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Vendredi 13 juillet 2007 5 13 /07 /Juil /2007 23:54
— Sorry, I won’t be able to attend this session because of an important meeting…
— Too bad! I wish you the best anyway.
Ne sachant trop comment s’éclipser de la conférence, il avait fourgué un semblant d’alibi à une collègue sympathique et respectueuse de sa vie privée. L’important meeting était annoncé pour l’après-midi sans qu’il ait une idée précise de l’heure. Pendant la pause du repas il était déjà allé à l’hôtel pour préparer la chambre. Tout est réglé comme sur papier musique : ce qu’il faudra faire selon qu’elle ou lui arrive en premier, le jeu étant qu’elle ne le voie pas quand il nouera une écharpe autour de ses yeux, et que lui ne devra pas la voir habillée. C’est la femme sauvage qui vient s’offrir à son regard, ses mains, son désir et plus si affinités.

Il a prévu deux écharpes — une pour les yeux et l’autre pour lui attacher les poignets si elle le demande. Le voilà en train de déplacer des objets et du mobilier dans la chambre : tout lui semble figé une fois qu’ils sont en place.

En arrivant à l’hôtel il a été soulagé d’apprendre qu’Anne n’était pas encore arrivée et qu’il lui faudrait donc supporter l’attente, plutôt que l’angoisse de faire le premier pas et de frapper à sa porte. C’est un hôtel ancien, luxueux et délabré.

Il s’est assis avec un livre et l’ordi allumé au cas où. Il regarde le courrier de temps en temps car elle pourrait annoncer qu’elle ne vient pas aujourd’hui. Rien n’est vraiment fixé, entre aujourd’hui, demain et la semaine prochaine, à cause d’impondérables, et malgré son impatience il est intimement persuadé que le meilleur moment sera celui fixé par ces impondérables.

Il attend l’amante-aux-milles pages — c’est ainsi qu’il la désigne à ses confidentes car il n’y a pas eu moins de mille pages dans leurs échanges depuis quelques mois. Leurs personnages sociaux se connaissent déjà, mais un voyage a provoqué quelques années d’éloignement. L’opportunité, puis le désir d’un échange à cœurs ouverts se sont présentés alors qu’elle vivait quelques semaines en solitaire. Elle s’est servie de lui comme d’un miroir pour solliciter la Femme sauvage longtemps réprimée par une vie trop bien réglée. Le miroir s’est retourné et c’est lui qui a dû se raconter, se mettre à nu dans une profusion d’idées et de sentiments. Il n’a pas de souvenir d’une aussi subite intensité dans une relation vécue à distance, ponctuée de rêves et de rêveries.

La première heure s’est écoulée dans la fébrilité car il sent qu’elle s’est vraiment mise en route. Aujourd’hui est bien le jour de leur rencontre. À croire qu’il n’est pas le seul à le sentir car ses amies-amantes semblent s’être donné le mot, hier soir, pour l’encourager.
— Plein de bonnes pensées pour toi et tous ceux qui vont habiter ton été — la saison des femmes, non ?! — de leur joie de vivre mêlée à la tienne.
— Un je ne sais quelque chose, un brin de folie, un cil retroussé, deux brillants noirs humides des larmes de la terre, ton corps de plaisir, je bois ta présence vers des rêves lointains, lait du ciel enflammé en mille étoiles incorporées…
La troisième lui a envoyé une photo d’elle en train de danser, belle à mourir de désir !

Quant à S., il a passé une bonne partie de la journée avec elle, hier, sur le quai de la gare où ils attendaient leurs trains avec des heures de retard à cause d’une alerte à la bombe. Elle partait revoir son amoureux après plusieurs mois de séparation.

Il écrit :
Petit à petit la notion du temps s’efface. Je suis sur une autre planète où les heures coulent sans prévenir. Sur l’écran je découvre un message d’Anne avec pour seul texte : « Tu es là ? » Voilà dix bonnes minutes qu’il est dans ma boîte et je réponds immédiatement oui. Pour moi ce message veut dire qu’elle ne viendra pas aujourd’hui. J’en ressens de la contrariété et une immense tristesse,. L’idée qu’elle ne vienne pas aujourd’hui, alors que mon être sent (désire) le contraire me déprime profondément. Je mets la messagerie en récupération automatique pour qu’elle affiche immédiatement le prochain message qui devrait contenir des explications. Si elle vient demain, objectivement c’est mieux puisque que je logerai seul dans un bel appartement prêté par des amis.
Il attend donc sa réponse en lisant un livre, déconnecté de cette belle énergie qui l’habitait les heures précédentes. Ce soir il va travailler pour préparer un exposé qu’il doit faire demain à 9h00. Il oubliera cette attente vaine. Il se sent de nouveau bien, mais dans un autre registre.

Il lui a semblé entendre frapper, le bruit étant couvert par le passage d’un vélomoteur. À tout hasard il entrouvre la porte, persuadé de ne trouver personne, mais il sent quelqu’un se glisser dans le coin pour ne pas être vu.
— C’est toi ? (Presque sur un ton de reproche, car une petite voix dans sa tête proteste : comment ose-t-elle venir alors que je ne suis pas prêt ?)
— (Voix étouffée) Oui !
Il oublie la procédure : elle devait entrer et il devait sortir pour revenir lorsqu’elle serait prête, sans que leurs regards ne se croisent. Pour un peu il serait parti sans clé ni chaussures… Il reprend quand même ses esprits pour lui demander s’il lui faut plus de 15 minutes pour se préparer. Elle répond « 30 » et il décide de disparaître pendant 35 à 40 minutes, car le temps est un peu détraqué. Lui :
Je regarde cette rue et la fenêtre de la chambre en songeant que je lèverai les yeux chaque fois que j’y passerai. Idée stupide puisque je ne sais rien de ce qui va nous arriver… Je pars acheter de l’eau en bouteille, quelques tomates pour compléter les fruits, je flâne en brassant le mélange de joie et d’anxiété qui s’est répandu dans mon cœur. Anne a osé faire le voyage, frapper à ma porte, entrer. Aura-t-elle l’envie et le courage d’aller plus loin ? Allons-nous vivre des heures de frustration et d’incompréhension ? Se sera-t-elle enfuie à mon retour ?
Il vaut mieux ne pas y penser. Il descend le jardin du Luxembourg rafraîchi par une averse. Les promeneurs sont rares mais le lac et les arbres lui inspirent un grand calme. De nouveau le temps s’écoule différemment : il ne voit pas passer la demi-heure.

