Semblable à de nombreux vingtenaires ou trentenaires que je vois exorciser leurs fatigues et ne pas s’autoriser un regard désabusé sur le monde — Nicole Garcia disait à la radio, dimanche après-midi : échapper à la confusion de la vie. J’en fais l’expérience ce soir : des pensées qui tournent à vide, ou à trop plein, et envie de rien. Ce rendez-vous est une invitation deux fois ajournée pour cause de surmenage.

Me voilà parti dans le souvenir d’une discussion récente avec mon ami D.A., chercheur au National Institute of Health et spécialiste des maladies infectieuses. Son équipe travaille sur les relations entre stress et système immunitaire. À force d’être stressés les gens développent une forme d’immunodéficience. Mais il y a pire : tout antidépresseur (Prozac, Ritaline, cannabis, oui oui…) qui élimine les symptomes du stress (la couche protectrice) met l’organisme en danger. D. et ses collègues anticipent une véritable épidémie de syndromes de type Altzheimer ou Parkinson, dans les décennies à venir, conséquence de cette consommation frénétique dont l’accoutumance s’installe au plus jeune âge. (Le Prozac vient de bénéficier en France d’une autorisation de mise sur le marché pour être prescrit — par un médecin généraliste ! — à des enfants de huit ans. La médecine pédiatrique inféodée à l’industrie pharmaceutique est un crime contre l’humanité.)

Je pense à tout cela et ça ne m’aide pas beaucoup à oublier les idées noires. Ma cervelle empesée dégouline entre plusieurs couches de choses faites et à faire. Aujourd’hui j’ai bossé avec un collègue qui se ronge les ongles à l’état naturel. Ma peau est raide et douce comme de la soie. L’amante a trouvé les bons gestes, les bonnes paroles auxquelles je réponds avec moins d’effort, bien qu’un peu absent, introuvable au milieu des couches.

Elle s’abandonne à la douceur. Je redoutais qu’elle découvrît mon sexe inerte et hostile à toute négociation. J’aime l’offrir ainsi sous la seule condition qu’il soit posé sur un volcan — pas comme un rat mort sur la banquise. J’ai senti venir C. très lentement, comme si elle soufflait sur des braises. Quand la rencontre a eu lieu l’énergie du désir était présente.

« Je ne connais rien de plus doux », m’a-t-elle dit en écrivant son mantra au sommet de l’arbre. Doux comme de la soie. Le soi dressé tout d’une pièce. J’ai senti vibrer mes artères tout le long du corps et jusque dans ma tête. Une dernière fois j’ai pensé à des lectures savantes : le stress est associé à la vasopressine qui contracte les vaisseaux en faisant monter la tension. Or, cette vibration que j’ai entendue, c’est l’ocytocine, l’hormone du bonheur qui l’a produite en dilatant les vaisseaux. J’ai l’image d’une eau nourricière qui se faufile dans les sillons d’une parcelle, au Ladakh, lorsqu’un enfant déplace savamment une pierre sur le trajet de l’irrigation. Catherine a trouvé la bonne pierre. Je sors d’une longue léthargie et la fraîcheur m’envahit soudain.

Le cannabis et les antidépresseurs déclenchent aussi des sécrétions d’ocytocine. Alors, où est la différence ? Je vais vous le dire : la main amoureuse n’est pas venue seule, elle est la messagère d’une autre rencontre. Car le plaisir se doit de franchir la porte d’entrée pour se répandre sur les pierres brûlantes qui pousseront des « ah », des « oui », des « encore » — les plus naïfs iraient jusqu’à crier « je t’aime ». La voici, voici l’amante posée nue sur mon éblouissement, comme un grand oiseau, triomphale jusqu’à la jouissance.

Le « mystère féminin », quelle sottise. Elle est ici en pleine lumière, elle me veut tout en profondeur car elle ne s’est jamais sentie si ouverte, elle me prend et je redeviens moi, le temps de m’oublier, rendu comme un spasme de mousse à la crête de la vague.