À la 40e minute le voilà planté en face d’une boutique d’artisanat, incapable de décider, paralysé comme elle a dû l’être, ou comme S. qui se disait presque heureuse du retard de son train, repoussant l’échéance d’une confrontation avec la réalité. En dernier recours, il fait le vide en priant ses jambes de le porter jusqu’à la chambre quand elles décideront que c’est le moment. C’est ainsi qu’il se retrouve devant la porte, le cœur battant, et qu’il sort la clé, l’esprit vide.

Il entre. (Elle lui dira qu’elle aurait aimé avoir encore plus de temps.)

La porte est en face de la salle de bains, sa prochaine étape, mais il a jeté un coup d’œil dans la chambre où il l’aperçoit allongée nue, à plat ventre. Elle a osé ! Elle ressemble aux photos qu’elle lui avait envoyées, sauf que sa peau est bien plus tannée par le soleil. Mais le volume est bien réel, ce volume, cette forme qu’il a déjà sentie derrière la porte. Ce n’est plus une image plate mais une femme vivante qu’il reçoit aujourd’hui. Arrêtant là toute spéculation, il fait le nécessaire dans la salle de bains : prendre une douche en savonnant légèrement sa peau, frotter ses dents et enfiler une tunique de coton grossier. Il ne ressent aucune excitation physique et cela l’amuse de repenser à la première fois qu’il a couché avec une femme : il n’en finissait plus de pisser tellement il était impatient avec son sexe douloureusement dressé. Aujourd’hui il n’a pas de sexe. Ce serait presque inquiétant.

N’ayant plus rien à faire dans la salle de bains il se décide à la rejoindre. Anne est maintenant allongée le dos tourné mais n’a pas encore noué l’écharpe sur ses yeux. Elle a écrit un petit mot pour lui demander de la placer lui-même, mais il ne verra le billet que plus tard. Lui :
J’ai commencé par m’asseoir à côté d’elle et j’ai eu envie de lui raconter mon attente, son message, ma surprise de la voir arriver alors que j’avais perdu espoir, et ce que j’ai ressenti dans la rue. Elle m’a parlé de sa peur : elle est restée longtemps devant la porte avant d’oser frapper, elle aurait aimé converser d’abord par mail, si j’avais tout de suite répondu au sien. Qu’on s’écrive une dernière fois dans l’antichambre de cette rencontre…
Elle :
Dès que j’ai enlevé mes vêtements, l’angoisse a disparu. Comme si j’avais enlevé en même temps mes questions, mes peurs, comme si j’étais sortie de mon personnage social, dans une certaine mesure. […] Quand il a commencé à me toucher aussi. Plus de trace de timidité ou de trac. Ça allait bien.
Il est en accord avec cela. Cette mise en scène lui paraît maintenant sans intérêt, il ne reste qu’à être vrai, attentif, et improviser.

Il a pris l’écharpe et l’a nouée autour de ses yeux. Elle a murmuré qu’elle avait mal à la tête. Incapable de lui masser le crâne, il a fini par simplement poser ses mains. Pour calmer son anxiété il a passé Que sera sera par Pink Martini. Elle a souri et apprécié. Il lui a semblé bizarre d’entendre de la musique et de partir dans un autre monde alors qu’il n’a qu’envie d’être là, de lui parler et de la toucher, sans intermédiaire et sans artifice. C’est pourquoi il laisse de côté tout ce qu’il avait préparé. Elle ne demande rien de plus.

Elle l’a invité à lui caresser le dos et les fesses. C’est une belle sensation de la toucher enfin, de prendre possession de ce corps de jeune femme. Mais son toucher est mal assuré, hésitant entre massage et caresse, trop appuyé la plupart du temps car elle se sent « écrasée »,  surtout lorsqu’il s’assied sur ses cuisses pour la masser des deux mains. Ses cuisses, mmmmh. Les chevilles — un aveugle pourrait reconnaître une belle femme rien qu’en serrant ses chevilles — et ses pieds délicats malgré les empreintes de longues marches.
J’en étais à la toucher, l’effleurer, la pétrir parfois sans percevoir de réaction. Je n’avais pas non plus de réaction, mon sexe restant désespérément aux abonnés absents, non pas que je craigne de ne « plus pouvoir », mais parce que c’est l’indicateur fiable d’une absence, d’un contact qui ne s’établit pas malgré l’intimité de la peau… Anne ne disait pas grand chose, sauf pour me prier de moins appuyer ou de ne pas rester à certains points. J’apercevais son sourire, dans les meilleurs moments, et je m’y accrochais comme à une planche de salut.
Il a la terrible impression de la décevoir après avoir tant vanté sa capacité d’écoute des besoins d’autrui. Pour masquer cette déception il ressasse des explications toutes faites : sa peau serait-elle trop tannée par le soleil ? Ce qu’il pressent en filigrane, elle l’écrira clairement le lendemain :
Je ne suis pas attirée par toi physiquement, ce n’est pas une découverte. J’ai réfléchi au fait que je t’avais dit que ce n’était pas tellement un problème pour moi, et je me suis rendue compte que les autres hommes dans le même cas avec qui j’avais eu une relation, c’était une situation similaire. C’est à dire que ne pas ressentir d’attirance ne m’empêche pas d’avoir une relation où je m’offre et où je suis passive. Mais peut-être bien que ça m’empêche d’avoir du désir et d’être active. J’ai toujours été passive avec ces hommes là. Donc certes, je ne m’offre que très partiellement.
En lisant ces mots il éprouvera plus de soulagement que de tristesse. Aucune surprise — n’avaient-ils pas déjà évoqué son absence d’attirance- ? — mais il ne s’attendait pas à ce que son désir qui fonctionne en miroir s’évanouirait. Ou plutôt qu’il se dédoublerait : un désir dans la tête qui reste très fort, car il a envie de fusion amoureuse avec elle, follement, et un désir plus profond qui est dans la vérité, celle que son sexe dicte sans ambiguité. Curieusement, son sexe à elle est vraiment mouillé, une véritable fontaine, il adore sentir le glissement voluptueux de ses doigts, mais il est encore trop tôt et elle le lui fait comprendre sans animosité.
— Désolé, j’avais trop envie de te sauter dessus !
Elle a froid. Il l’a couverte de l’écharpe de laine mais ce n’est pas suffisant. Elle s’est d’abord assise, il a vu pour de vrai son ventre et ses seins, puis elle les a couverts à cause du froid. Elle a pris sa main pour la poser sur un sein — le gauche, évidemment. Il a senti la perfection de la forme, une vague de volupté en contraste avec les premières sensations. Cette vague est revenue les rares fois où leurs caresses étaient à l’unisson avec leurs sensibilités. Elle a demandé ses mains sur son ventre, son pubis, ses hanches. Il a perçu une force « masculine » sur son pubis, comme si un pénis allait soudain se dresser, ce qu’elle a reçu comme une bizarrerie d’inspiration pas très érotique. Inconsciemment il lui disait que son magnifique corps de femme n’était pas assez féminin pour lui, dans ces caresses trop légères et ces effleurements dont elle était friande. Parfois il avait plus l’impression de toucher une poupée, une reproduction en 3D de ses photos, que son enveloppe charnelle.

Elle lui répète qu’il appuie trop, et que son avant-bras, même posé, l’écrase.
— Tu connais le conte de la Princesse au Petit Pois ?
— …
— C’est une jeune fille qui s’est perdue dans la forêt, recueillie par une famille à qui elle affirme être une princesse. Pour le vérifier, ses hôtes la font coucher dans un lit où sont empilé vingt matelas et autant d’édredons avec, au-dessous de cet empilement, un petit pois. Le lendemain, elle leur confie qu’elle a très mal dormi à cause du lit inconfortable, ce qui prouve qu’elle est une vraie princesse !
— :-))
— Eh bien, ce soir, c’est moi la Princesse Petit Pois, et tu devras me toucher avec autant de délicatesse.
— Moi qui ai appris à « mettre du poids » sur le clavier…
— Je ne suis pas ton instrument, je suis une princesse !
En raison de l’absence d’attirance, il sait bien qu’elle ne souhaite pas sentir son corps en contact avec le sien, et encore moins son sexe, dressé ou non. Que ses lèvres non plus ne sont pas bienvenues, lui qui rêve de goûter la surface entière de sa peau… Elle veut ses mains (dans des effleurements) ou rien. Le jeu aurait été possible avec une règle explicite, mais il a fini par le lasser car elle ne le touchait pas en retour.

Elle :
— Il y a eu ce problème de mon mal au ventre et de la sensation de pression de ta main sur moi, et de ton corps à côté de moi, que je ressentais comme oppressante. Tu as remarqué que je m’éloignais toujours un petit peu ? En même temps je savais que tu avais besoin que je te touche et c’est pour ça que je touchais de temps en temps ton bras ou ton visage. Je n’avais pas envie que tu te sentes rejeté, mais j’avais quand même besoin que tu m’accordes du temps. Beaucoup de temps.
C’est à ce moment-là qu’il a exprimé son malaise. Ce qui se passe entre eux le renvoie à un souvenir douloureux, la fin humiliante d’une relation passionnelle. Aujourd’hui il vit quelque chose de comparable sauf qu’il ne se fait pas violence car l’amante ne réprime pas son désir et lui exprime pleinement sa tendresse. La Princesse Petit Pois est peinée de constater que le « fantôme de M. » soit venu s’installer entre eux… Pourtant il n’y a pas de fantôme, seulement la résurgence de circonstances difficiles à vivre.

Elle lui dit et lui écrira ensuite que ce qu’ils vivent n’est pas totalement en accord avec ce qu’il lui avait écrit : qu’on pourrait « passer des nuits entières à s’effleurer avant de faire l’amour ». Ou encore « qu’on laisse pointer le désir, ou simplement qu’on reste en contact si le désir de jouissance ne vient pas ». Mais il répond que ces gestes s’appliquaient à des situations différentes : s’il a parlé de « s’effleurer », c’était pour qu’il l’effleure mais qu’elle l’effleure aussi ; quant à « rester en contact », cela supposait une totale immobilité… Ce qui lui est difficile à vivre — et qui finit par museler son désir — c’est de devoir s’activer, de l’effleurer pendant des heures alors qu’elle reste sans mouvement.

Il y a aussi le facteur temps. Ils avaient convenu que la meilleure manière de se rencontrer serait de passer au moins trois journées ensemble dans l’intimité et de se donner tout le temps (aux deux sens du terme). Une nuit dans une chambre d’hôtel avec la contrainte d’un réveil matinal n’offre ni la sérénité ni la sécurité affective nécessaires. Plus il exprime d’attentes, plus elle aura envie de s’y dérober et moins il y a de chances qu’elle « vienne le chercher ». Il a été assez présomptueux pour imaginer que le facteur temps pourrait devenir négligeable.

Elle :
— Ce n’était peut être pas une bonne idée de partir directement sur ce genre de rencontre. On pourrait essayer tout autre chose, comme on l’avait décidé au début. Partir faire du camping dans la nature quelques jours, avec des fruits, des livres, des films, de la musique… Et faire ce qu’on a envie de faire. Qu’est-ce que tu en penses ?
— Oui, oui, oui !
Il lui arrive un peu la même chose qu’à Eguchi, le personnage central des Belles endormies de Yasunari Kawabata. Il a triché en fréquentant une maison close particulière réservée aux hommes devenus impuissants (alors qu’il est encore « vert », nous confie malicieusement l’auteur) où ils peuvent passer la nuit avec une jeune fille vierge, endormie par un somnifère, dont il faut bien sûr respecter la pureté. Il joue le jeu, au début, et ce qu’il ressent dans le contact, le goût, l’odeur de ces jeunes filles le renvoie aux plus beaux moments de sa vie amoureuse, qui forment l’essentiel du roman. Mais il arrive un soir où, pour diverses raisons, il ressent un désir irrépressible de la jeune fille. Il cherche à la pénétrer mais n’y parvient pas. Aujourd’hui c’est un peu cela, sauf que la belle n’est pas tout à fait endormie et que le héros de l’histoire n’a aucune envie de la forcer. Lui :
Elle s’est retournée sur le ventre pour que je lui masse vigoureusement les fesses et les hanches. Cette fois, mes gestes sont en accord avec nos sensations. Je sens son désir d’être touchée à la racine, je la sens s’ouvrir et je savoure ce miracle. Ma main gauche commence à lui faire l’amour. J’aime sentir son plaisir. Elle se retourne, ma bouche se désaltère à la fontaine, ma main droite a remplacé la gauche. Mon cœur a chaviré avant d’embrasser la rive où l’attendait une ivresse peuplée d’herbes odorantes. Deux doigts…
— Trois, supplie-t-elle.
— C’est trop serré, j’ai peur de te faire mal.