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Par Julien Lem - Publié dans : Lire de bas en haut
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Vendredi 2 juin 2006 5 02 /06 /Juin /2006 00:29

Elle a garé son auto presqu’en double file, tous clignotants allumés, devant la librairie. C’est là que nous nous sommes vraiment retrouvés : j’ai du mal avec les rencontres bisou les mains sur le volant vite démarrer avant que l’autre nous corne au cul. La librairie G., donc. C’est vrai qu’elle vaut le déplacement, elle sent bon le papier, l’amour des belles lettres et l’amour tout court. De l’amour à tous les rayons, petits et grands tirages… Il y a même un blaireau qui publie une histoire naturelle de la monogamie, mais le 4e de couverture nous rassure en parlant de monogamie plurielle, non je déconne pas !

— Je veux t’offrir un livre.
— … ?

Elle me tend « Une vie divine », le dernier roman de Philippe Sollers.

— Je l’aurais choisi, moi aussi. Mais je n’aurais pas osé l’acheter seul, je ne sais pourquoi.

Ou plutôt je sais, j’ai mes sales habitudes, voilà. Elle m’emmène au rayon des livres d’art pour acquérir les dernières publications de calligraphes contemporains. Nous repartons avec un joli butin.

L’hôtel n’est plus en travaux. Décoration sobre et chaleureuse, le personnel fait dans la précarité et la gentillesse.

Assise au bord du lit, elle me demande de lui faire la lecture. Un chapitre, puis deux, j’y prends goût car Sollers ne demande qu’à être mis en bouche. Mais je m’arrête avant l’ivresse. Elle observe le livre.

— C’est une belle typo, très agréable à lire.

Puis elle ouvre « Fragments de Mémoires », de Jacques Casanova de Seingalt, une merveille de composition graphique du créateur Brody Neuenschwander. Je suis ébloui par la beauté plastique de cet ouvrage. Nous promenons de page en page nos regards, celui de l’experte et du novice, sans vraiment prendre le temps de capter des fragments d’un texte qui annonce d’autres plaisirs en un autre temps.

— Si on mangeait ?

Le restau nous accueille avec un délicieux buffet de hors d’œuvres. Je craque pour un gratin de chèvre et de tomates et nous évitons les desserts. Saveurs, couleurs, légèreté, nous prenons plaisir à rompre avec un quotidien trop fébrile. Il est tard et nous sommes encore dans la salle à manger vidée de sa clientèle. J’aime cette absence de hâte. Pourtant, quelques instants plus tard, après une douche brûlante, peau contre peau, nous dévorons des semaines d’absence.

Elle m’a fait crier de plaisir, les bras en croix, en s’excusant de je ne sais quoi, puis elle elle est montée au ciel quatre fois sans excuse. Alors nous nous sommes lovés pour dormir, aussi proches que des jumeaux. Elle sent quelque chose d’électrique lorsque nos peaux se touchent. J’ai pensé à des instruments de musique mais c’est l’image des jumeaux qui s’est imposée à mes sens. Il paraît que 80% des grossesses seraient gémellaires au départ. Un des fœtus cesse de se développer au bout de quelques mois. Il semblerait que ceux qui survivent, vous et moi pour la plupart, passent le plus clair de leur temps à la recherche du jumeau disparu. Pour moi c’est une jumelle, je n’en doute pas, d’ailleurs j’achète souvent des choses en double — on ne sait jamais —, j’aime les personnalités doubles et l’histoire dans l’histoire. Là, envahi de petits tremblements comme si je retournais à la vie fœtale, à l’unité avec mon double du soir, ma sœur mon amour.