Elle apprécie toujours ses caresses mais il sent que son plaisir a diminué. Alors il approche son sexe, qu’elle serait prête à accueillir, mais ce dernier refuse obstinément de se réveiller. C’est drôle tellement c’est caricatural. Il a rêvé des dizaines de fois de la pénétrer, le sexe tendu au seuil de la douleur, et là… L’image du vieillard incapable de forcer la jeune fille est parfaitement appropriée.

Il regrette de ne pas l’avoir amenée à l’orgasme, ce qui sans doute aurait été facile si son esprit n’était pas encombré. Elle lui dira plus tard qu’elle était paralysée de le sentir « en attente », bien qu’il ne sût pas de quoi il était en attente.

Elle a pris son sexe dans sa main. Il s’est dressé et elle l’a caressé. L’homme a poussé des soupirs de plaisir en rêvant que cette caresse soit plus longue encore.

Il y a eu aussi un moment où elle a approché sa tête pour qu’il l’embrasse. Il a goûté ses lèvres, sa bouche, ses dents belles et blanches… Mais il s’est surtout ennivré de la beauté sauvage de leur relation.
Quand je serrais sa taille entre mes mains, je me suis senti comme si nous étions accouplés, elle au-dessus de moi, avec l’énergie du volcan qui nous traverserait. J’ai senti l’appel de l’extase comme, en de toutes autres circonstances, on peut sentir venir l’orgasme.
Longtemps elle lui a demandé de laisser ses mains sur ses seins en les caressant doucement. Il en a gardé l’empreinte voluptueuse et les revoit sans difficulté, gonflés de plaisir, les mamelons bien dressés.
La terre et la lune aux creux de mes mains
Attraction universelle
Je résiste à la chute.
Il est tard. Ils tombent de sommeil et il va falloir se lever tôt car elle compte partir avant lui. Ils s’allongent pour dormir. Encore une fois il ressent de la difficulté à se placer. Une partie de lui aimerait se lover contre elle et l’autre partie la laisser dormir seule, défusionner. Le peu qu’ils aient dormi (deux heures peut-être) il s’est souvent réveillé avec la crainte de la déranger. Au point que, le jour levé, il est parti s’allonger sur le lit voisin pendant qu’elle s’était absentée. Elle lui a demandé pourquoi il s’éloignait, l’a rassuré qu’il ne l’avait pas dérangée et qu’elle avait dormi comme une masse. Puis ils ont essayé de décrire leur malaise. Jusqu’à ce qu’elle lui dise : « Si on pousse ton raisonnement jusqu’au bout, je n’ai rien à faire ici ». Il était consterné car il ne voyait pas de raisonnement ni d’intérêt à pousser une quelconque logique : il lui avait simplement signifié son incapacité d’être le seul acteur et de la caresser aussi longtemps sans être touché.
Soudain elle a eu faim, très faim, et s’est mise à dévorer les abricots et les bananes qu’il avait achetés sans trop y penser. (Au moins une chose utile à laquelle je n’ai pas eu besoin de penser. Elle me dit qu’elle n’a rien mangé depuis 48 heures, elle qui n’a aucune réserve…) La Princesse au petit poids !

Le réveil a sonné mais elle a renoncé à partir aussi tôt que prévu, ce qui leur a laissé deux bonnes heures de tendresse matinale. Sans doute comprenait-elle mieux que lui ce qui les éloignait (elle le prouvera dans ses commentaires) et ce qui pourrait l’aider à évacuer toute frustration. Pas besoin d’une longue explication. Elle s’est allongée à plat ventre, il lui a massé le dos et les fesses, il a senti la fontaine onctueuse et y a glissé son sexe qui s’était enfin décidé. Sans dire un mot elle l’y invitait. Immédiatement il a ressenti un plaisir intense, car elle le serrait vigoureusement, achevant ce que ses mains n’avaient pas réussi à faire — comme s’il était plus décent de le toucher avec son sexe qu’avec ses mains — et il s’est laissé porter vers le plaisir. Il a senti qu’elle accueillait cette jouissance comme une offrande. Elle le lui a dit : « C’était un cadeau »… Il était fou de joie et elle a pris soin de son bonheur. Il ne savait comment la remercier.
À l’antichambre du plaisir
J’ai trouvé ta gratitude
Comme un semis de coquelicots
Sur l’herbe mouillée.
Ils se sont séparés sans hâte et sans s’embrasser.

À 8h50 il est de retour à la conférence alors que son intervention est à 9h00. Assis à la cafeteria, notes en main, il la prépare avec une pleine attention malgré les deux heures de sommeil. Il est heureux, c’est suffisant. Les organisateurs sont inquiets car un conférencier ne s’est pas présenté alors qu’on l’a vu la veille.
— We should call his hotel. He might be sick in his room, who knows?
— He might have fallen in love.
— Oh, sir! What makes you think so? (Éclats de rire)
— Such things happen. People do fall in love.
La dame anglaise l’a retrouvé, toute pimpante.
— So, how was your meeting?
— Er… It went well. Very very well…
Il a du feu dans le regard et le gardera toute la journée. Son intervention sera un succès.
Si vous m’aviez cru
Avant le lever du jour
Je vous faisais don d’une étoile.
Une conférence mémorable.

[Suite]

Par Julien Lem - Publié dans : Lire de bas en haut
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Mardi 22 mai 2007 2 22 /05 /Mai /2007 23:45
Je ne sais pas pourquoi j’ai parfois tellement peur de ne rien ressentir. Ni émotion, ni sensation, ni désir. Peur d’être complètement insensible, ou plutôt de ne pas être touchée. (Avec lui aussi j’ai la même peur, exactement.) De me rendre compte que tout ça n’a été qu’un beau rêve, une belle illusion. Au moment où je m’en rendrai compte, ce sera la fin du rêve. Et même s’il n’y a aucune raison objective pour que ce soit le cas, j’ai peur de ça, parfois. Et toi ? Alors j’essaie de faire remonter mes souvenirs. La seule relation que j’ai eue qui a commencé à distance, c’etait avec R., ce garcon […] à qui j’avais téléphoné après une émission de radio. Mais je n’ai strictement aucun souvenir de notre rencontre, ni de si ça me faisait peur. J’ai hâte de rentrer maintenant. Et de te rencontrer. Des fois plus pour en finir avec cette peur que parce que j’ai tellement envie de te voir. C’est assez déstabilisant, j’ai envie d’en finir avec cette relation à distance.
Quand je te parlais d’incertitude, c’est cette peur que je cherchais à exorciser. Elle existe chez moi aussi, ce qui me rassure ! Oui, exactement, c’est plutôt rassurant que nous ressentions les mêmes peurs, au même moment et à la même distance, signe que nous pouvons être à l’unisson en d’autres circonstances.

Ces gestes que tu m’as écris, je les ai pensés et rêvés aussi. Plus nous sommes proches dans l’espace et dans le temps, plus j’ai envie de cette lenteur, de laisser venir, de sentir le désir couler et s’enrouler doucement autour de nos gestes.

Aujourd’hui je regardais une jeune fille au café. Elle était ravissante, mince, la peau satinée, l’air mystérieux, etc. Elle s’était fait servir un dessert à la chantilly, ce qui s’accordait bien avec son insouciance. J’ai imaginé qu’elle m’invitait à la prendre dans ses bras : même « incertitude », je me demandais si j’aurais pu la désirer. La tenir, simplement, pendant des heures, oui. Puis je me suis rendu compte qu’il lui manquait quelque chose à mes yeux : la féminité. J’ai repensé à tes mots, à nos échanges, à ta plongée dans la femme sauvage, à ton appel vers l’homme sauvage. Alors j’ai eu vraiment envie de ta présence. Aucune image particulière. Tes photos m’ont déjà rappelé que ton apparence et ton allure sont plus désirables que celles de la jeune fille à la chantilly.
— Tu me dis n’importe quoi, ce qui te passe par la tête, que ma peau est chaude, ou qu’elle est douce, je ne sais pas. Ça me fait plaisir. Je sens mon désir qui s’éveille, très doucement, et ça me rassure aussi. Je le savoure, longtemps.
Comme toi j’ai hâte de te rencontrer. Peur, certainement…
— Peut-être que tu me fais jouir, peut -être pas, ça n’a aucune importance. D’ailleurs je ne sais même pas ce que je préfèrerais. Tu as sommeil aussi maintenant, alors tu choisis une position qui te plaît. Peut-être que tu poses tes mains sur moi, ou en moi, peut-être que tu te colles contre moi et que tu glisses ton sexe en moi, je ne sais pas. Et puis tu me dis : « Dors, mon amour ». Je souris, je me blottis contre toi, et on s’endort.
En profondeur je sens un courant chaud qui nous enlace. Le désir de dormir avec toi, portes ouvertes.

La nuit a semé des gerbes écarlates de coquelicots à la lisière des champs de blé.

[Suite]

Par Julien Lem - Publié dans : Lire de bas en haut
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Samedi 12 mai 2007 6 12 /05 /Mai /2007 23:11
cambridge.jpg J’ai choisi la place en face de la plus belle femme. Il me manque des mots (ou un appareil photo) pour vous décrire l’ambiance de Jesus College (doux Jésus !). Nous ne sommes pas très loin de la rivière Cam — dont j’ai déjà parlé

C’est un banquet de conférence dans un des endroits les plus coincés d’Angleterre. Elle est assise à côté d’une autre femme Italienne moins séduisante que j’essaierai en vain de faire rire en annonçant que les Français viennent d’élire un Berlusconi tutti quanti sans même s’en rendre compte. À gauche de la belle aux cheveux châtains clairs est assis un jeune prof hollandais qui tiendra le crachoir à la table entière pendant tout le repas. Ces gens parlent des choses futiles dont ils ont fait leur métier. Moi j’aimerais partager Women who Run with the Wolves avec celle qui croise mon regard, les joues rouges et les yeux tristes d’ennui. Poor little duckling pas très à l’aise dans une ample robe blanche assez décolletée pour mon imagination.

Nous échangeons des sourires et quelques commentaires sur le vin ; je profite de l’autorité que me procure le sexe et la nationalité pour décréter qu’il est bon ; qu’on ait au moins l’ivresse !

Très vite ma cavalière est devenue Anne. Je la contemple nue dans une forêt méditerranéenne. (La robe blanche n’a pas fait long usage.) Je savoure le menu très raffiné de cette soirée en divaguant sous le regard de mon amie lointaine.
I am lying down in my cabin, entirely nude, and it is hot. My legs are stretched and a little bit open, my arms are lifted above my head, with fingers meeting. I am looking at my body, thinking of you and our very first encounter.
La première rencontre… Nous sommes voués à la décliner mille fois en mots et en images, sans jamais se lasser. Comme dans Mlle Liberté, le roman d’Alexandre Jardin, une première rencontre toujours reprise au son de l’Aria des Variations Goldberg de J.-S. Bach. Bizarre, juste avant qu’Anne me parle de notre rencontre, tôt le matin, j’ai eu envie de réécouter ce passage. Il met mon cœur au diapason de cet événement totalement imprévisible.

Elle sourit parfois. Ses joues sont rouges comme si elle avait pris sur elle toute la confusion des jeunes filles en robe blanche. J’adore. Je ne doute qu’elle attend, au plus secret de ses pensées, que je lui lie les poignets pour… Et tant pis pour la robe blanche. Mais c’est peut-être un peu tôt.
I crave for feeling your sight. You shall discover me naked, perhaps asleep, completely abandoned and offered as I am right now. I want you to touch me with your eyes before anything else.
Je t’ai regardée toute la soirée, les yeux brouillés par le vin qui était, ma foi, très honorable en de telles circonstances. Tes mains chaudes, tes poignets fous à lier. Tes lèvres qui remuent délicieusement — j’y contemple avec avidité celles de toutes les femmes que j’ai aimées ou désirées.
Tout en me contemplant, tu laisses remonter en toi les mots. Ceux que je t’ai écrits. Tu me regardes, et tu connectes mon corps avec mes mots. Tu me rassembles. Et tu ne me vois plus allongée sur cette plage, mais endormie autour de ton sexe comme un étui chaud et humide, renversée sur le capot de ta voiture, attachée à un arbre, cambrée, mouillée…

Entre nos yeux, un fil se dessine, lumineux et palpable. Tout le feu de nos cœurs passe par ce fil, de mes yeux à tes yeux, et retour. Ou le contraire, comme on veut. Tous les mots que nous avons écrits, et tous ceux que nous n’avons pas encore dits.
J’ai raconté aux deux femmes l’histoire des deux profs au bord de la rivière Cam, afin que la belle rougisse encore plus. Gagné ! Puis j’ai pris congé de la tablée pour marcher tranquillement jusqu’à New Hall à travers la petite ville médiévale et dans les allées gorgées de verdure.