Le sommeil, on ne le sait pas assez, est un puissant remède contre la mort et la servilité de la mort. M.N. est un virtuose du sommeil, un expert de son délire contrôlé, de ses bacchanales absurdes. Il sait dormir, il sait être éveillé, il se couche parfois avec l’air amusé de celui qui est curieux de savoir ce que ses cauchemars lui réservent. Rien de nouveau, toujours la même mécanique humaine, trop humaine. Il note d’ailleurs qu’il s’approche de plus en plus d’une métamorphose ininterrompue :

« Tu dois te glisser, en un court intervalle de temps, dans la peau d’un grand nombre d’individus. Le moyen en est la lutte perpétuelle. » (Sollers)

J’ai fait toutes sortes de rêves étranges. Dans celui qui m’a le plus marqué je suis un personnage de bande dessinée dans un décor dont les couleurs et les textures sont semblables à celles de Frédéric Boilet, tout en me rappelant l’univers plus fouillé de Neuenschwander. Je passe d’image en image dans une sorte de course-poursuite à travers des villages abandonnés (ce soir on a parlé d’un village détruit à la fin de la guerre) accompagné d’une jeune héroïne qui n’a pas froid aux yeux. Je me souviens qu’elle participait aux sorties de ski du lycée, mais qu’elle faisait toutes ses descentes dans un grand seau en plastique jaune, plein schuss sur les pistes noires. Petite sœur qui bravait la mort.

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Mercredi 12 avril 2006 3 12 /04 /Avr /2006 23:53
C’est la première fois qu’elle arrive en avance au rendez-vous. À la réception, une jeune employée, sourire aux lèvres : « Il y a déjà une dame qui vous attend ». Je la trouve couchée, livide, épuisée par des journées de stress et de travail. Longue séance de réanimation par le bouche à bouche. C’est curieux : il m’est arrivé de jouer à échanger les souffles jusqu’à suffocation. Or ce n’est pas ce que nous avons convenu aujourd’hui, et pourtant, j’ai l’impression que nos souffles se sont mêlés jusqu’à ne faire qu’un. À moins que ce ne soit un autre souffle qui nous traverse, celui-là plein de vigueur.

Nous sommes pris entre deux courants : la marée montante du désir et la retraite dans le sommeil. À plusieurs reprises, notre étreinte se perd dans l’immobilité, mais chaque réveil nous renvoie l’étonnement du matin, comme si nous étions en train de rattraper les journées et les nuits dont nous avons été privés.

Les doigts de ma volcane sont experts en écritures et en signes. Ils tracent avec précision chaque geste du plaisir… Un corps d’adolescente — quel défi au temps — enveloppé dans une robe sombre de laine douce. C’est à travers la laine, longtemps, que nous puisons la chaleur de l’amour. Une fois reconnus et accordés, nos corps osent le peau à peau, puis la recherche des saveurs intimes, jusqu’à saturation dans de petits cris de jouissance. Elle revient sur moi, grognant comme une carnassière, frottant sa fleur contre mon arbre excédé… « Mon clitoris est devenu immense ! » et repart de plus belle dans son escalade d’ivrogne. Elle s’allonge, je l’enlace, je l’embrasse dans le cou.
— Aïe !
— … ?
— Ta barbe pique. Tu viens de la couper ?
— Non, au contraire, j’ai oublié… Mais c’est peut-être le printemps ?
— Ah c’est ça, oui, le printemps : tu as les poils qui bandent !
Elle finit de s’épuiser dans le plaisir. Puis elle m’achève en beauté. Nous retombons inertes, éblouis, sous d’épaisses couvertures car le chauffage laisse à désirer.
— Tu as faim ?
— Oui, un peu, mais les provisions sont dans ma voiture.
Pas question de goûter à la malbouffe de cet hôtel. Je descends chercher les paniers. En fait, elle a préparé un menu parfaitement adapté à nos goûts : riz complet avec des raisins secs et un bouquet d’algues marines, brocoli et poireaux sauvages cueillis au bord d’un chemin, salade de pissenlit, roquette et lentilles germées, et pour dessert des craquettes au sarrazin tartinées de compote parfumée à la cannelle. C’est inoui de goûter à tout cela après les saveurs volptueuses de notre rencontre. Je découvre un de ses secrets de jouvence : elle prend soin d’elle malgré les coups durs qu’elle s’inflige parfois. En tout cas, elle connaît le plaisir d’une alimentation simple et savoureuse. J’ai l’impression de marcher à ses côtés dans la colline ensoleillée, comme dans notre promenade de la semaine dernière.