Plus tard elle me dira :
Tu n’oses pas regarder mon sexe, maintenant que je te regarde aussi. Alors tu poses tes yeux tout autour : ils glissent sur mon ventre, sur mes hanches, sur le haut de mes cuisses, vers l’intérieur… Longtemps. Et puis ils se jettent à l’eau et plongent dans mon sexe ouvert et humide. Ils le pénètrent, je les sens à l’intérieur, je te regarde toujours, c’est très troublant, très agréable…
Regard. Cette fois, c’est la Berceuse opus 57, magnifiquement interprétée par Pascal Amoyel, qui m’emportera au-delà du miroir.

Dors mon amie.

[Suite]

Mardi 22 mai 2007 [Jeu
Par Julien Lem - Publié dans : Lire de bas en haut
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Samedi 31 mars 2007 6 31 /03 /Mars /2007 00:48
Plus belle la rencontre et plus j’ai besoin de temps pour en goûter les fruits. Iliane-Patricia m’envoie de courts messages où il est question de se parler au téléphone, dans « l’imminence » d’un nouveau voyage, mais nous laissons le projet prendre forme sans rien décider. Elle est arrivée au bout d’une histoire de passion dévoratrice, seule avec la rage d’en finir. Notre amour est aux antipodes de cette passion, tissé de désirs sans lendemain, émerveillements et coincidences mystérieuses. Hors du temps — le temps n’a pas de prise sur nos attentes.

Anne est partie en mer sans annoncer son retour. Les vents et les aléas mécaniques en décideront. Nous venons aussi de finir un voyage à travers les mots, les images et les émotions : plus d’un millier de pages écrites, qui donneront de la densité à nos rencontres silencieuses. À chacun son monde, sa nature (la mer ou la forêt), ses jardins secrets, poètes et amant(e)s, sans oublier un espace social pour les apparences. Je n’ai aucune hâte qu’elle rentre. Il faudra du temps pour que les eaux troublées par cette excavation redeviennent limpides ; descendre un peu plus bas dans l’obscurité des escaliers de portes entrouvertes, jusqu’à ce que la lumière nous en expose les arcanes.

Ce matin, avant de partir en forêt, j’ai pensé à elle comme dans un rêve lointain et il m’a pris l’envie d’invoquer sa présence. Les photos ont envahi l’écran, sauvages et impudiques, son regard, son sourire, sa peau. Une grande émotion sensuelle, tandis qu’une petite voix chuchotait : « Pas encore… »

Plus tard dans la matinée un message est arrivé où elle me parle d’une escale technique de quelques jours. Il semblait venir d’un autre monde, ou du « temps d’avant » ; c’est là que j’ai compris que je ne l’attendais pas.

Pas encore.
Insensiblement vous vous êtes logée dans mon cœur
Et nous avons vu naître en nous
Insensiblement, insensiblement, l’amour
(Paul Misraki)

[Suite]

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Dimanche 25 mars 2007 7 25 /03 /Mars /2007 16:53
— Ces derniers jours, la mer était déchaînée, le vent soufflait très fort, il a plu aussi, des averses, c’était magnifique. J’ai beaucoup marché dans la colline…
La forêt est devenu le lieu de rendez-vous de nos âmes à l’extérieur des corps … absorbées par les gouttes qui semblent venir de l’invisible, lorsque l’air est gorgé de pluie… (Voir « Magie en creux »). Les mots ni les images n’ont plus la capacité de nous réchauffer, car la distance n’est plus d’actualité : le désir a pris corps, à fleur de peau, et le vent tourne à la rencontre.

J’ai pris possession d’un vaste territoire qui sera notre terrain de jeu. Il me plaît de le traverser dans la pénombre matinale, fouetté par un vent imprévisible qui me parle de toi. En état d’ébriété sexuelle, parfois ;-) Car j’y imprime partout du désir en creux : contre des troncs d’arbres auxquels je pourrai te lier, ou ces grandes pierres plates où je te regarderai, belle et offerte, jusqu’à l’éblouissement.

Tu ne viens pas vers moi, je n’irai pas te chercher. Les vents nous rapprochent, jouant avec nos attentes. Cette approche n’est rien d’autre qu’une descente en nous-mêmes, dans la matrice des sensations. Tu as écrit : « Le chemin vers ma nature profonde, et la tienne, sur lequel j’avance avec toi. » Comme la femme-phoque du conte (« Femmes qui courent avec les loups », chapitre 9), nous rentrons chez nous. C’est le seul sens que je trouve à l’inéluctabilité de cette mise à nu.

Anne vient justement de citer Marc-Alain Ouaknin (Je suis le marin de tes yeux) :
Tu lui écriras : tes doigts sont les pinceaux de mon espoir. Et pousseront, émerveillés, ses doigts. Tu compareras ses bras à de jeunes cascades, sa nuque à un nid d’oiseaux craintifs, et elle sera l’eau délogée de la montagne, le roucoulement discret caché dans le sourire des nuages.
Tu lui écriras : mes yeux s’ouvrent à ton regard.
Et elle dira : mes seins durcissent à ton contact.
Et elle ajoutera : viens, mon aimé.
Règle ton pas sur le mien.
Nous sommes notre chemin.
Il y a deux hommes sur ton chemin et tous mes rêves me parlent aussi de cette femme double dont Manawee voudrait connaître les noms. Souviens-toi de celui d’il y a quelques jours :
Juste avant mon réveil (l’image est encore très forte) j’étais étendu sur un lit. À ma gauche il y avait une jeune fille qui avait dormi là (c’était un peu comme un bivouac, où tout le monde est mélangé) et qui venait de se lever. Elle faisait des pitreries, gamine, pour me faire rire. Les cheveux très courts, elle était jolie mais je ne pensais pas au sexe. Puis une femme est venue s’asseoir à ma droite,cheveux châtains clair mi-longs, vêtue d’un pull couleur noisette, avec des yeux noisette… Elle a approché son visage du mien jusqu’à ce que je sente son souffle. (Ce qu’on fait pour apprivoiser les chevaux !) Elle a posé ses lèvres sur les miennes, une première fois pendant une seconde, des lèvres sèches et un peu gercées. Les miennes aussi étaient sèches. J’ai senti mon cœur bondir de gratitude car son geste était gratuit. Je ne ressentais pas encore de désir. Elle m’a embrassé une deuxième fois en appuyant plus fort. J’ai commencé à y prendre goût, tout en regrettant la sècheresse. La troisième fois elle est revenue très doucement, attendant que nos lèvres soient bien en contact, puis j’ai senti les siennes se desserrer, quelque chose d’humide s’est glissé discrètement — le bout de sa langue, et j’ai explosé de bonheur.

— Je te laisse, on se retrouve dans la forêt ?
— Oui

[Suite]

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Dimanche 18 février 2007 7 18 /02 /Fév /2007 22:25
Je n’ai pas réussi à m’endormir sur le côté, comme si quelqu’un me poussait obstinément pour que je reste le ventre exposé au ciel.

C’était un film à répétition, une sensation dont il fallait que je m’imprègne lentement. Tu venais sur moi, toujours aussi souple et droite, tes genoux serrés contre mes hanches. Tu prenais amoureusement mon sexe et tu le glissais dans ton vagin. Puis nous restions immobiles à observer la naissance du feu.

Soleil dans mon ventre, dans ton ventre. Un courant chaud qui venait de la terre, à travers mon coccyx, et bientôt toute ma croupe embrasée, qui se répandait en volutes dans ta matrice, tes hanches, tes côtes que je voyais saillir légèrement à chaque inspiration, tes seins tant de fois rêvés qui ont fini par reposer sur mes mains — deux petites balles prêtes à lancer, pointes humides. Ton sourire intriguant et ton regard qui ne me quittait pas des yeux.

Tu étais possédée : je comblais l’espace de ton corps, mes mains étaient ivres de plaisir dans une découverte impudique du territoire de mon désir, mais il y avait autre chose d’immatériel qui emplissait l’espace autour de nos corps, comme un parfum indéfinissable mais familier.

Tu t’es souvent demandé si je ne mettais pas le sexe au dessus des sentiments, de désir au dessus du cœur. Le sexe ? Le mien est devenu « fluide », oublié et pourtant essentiel comme les racines qui se rendent invisibles quand on contemple les fleurs. Je ne sais plus ce que je désirais. J’avais envie que nous restions là, à te regarder, à nous sentir dans cette fusion étrange sans attente ni lendemain.

Je me rendormais, je/tu me réveillais, nous étions toujours là, le feu avait grandi mais il ne nous brûlait pas.

Je me souviens que la dernière fois tu m’as longuement caressé, laissant courir tes mains sur ma peau frémissante, et tu t’es allongée sur moi, nos souffles mélangés. J’étais possédé.

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Vendredi 22 décembre 2006 5 22 /12 /Déc /2006 00:54
Elle m’avait annoncé du champagne pour fêter notre dernière rencontre. Mais elle est entrée dans la chambre mains dans les poches, et la flûte qu’elle porte maintenant à ses lèvres ne débordera pas de mousse.
— Stephen Vizinczey explique dans son livre comment s’y prendre avec une femme frigide…
— Ah oui ? Raconte !
— Non, je vais te montrer. Il faut d’abord que tu dormes ou que tu fasses semblant !
Je l’ai allongée sur le dos et guérie en quelques minutes de sa fatigue amoureuse. Puis elle a repris sa place de conquérante, sous l’emprise des sens, quel beau spectacle.
— Viens sur moi, maintenant.
Voluptueux embrasement. Le champagne a coulé à flots, puis je me suis endormi épuisé. Dans mon sommeil elle devenait une éléphante et moi un gros mâle crasseux, fier de la chevaucher.

Nous avons quitté l’hôtel désert pour arpenter une rue marchande, les bras chargés de cadeaux et de victuailles. Moi qui déteste faire les courses avec une femme, me voilà à la suivre comme un petit chien.

J’ai choisi un bol chantant tibétain pour Aimée. Il chante le désir qui monte lentement, mettant toute la matière en vibration (au creux du ventre, car la périphérie est grinçante) à condition de ne forcer ni la vitesse ni la pression.

Nous avons acheté les 13 desserts, des marrons glacés et de l’alcool de riz dans une épicerie fine où j’avais envie de me jeter sur les fruits confits, halwas et autres chocolats. Arrêtée au bord de la route sur le chemin du retour, elle m’a fait goûter un marron glacé et quelques gorgées de yogi tea restées au chaud dans son thermos.

Il y a des saveurs irremplaçables. Seul au dîner, j’ai fait frire un peu de tofou avec du riz complet, une pincée de laitue de mer et une feuille de sauge fraîche, le tout arrosé en pleine chaleur de shoyu qui bouillonnait en dégageant une odeur de champignons.

Quand Aimée est rentrée, Gabriel Tacchino jouait la Fantaisie-Impromptu en ut# mineur op. 66 de Chopin.

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Samedi 16 décembre 2006 6 16 /12 /Déc /2006 15:03
Cette fois je n’ai pas failli rebrousser chemin, porté par un désir plus fort que la peur de l’inconnue, celle de décevoir et la culpabilité réunies — père et mère qui m’attendent derrière la porte réservée aux grands. Depuis hier, quelque chose ressemblant à de la houle agite voluptueusement mon ventre, des frissons me parcourent le dos et mes rêves sont remplis d’une présence aimante, aimantée. Ces sensations, qui ne me trompent pas, évoquent celles de femmes sur le point d’accoucher.

Nous y voilà, donc.

Elle est arrivée tard, je m’étais endormi après la lecture d’une nouvelle érotique. Soudain une présence, une belle voix, et tout de suite sa peau généreuse, un mamelon offert à la morsure, mes doigts et bientôt presque une main dans sa caverne, et ma bouche pour la faire jouir avant qu’on ait eu le temps de se présenter. Mais qu’importe ?

Elle a donné le rythme, enfin je crois, car je n’ai pas essayé de ralentir comme si je pressentais que le temps nous était compté. Puis elle a dévoré mon sexe avec sa bouche, ses dents, pendant que ses mains le pétrissaient aux limites du plaisir et de la douleur, avec le savoir-faire d’une bûcheronne s’apprêtant à abattre un arbre. J’aurais pu tenir droit sous la tempête pendant des heures, fier de vivre au sommet du délice, mais elle a fini par crier famine. Nous voilà à déguster de savoureuses galettes bretonnes autour d’une bière, à parler un peu de nous et des nuages de la vie quotidienne.

Puis le téléphone a sonné et le rêve s’est achevé.

Seul, ce matin, j’ai lu :
Pourquoi se faire du mal ? Quand je vois un homme approcher une femme avec de pénibles hésitations — comme s’il avait à s’excuser de quelque chose, comme si cette femme devait subir son désir plutôt que le partager —, je me demande si cet homme-là n’a pas été malmené par les filles dans sa jeunesse.