Nous nous sommes endormis, très vite, d’un sommeil un peu agité. Je me souviens d’un rêve étrange : j’ai 25 ou 30 ans et je vois une jeune femme qui s’apprête à devenir mon épouse. Elle est indienne (du Bengale) bien qu’elle n’en ait pas du tout la physionomie. Elle dit s’appeler « Bhimsen Joshi », surréaliste puisque c’est le nom d’un célèbre chanteur d’une autre région. Je la regarde, plein admiration pour sa beauté, mais avec un pincement au cœur dont je n’arrive pas à déceler l’origine. Oui, cette femme m’aime et va sans doute m’accompagner au cours d’une vie heureuse et sans problème, mais… il manque quelque chose. En fait j’ai l’impression d’étouffer. Je n’ai aucune envie d’une vie paisible, ni que cette femme soit là pour modérer mon enthousiasme ou m’entraîner vers la sécurité. Je suis sur le point de rater ma vie, à 25 ans, une vie étriquée comme un brocoli sauvage qui pousserait timidement au bord du bitume. Puis je vois défiler l’autre vie, celle qui dans mon rêve passe pour un rêve : Aimée, un parfum de liberté, la frénésie de nos départs, nos explorations, nos rêves accomplis, quelque chose qui ne cesse de grandir.

L’angoisse du piège m’a réveillé dans la lueur matinale. Dans mes bras, une femme qui n’est pas inscrite dans ma destinée. Une femme fleur sauvage pour le plaisir éphémère d’une nuit de printemps.

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Mercredi 12 avril 2006 3 12 /04 /Avr /2006 15:13
— Est-ce que tu as besoin de la voiture ce soir ? J’ai rendez-vous avec C.
— Vers quelle heure ?
— En fin d’après-midi, rien n’est bien fixé.
— Bon, j’avais prévu de sortir, mais je vais modifier mes plans.
La « polyfidélité » se passe de grands mots. Ce serait plus pratique d’avoir deux véhicules, mais nous militons pour la décroissance.
— À propos, je suis invité, tous frais payés, à une conférence qui aura lieu à Vienne… [Wien… Aurais-je envie de revoir Grietje  ?]
— Génial, tu vas y aller ?
— Hélas non, ça tombe en plein milieu d’un autre programme important.
— Tu devrais faire comme Shiva : cultiver l’ubiquité.
— J’ai déjà assez de mal dans le rôle de Krishna… [Le séducteur des bergères]
— Mouais…  Tu sais que Radha n’arrêtait pas de se plaindre ?
— Erreur de casting : Radha n’était pas l’épouse mais la plus âgée des amantes. La véritable épouse (Rukmini) n’a jamais protesté.
Une mythologie orientaliste à 300 balles vient parfois au secours de polygames à court d’arguments.

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Vendredi 7 avril 2006 5 07 /04 /Avr /2006 22:43
Je résiste à tout ce qui ne m’est pas indispensable, donc pas de montre ni téléphone portable. Parfois c’est galère de trouver une cabine pour appeler en égrenant un chapelet de codes d’accès — car je n’achète pas non plus de carte téléphonique. Ce matin, par deux fois le réseau était encombré. La troisième est la bonne. Elle me demande combien de temps il me faut pour monter, disons une heure et demie ? Une heure plus tard je suis assis sur le plancher de la terrasse de sa maison en construction. Soleil de plomb, un petit vent paradisiaque, le temps de lire quelques pages du journal.

Le vrombissement caractéristique du moteur m’avertit de son arrivée. Voilà des semaines qu’on ne s’est pas rencontrés en privé. Son regard, ses lèvres… Je la trouve plus âgée mais plus désirable encore, comme si elle n’en finissait pas de fleurir. Elle est épuisée par ce chantier, son déménagement et les semaines de travail qui lui restent.

Nous déjeûnons sur le pouce dans une sorte de grande véranda qui fera écran entre la terrasse et sa chambre. Je devine déjà une profusion de verdure derrière la baie vitrée. Il m’est facile d’imaginer la beauté de ce lieu investi par une artiste talentueuse. Son rêve a pris forme : une maison en construction bioclimatique dans un des plus beaux endroits de la planète, après des années de prospection et de tractations pour tout faire dans un budget très réduit.