Stephen Vizinczey, Éloge des femmes mûres. Paris, Gallimard 2006 [1965]

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Mercredi 13 décembre 2006 3 13 /12 /Déc /2006 22:49
Je suis heureux d’avoir vu sa photo. Après un long échange dans le monde virtuel, j’hésitais à « lever le rideau » du fantasme à l’image. Ce que j’ai reçu immédiatement en pleine figure, c’est un regard qui dit : « Alors ? ».

Alors oui. J’ai hâte de le croiser pour de vrai. Il m’est adressé — on devine un appareil tenu à bout de bras, avec une focale et un angle défavorables, mais l’image a capté l’essentiel : un sentiment de douceur et de confiance, même si le visage exprime aussi des tensions. Maintenant cette femme est devenue une terre découverte qui m’invite au voyage.

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Jeudi 7 décembre 2006 4 07 /12 /Déc /2006 22:25
À peine douché j’ai plongé sous les draps. Très jeune j’aimais me blottir en position fœtale au fond du lit, tête en bas sous d’épaisses couvertures. Genoux serrés et pieds joints faisaient un va-et-vient accordé aux ondulations du buste et de la nuque. J’étais aux anges. Puis mon corps partait en vrille dans une lente reptation vers l’ouverture.

Ce soir j’ai attendu quelque temps ma sœur. Mon double amoureux. Aux premiers bruits d’eau ma tête est remontée à la lumière. J’y ai découvert un ingénieux trajet de vitres et de miroirs, merci l’architecte ! Dans le rai de lumière qui se reflète de la salle de bains, tout au fond, une lame translucide. À travers les lignes de ruissellement, deux pointes brunes érigées sous la flagellation de l’eau, puis la courbe d’un sein et la sinuosité nonchalante d’une hanche. Caresses, bientôt.

Elle rit de mon éblouissement, en profite pour s’excuser : « À mon âge on ne maigrit pas aux bons endroits ! » Tu parles. Sa silhouette est si légère que j’y aperçois la jeune fille révoltée qu’elle me raconte parfois, prête à célébrer sa féminité.
— J’ai été très raisonnable avec mon mari. Pas d’aventure, juste quelques amants occasionnels. Jamais plus de 3 ou 4 en même temps. D’ailleurs je ne comprends pas ce consumérisme sexuel d’aujourd’hui. Et puis, tu te rends compte de ce qu’elles risquent, avec le sida ?
— Mouais.
Elle est drôle quand elle se prend pour l’Armée du salut. La population à risque, ce sont les « simpéristes », bigotes de l’ouvrage « Aimer plusieurs hommes » que je viens de lui prêter. (Penser à refaire un test, lundi.)

J’essaie d’argumenter que Françoise Simpère ne présente pas les jeux du désir comme un sport de compétition. Il s’ensuit une discussion banale et souvent ressassée sur l’échangisme — le mélangisme, faut pas confondre — et ces relations triangulaires qui la surprennent et que j’explique, du haut de mon expérience, comme des escapades homosexuelles. Ce soir j’aimerais qu’il y ait un autre homme avec nous, mais qui ?

Comme si elle lisait dans mes pensées, Catherine me parle de celui qui habite chez elle depuis trois ans. (Non, pas lui…) Ils s’accordent sur les idées politiques, la bonne cuisine, la vie sociale, le chantier de la maison… Mais, pas de sexe, et quelque chose de pathétique, au quotidien, quand ils sont seuls. Elle étouffe de vivre son invivabilité, son air renfrogné, grabataire de vie affective.

Et maladivement jaloux avec ça. Officiellement il ne sait rien sur nous, mais il est capable d’indiscrétion sur son mail et il pourrait ruminer en secret dans sa coquille.
— Je crois qu’il va falloir qu’on arrête.
(Toi, moi, de se voir ?)

Non, elle parle de le quitter. Justement, elle vient de recevoir un appel (« Je suis en réunion, appelle-moi plus tard ! ») d’un autre prétendant plus âgé mais très amoureux, à qui elle n’a jamais voulu céder. Mais elle n’est pas prête pout autant à vivre une rupture qui serait tout sauf tranquille.

Continuons la réunion.

Nous glissons d’un sujet à l’autre aussi facilement que l’eau sur sa peau brûlante et mon désir de la toucher et de lui faire l’amour après une longue absence. On s’en tape de tout ça. Ah, voilà qu’elle se drape dans une serviette-éponge blanche. Puis elle s’allonge et nous offrons l’obscurité à nos yeux fatigués.

Le miroir a servi de révélateur à la réminiscence de scènes de douche mémorables : Iliane Patricia (« La voie de l’extase (6) »), Kate (« Quintessence du désir »), Marie-Ange (« Marie-Ange ») et j’en passe. Qui n’a jamais batifolé sous la douche ? Elles sont toutes de retour, les belles mouillées, tandis que mes mains saisissent la taille de Catherine.

J’oublie chaque fois qu’elle a aussi gardé sa peau de jeune fille. Que j’aime cette saveur douce… Elle aussi veut me goûter, les lèvres pour commencer, les mamelons (elle sait que ça me rend fou) et le prépuce (ça aussi), nous voilà partis dans la dévoration. Il nous faudrait plusieurs bouches et des mains partout ; je pose l’une des miennes sur l’autre pétrissant un sein, comme pour inviter un jumeau amant à notre festin.

J’attendais une rencontre sur le mode de la lenteur extrême, mais c’est plutôt désordonné, à l’image d’un club échangiste un soir de grève de l’EDF.

Elle m’a fait boire le nectar de son jardin en poussant des cris de joie, puis je l’ai prise pour de bon, pénétrée sans ménagement, et elle m’a dit de pousser encore, de rester bien au fond. Ma technique amoureuse est mal en point et mon arbre délicieusement malmené. (La météo avait-elle pas annoncé une tempête ?)

Ma main posée sur son pubis, qui sent glisser entre ses doigts un pénis onctueux, souvenir du membre d’un amant partageur.

Catherine m’a fait crier de plaisir — encore, reste un peu — plaisir d’une érection prolongée, j’ai continué à labourer son jardin ivre jusqu’à épuisement.

Le lendemain, à la réception :
— Alors m’sieur-dame, ça s’est bien passé ?
— Pardi, on a fucké comme des bêtes !
Non, je déconne. J’ai dit oui à la jeune hôtelière en visualisant une soirée télé-sudoku, puis tendu ma carte bancaire avec un sourire bête. Je suis un type fréquentable après 8h30 du matin.

[Suite]

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