Le rêve de Catherine sent le bois fraîchement coupé. Je ne me lasse pas d’en caresser les poutres, les portes et les cloisons.

Après le thé elle ferme les yeux et dit : « Je sens ton odeur ». Moi aussi je sens la sienne, mêlée aux essences d’herbes sauvages qui sont de la fête aujourd’hui. Fou que j’étais hier soir d’anticiper nos caresses et la douceur sa peau, je n’aurais pas pensé que notre bonheur serait de nous sentir à distance dans un mélange d’odeurs printanières.

Les plantes ont gagné : nous partons à leur rencontre en escaladant le rocher face à la maison. Je n’ose pas dire que j’aurai le vertige en redescendant avec mes chaussures glissantes car j’ai trop hâte d’arriver au sommet. C’est un paysage incroyable en effet, avec toutes sortes d’arbres, feuillus et épineux mélangés, un sol qui passe de la steppe à la mousse fraîche. « Regarde la belle moquette ! » dit-elle avec un clin d’œil, mais quelque chose nous pousse à avancer plus loin, le long d’une voie romaine puis à travers champs. Nous y voilà : l’enclos des ânes près d’un puits à l’ancienne. Elle me parle de l’ânesse sur laquelle sa voisine la faisait monter lorsqu’elle charriait la traite. « Quand j’ai eu seize ans, l’ânesse était trop vieille et ils l’ont envoyée à l’abattoir. » Les paysans étaient comme ça, pas question de s’attendrir.

Puis nous évoquons des souvenirs d’enfance à la campagne. C’est toujours un peu les mêmes histoires : mon frère est tombé dans la fosse à purin, ma tante ou ma grand mère était si drôle quand elle parlait à ses pintades. Ces images reprennent du goût sur les chemins couverts de crottin d’âne et de cheval, et toujours cette saveur ennivrante de terre qui se réveille aux premières ensoleillées. Quel beau pays.

Nous nous sommes allongés sous des chênes. Elle en est venue à parler de sa vie très difficile, de ses enfants, de ce monde devenu si sombre pour les plus jeunes. Nous parlons et le temps passe. Enfin, c’est le temps des autres qui passe, pas le nôtre. Les Africains disent : « Vous, vous avez l’heure, mais nous, nous avons le temps ! »

Quand le désir prend le relais sur la parole, l’envie nous prend de rester mais la raison nous ramène aux engagements en fin d’après-midi. Son dos est si fatigué, son cou et ses jambes ont tellement besoin de caresses qu’il est raisonnable de projeter une rencontre la semaine prochaine. Nous avons joué le prélude.

Elle a pris un autre chemin pour la descente : pas d’escalade, pas de vertige. Nous marchons à travers un immense champ en pleine lumière. Retour à la maison restée grande ouverte, aux véhicules, autoroute, péage.

Je n’ai eu qu’une minute de retard sur ce que j’avais annoncé — comme si ce que nous avons volé au quotidien tenait dans cette petite minute.

Le soir, après avoir éteint, Aimée me dira : « C’est étrange comme ça sent le miel ! » Je répondrai : « Bzzzz… »

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Vendredi 24 mars 2006 5 24 /03 /Mars /2006 16:43
Amie-amour,

Quelle belle surprise de voler une minute au quotidien, hier soir la nuit tombante, seuls un moment à l’écart des bruits, tes lèvres si belles et délicieuses, tes cheveux qui glissent entre mes doigts, la saveur de la vie et de l’oubli, encore une fois, rien qu’une fois, renouer notre amour et nos jeux d’enfants. Je ne sais pas si je pourrai encore attendre que tout soit bleu dans ton ciel… (Quinze jours, tu as dit ?) Je voudrais qu’on se donne une nuit de fête en pleine tourmente.
Dans sa réponse :
On dit souvent que la chair est faible, perso, je la trouve très forte !
Elle m’a dit que son homme était probablement au courant de notre relation, mais qu’il n’osait pas lui en parler car il avait dû l’apprendre en lisant indiscrètement son courrier.

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